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, par HUSSON Michel

Il y eut une époque où la CFDT attirait à elle les intellectuels. Ce lien s’est peu à peu distendu comme en témoigne la disparition de CFDT-Aujourd’hui, au profit d’une médiocre Revue de la CFDT réduite aux coéditions. Sa dernière livraison reprend en effet une note de la Fondation Saint-Simon [1] où Thomas Piketty compare les structures d’emplois aux Etats-Unis et en France. Sa grande découverte est qu’il y a aux Etats-Unis 17,5 % de personnes employées dans le commerce, et seulement 13,6 % en France. Fort bien. Mais il se trouve que, par une incontournable loi d’airain, le total des emplois atteint 100% dans les deux pays. Il faut donc que l’on retrouve ailleurs cette différence en sens inverse, et c’est dans l’administration publique, qui représente 8,2 % des effectifs en France contre 4,6% aux Etats-Unis. Il ne s’agit pas ici de la totalité des fonctionnaires, mais seulement de ceux qui n’ont pu être ventilés entre la santé, l’action sociale et éducation. Notre expert comptable reconnaît qu’il ne sait pas en réalité traiter cette différence : en France, certains emplois sont classés dans l’administration publique, alors qu’aux Etats-Unis, ils le seraient directement dans la santé et l’éducation, ou dans d’autres secteurs.

Cette comparaison appelle plusieurs remarques, que l’auteur fait d’ailleurs lui-même. La première est que l’exercice est absurde : « appliquer mécaniquement à la France la structure des emplois américains n’a pas beaucoup de sens. Cette structure est en effet le produit d’une histoire particulière, d’institutions et de choix économiques et sociaux spécifiques ». La seconde, c’est que les structures d’emplois sont finalement assez proches. Mis à part le fait qu’il y a plus d’emplois dans le commerce d’un côté et plus d’emplois dans les services publics de l’autre, les différences sont assez minimes. D’où vient alors cette idée qu’en s’alignant sur les Etats-Unis, on pourrait créer cinq millions d’emplois en France ? Ce résultat provient d’une autre différence beaucoup plus marquée, qui porte sur la proportion entre emploi et population en âge de travailler (ici c’est 20-60 ans). Cette proportion est de 87% aux Etats-Unis, contre seulement 70% en France. Mais ce coefficient est lui-même bancal. Une telle différence provient à la fois du fait que la population active représente une proportion plus importante aux Etats-Unis, mais aussi que le taux de chômage y est inférieur. Une partie de la démonstration revient donc à dire que si le chômage était plus faible en France, il y aurait plus d’emplois ! C’est très juste, mais un peu tautologique, et on pourrait faire le mêm constat à partir de n’importe quel pays où le taux de chômage est inférieur à celui de la France, et ce n’est pas ce qui manque. Reste une différence importante tenant à la population active. Mais on pourrait aussi bien en inférer que le supplément relatif de population active se traduirait par un supplément de chômage.

La comparaison avec les Etats-Unis ne veut donc effectivement rien dire et repose sur une espèce de raisonnement par analogie parfaitement absurde, que l’on peut s’amuser à prolonger. Si la monnaie française était le dollar, la France pourrait se permettre des déficits extérieurs semblables à ceux des Etats-Unis et vivre à crédit. Si la Bourse de Paris s’appelait Wall Street, sa surface financière serait plus grande et nos entreprises auraient une meilleure capitalisation. Si l’industrie française avait la productivité américaine et des salaires coréens, elle ferait plus de profits. Si la sécurité sociale était privatisée, les cotisations sociales pourraient baisser. Si aucune femme ne cherchait d’emploi, il y en aurait moins au chômage. Si les études étaient prolongées jusqu’à l’âge de trente ans, le chômage des jeunes seraitrésorbé. Si on supprimait les Assedic et l’ANPE, on aurait du même coup aboli le chômage. Si on exonérait les riches d’impôt sur le revenu, ils pourraient payer des pauvres pour promener leurs chiens et empaqueter leurs achats. Bref, si on baissait le coût du travail non qualifié, on pourrait importer cette invention si moderne des working poors, les pauvres avec salaire [2]. Et si la fondation Saint-Simon était un syndicat, on l’appellerait CFDT.