Histoire

Adolf Hitler, le dictateur

, par LAFON Eric

L’historien anglais Ian Kershaw, figurant parmi les spécialistes du nazisme, nous livre le premier tome d’une biographie [1] imposante d’Adolf Hitler. Ouvrage à l’usage du grand public, cette biographie est d’une rigueur scientifique et historique remarquable.

On ne compte plus le nombre d’ouvrages, d’études, d’articles, d’actes de colloques, de biographies, de films, de documentaires consacrés au nazisme ou à la seule personne d’Adolf Hitler. Aussi Ian Kershaw, avec cette nouvelle biographie, ne prétend pas apporter des éléments nouveaux — notamment factuels — sur la vie du dictateur. En revanche, son apport réside dans la fusion de l’approche biographique et de la méthodologie propre à l’histoire sociale. L’historien anglais, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet [2], est au fait des diverses approches qui divisent les historiens sur l’interprétation du nazisme et sur la place et le rôle d’Hitler dans ce qui est considéré comme la barbarie du siècle.

Méthodologie

Laissant de côté les analyses propres à la vulgate marxiste — héritage de l’époque stalinienne — décrivant un « Hitler au rang de simple agent du capitalisme, de fantoche au service des intérêts du grand capital et de ses dirigeants, qui le contrôlaient et tiraient les ficelles de la marionnette », rejetant aussi les conclusions du courant « hitlérocentriste » [3], Kershaw se penche sur les limites des « intentionnalistes » [4] afin de décrypter, à partir de l’analyse des structures et des conditions objectives, « les motivations sociales et politiques qui entrèrent dans la fabrication de Hitler » et qui lui ont permis d’entraîner tout un peuple jusqu’au chaos. L’auteur ne rejette en rien le caractère exceptionnel du Führer, seulement il contextualise cette exceptionnalité au coeur d’une époque — celle de l’après guerre de 1914-1918 - et d’une société - l’Allemagne défaite, sanctionnée par les vainqueurs (Français et Anglais), secouée par une vague révolutionnaire, en pleine crise morale, dominée par des oligarchies industrielles ultra-conservatrices, et où l’antisémitisme atteste de fortes potentialités de développement. Le « médiocre » Adolf Hitler ne possédait pas en lui, d’une manière innée, le charisme qu’il exercera sur son entourage et sur le peuple allemand, et qu’il va mettre au service de ses haines et de ses obsessions. Hors du contexte des années 1920 et 1930, ce charisme n’aurait pas dépassé les milieux déjà sensibles à la verve antimarxiste, antisémite et ultranationaliste — principaux traits du courant völkisch. Cette analyse peut se référer à l’approche de Léon Trotsky qui, dans un texte de 1932, « Qu’est-ce-que le national-socialisme ? » dessine avec beaucoup de pertinence 5 les traits de celui qui, un an plus tard, sera le chancelier de l’Allemagne : « Ses idées politiques étaient le fruit d’une acoustique oratoire. C’est ainsi qu’il choisissait ses mots d’ordre. C’est ainsi que son programme s’étoffait. C’est ainsi que d’un matériau brut se forma un chef ».

Biographie

L’ascension d’Hitler jusqu’à la charge suprême de « guide » s’est faite parce qu’elle répondait d’une part aux aspiration à l’ordre et à l’autorité de la droite conservatrice, et que d’autre part le parti nazi (NSDAP) a su s’attirer les suffrages et le soutien de la petite bourgeoisie et d’une partie du prolétariat, victimes d’une dépression économique — la moitié de la population active étant au chômage. Face à ce « fléau », la gauche allemande ne sut qu’opposer ses divisions. Les communistes staliniens du KPD, exécutant la ligne de Staline et du Komintern considérant que la social-démocratie était leur ennemi, et les socialistes du SPD, ne dépassant pas leurs farouches hostilités à l’égard du courant communiste acquises au moment de la révolution spartakiste de 1918, se condamnèrent à l’inefficacité. Pour Kershaw, « la gauche était plongée dans un marasme majeur dans cette Allemagne du début des années 1930. Le KPD ne disposait plus d’aucun poids politique ». Dès lors, comme le montre l’auteur par un portrait richement détaillé, le médiocre étudiant aux Beaux-Arts à Vienne puis à Munich, le petit caporal courageux durant la grande boucherie, humilié par la défaite, va se voir confier une fonction de propagandiste par l’état-major d’une armée qu’il ne veut pas quitter et qui le conduit sur les marches de la politique. Erudit « désordonné » et orateur hors pair, Hitler est vivement apprécié. Il rejoint le petit parti ouvrier allemand d’Anton Drexler et pénètre la mouvance völkisch. Sa conviction d’être en charge d’une mission, celle de restaurer la grandeur d’une Allemagne humiliée, défaite, minée par le marxisme et les Juifs, croît au fur à mesure des meetings. L’antisémitisme d’Hitler se forge à Vienne, symbole « des tensions — sociales, culturelles, politiques — qui signalaient un tournant, la mort du monde du 19e siècle », tout comme son hostilité aux « idéaux du mouvement ouvrier » de la social-démocratie, qu’il fait de se rejoindre dans une même haine. Sa Weltanschaung — sa conception du monde —, il l’acquiert de Vienne à Munich, en passant par Linz, puis par son expérience de la guerre.

La « question juive »

La défaite de la première guerre mondiale propage un « antisémitisme radical » jouant incontestablement dans la formation d’Hitler. Principal fondement de sa pensée, son premier texte connu sur la « question juive », daté du 16 septembre 1919, se conclut par ce qu’il considère comme son objectif final : « l’élimination complète des Juifs » — cité par Kershaw, page 201. Les élites bourgeoises, bavaroises dans un premier temps, puis allemandes, passèrent sur la hargne antisémite d’Hitler, soulignant le garant de l’ordre social qu’il peut incarner, et par conséquent une pièce maîtresse pour écraser toute velléité révolutionnaire et anéantir les organisations du mouvement ouvrier. Pour l’historien, « Hitler serait demeuré un zéro politique sans la protection et le soutien reçus de cercles influents en Bavière ».
L’ouvrage de Kershaw nous permet de relire cette histoire du 3e Reich et d’Adolf Hitler d’une manière indissociable. Sa conception du monde et son action — dictée, il en est convaincu, par la « providence » — irriguera la politique de l’État allemand sans pour autant en définir toutes les orientations. Jouant de sa « domination charismatique », n’autorisant aucune défiance à son égard, fort de la confiance absolue que les dirigeants et une grande partie du peuple allemand lui dévouent, Hitler entraînera toute une nation dans la pire des entreprises criminelles de toute l’histoire de l’humanité, la destruction des Juifs d’Europe. L’ouvrage s’arrête sur l’année 1936, au moment où « il avait atteint le stade où la Némésis 6 prend la relève ».

Notes

[1Hitler 1889-1936, Flammarion, 1166 pages, 199F.

[2Citons notamment Qu’est-ce-que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétation, Folio, 414 pages, 1993. Et L’Opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, CNRS, 1995.

[3Se concentrant exclusivement sur l’individu (ses qualités, ses défauts, ses obsessions, son charisme, etc.)

[4Un des principaux courants d’historiens considérant que l’histoire du Reich et les intentions, le programme d’Hitler sont étroitement liés. Voir Qu’est-ce-que le nazisme ?, op. cit.