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Une bibliothèque menacée

, par Equipe de rédaction

À Clamart, la Petite Bibliothèque ronde fait figure de modèle pédagogique et architectural depuis sa création en 1965. Une injonction à quitter les lieux avant le 1erseptembre a été envoyée à son équipe associative.

Elle est incrustée comme un objet extraterrestre dans la pelouse verte d’une vielle cité HLM, à Clamart. La Petite Bibliothèque ronde est tombée là, en 1965, grâce à l’action combinée d’un architecte brillant, d’une famille de mécènes et d’une bibliothécaire de génie, Geneviève Patte, qui allait révolutionner la lecture publique pour enfants. Dans ce lieu presque intime de la banlieue sud de Paris fut créée une expérience unique au monde, internationalement reconnue, étudiée mille fois, cent fois imitée.

Aujourd’hui encore lieu d’innovation. Mais l’expérience ne s’est pas faite uniquement grâce à l’effort d’intellectuels remarquables décidés à aller vers les enfants de ce quartier ouvrier dont les habitants travaillent alors majoritairement en usine. C’est le quartier qui finit par lui insuffler son sens définitivement quand les habitants ont commencé à retirer leurs chaussures et entrer naturellement à la bibliothèque, comme qui rentre chez soi. Une joie par les livres est née dans la conjonction d’une série de forces et de vecteurs. Des œuvres de grande qualité choisies avec intelligence, minutie et amour par l’équipe de bibliothécaires. Les mêmes bibliothécaires qui lisent et racontent les histoires qui tournent autour des pièces rondes de la bibliothèque. Une expérimentation et une quête constante autour de la lecture. Une architecture merveilleuse qui rend possible l’expérience ambivalente de l’intimité et du partage dans un espace public. Un quartier tout entier qui vient, mamans et enfants d’abord qui grandissent ensuite pour être aujourd’hui les adultes d’une bibliothèque qu’ils se sont appropriée : la Petite Bibliothèque ronde est à eux. Un modèle politique où la bibliothèque reste associative, avec participation des habitants, soutien des pouvoirs publics locaux, de personnalités bénévoles et de la famille de mécènes, il est vrai, qui est toujours là pour tenir sa promesse.

La Petite Bibliothèque ronde de Clamart est menacée. Non pas par la défection de ses publics, non plus par une population qui lui serait hostile. Elle est menacée par une équipe municipale dont l’action est orientée par un seul objectif : s’approprier définitivement l’immeuble de la bibliothèque. Pourquoi laisser au quartier et à une association indépendante ce bâtiment unique, une merveille de l’architecture contemporaine classée « monument historique » alors qu’on pourrait le gérer à discrétion et s’approprier par le même coup des bénéfices de prestige dont la bibliothèque rayonne ? L’OPA est claire : il s’agit de dissocier l’association la Petite Bibliothèque ronde de son immeuble et de son quartier, faire quelques travaux de rénovation, puis, d’ici quelques années, faire croire que la bibliothèque a rouvert comme si de rien n’était, les murs et les boiseries peints en plus.

Mais les habitants ne sont pas dupes, et la profession non plus. Les premiers qui avaient déjà occupé les locaux de la bibliothèque en 2006 se rassemblent à nouveau. Mobilisation immédiate, création d’un collectif, lettre ouverte au maire, appel à signatures, ils défendent une bibliothèque devenue foyer moral du quartier. Et la profession s’indigne d’une opération de démontage à peine voilé. Ils savent que la Petite Bibliothèque ronde de Clamart n’est pas une relique ou un lieu de mémoire à protéger. C’est un lieu d’expérimentation et de créativité que beaucoup continuent à visiter pour s’y former, pour apprendre de cette mystérieuse association entre une équipe très dynamique et un quartier qui aime et défend sa bibliothèque.

La mairie use du pouvoir et envoie des injonctions à quitter les lieux au 1er septembre en même temps qu’elle se refuse à signer un engagement à restituer à l’association sa souveraineté et son retour sur les lieux. Pourquoi tuer une expérience qui réussit ? Pourquoi arrêter la vie d’un lieu d’expérimentation internationalement reconnu ? Pourquoi casser les liens entre un quartier et une institution ? Pourquoi mettre dans l’incertitude une équipe de jeunes professionnels engagés ? Toutes les fois qu’un gouvernement, soit-il local, agit de la sorte, il s’affirme dans la force et se distancie de la démocratie. Nous étonnerons-nous un jour quand nous verrons éclater une révolte que l’on trouvera incompréhensible ? Serons-nous perplexes face à la désaffection des citoyens à l’égard des institutions dont ils se sentent dépossédés ?

Denis Merklen, Sociologue à la Sorbonne nouvelle.

Voir en ligne : « Une bibliothèque menacée » par Denis Merklen

P.-S.

© Libération, 14 juillet 2016.