Interview

Chili : « Les féministes ont pris une part importante dans le mouvement constitutionnel »

, par GAUDICHAUD Franck

Franck Gaudichaud, politologue spécialiste du Chili et des mouvements sociaux en Amérique latine, revient sur le rôle joué par les mouvements féministes dans ce processus constitutionnel.

Manifestation pour une nouvelle Constitution, à Valparaiso, le 14 octobre.
© Photo Adriana Thomasa / AFP.

Un jour historique. Une forte majorité de Chiliens a approuvé dimanche lors d’un référendum l’idée de remplacer la Constitution héritée de l’ère Pinochet. Un texte portant un sceau néolibéral très contesté. Si la forte mobilisation contre la hausse du prix de ticket de métro a déclenché un mouvement de contestation sociale inédit en octobre 2019, les femmes et plus particulièrement les mouvements féministes en ont été des protagonistes majeures. Franck Gaudichaud, politologue spécialiste du Chili et des mouvements sociaux en Amérique latine, revient sur la place des féministes dans ce processus constitutionnel.

  • Quel rôle ont joué les féministes dans le mouvement social ayant mené à la victoire du « oui » au référendum ?

L’influence du mouvement féministe est importante. Il est devenu un acteur central dans ce qu’on a appelé la rébellion ou révolte d’octobre 2019. Les féministes ont aussi pris une part importante dans le mouvement constitutionnel qui s’ouvre en ayant insisté sur l’importance d’élire une Assemblée constituante. Elles la revendiquent comme une institution libre, souveraine, féministe, ce qui n’est pas exactement ce qui va s’ouvrir. Ce sera une Convention constitutionnelle. La Coordination féministe du 8 mars (CF8M), très majoritaire, a appelé à participer activement à la campagne constitutionnelle, à voter « oui » dimanche et à dire « oui » à cette Convention. Elles appellent aussi à voter en avril pour les représentants de cette dernière et comptent bien présenter des candidates. Elles sont dans une perspective de participation active. En même temps, elles dénoncent les limites du processus car un accord préalable entre les grands partis a été signé. Il implique que tous les articles de la future constituante seront approuvés à une majorité des deux tiers. Ça signifie que la droite chilienne a un droit de veto sur les futurs articles. Elle fera jouer ce droit sur une bonne partie des revendications féministes.
La majorité du mouvement veut quand même participer à ce processus constituant et « déborder » avec leurs mobilisations. Une petite minorité dénonçait une mascarade en raison de ces accords. La force de la CF8M est tout de même d’avoir fait cohabiter des féminismes très divers. C’est ce qui explique l’importance du mouvement même si entre elles des débats importants demeurent.

  • Quels ont été les moments marquants de la mobilisation ?

Ces grandes mobilisations féministes s’inscrivent dans une conjoncture mondiale mais aussi fortement latino-américaine. Dès 2016, la réorganisation du féminisme chilien se fait également en réponse au mouvement Ni una menos contre les féminicides en Argentine. Il y a eu ensuite le « mai féministe 2018 » dans les universités pour dénoncer notamment les violences sexistes et sexuelles dans le supérieur. Dix universités avaient été occupées, certaines pendant plusieurs mois. C’était impressionnant. Le mouvement a ensuite débordé sur les autres champs sociaux. De là est née la Coordination, qui regroupe aujourd’hui soixante organisations et a lancé la première grève féministe en mars 2019. Un million de personnes y ont participé. En mars 2020, c’était 2 millions. Autre moment fort : la chorégraphie « Un violeur sur ton chemin » du collectif LasTesis, qui est devenue virale. Elles ont détourné une chanson traditionnelle des carabiniers chiliens Un ami sur ton chemin pour pointer du doigt justement la police, l’Etat et le patriarcat.

  • Quels sujets ont été soulevés par les féministes lors de ce mouvement social ?

L’une des forces du mouvement féministe, ce qui explique sa massivité, c’est que les revendications sont pensées autour d’une lutte commune, celle contre la précarisation de la vie. A partir de là, elles la déclinent en plusieurs revendications : l’autodétermination des corps donc le droit à l’avortement libre, mais aussi un système de santé accompagnant les femmes dans ce sens ; la lutte contre les discriminations salariales très importantes au Chili (le salaire des femmes est en moyenne 30% inférieur à celui des hommes). L’enjeu des retraites a été abordé car le système est entièrement privatisé donc les femmes, plus précaires, sont encore plus impactées. La question de l’éducation non sexiste est également soulevée, dans un système là aussi très marchandisé. Le dernier point est celui des féminicides et des violences de genre.

  • Lier la lutte contre une société conservatrice patriarcale à celle contre le néolibéralisme a permis d’étendre le mouvement ?

C’est une force. La rébellion d’octobre 2019 est une révolte avant tout de la jeunesse sur des questions concrètes liées au modèle néolibéral. Le Chili a été le laboratoire du néolibéralisme. Comme les féministes avaient déjà fait un travail de presque deux ans sur l’articulation entre patriarcat et néolibéralisme (en dénonçant notamment les violences économiques qui en découlent, ndlr), elles ont été immédiatement au cœur de cette révolte. Parmi les personnes qui ont protesté contre le prix de ticket de métro, il y avait beaucoup de jeunes étudiantes et de collégiennes. Le mouvement féministe génère toutefois des réactions vivaces de toute une partie de la société et évidemment de l’Eglise catholique. Il y a un retour d’une extrême droite organisée qui organise des manifestations, ce qu’on n’a pas vu depuis longtemps. De nouvelles organisations d’extrême droite fortement antiféministes dénoncent l’idéologie de genre et revendiquent l’héritage de la dictature de Pinochet. On constate aussi la montée en puissance d’un mouvement évangélique réactionnaire qui défend une vision familialiste rétrograde.