Le livre noir du colonialisme

L’ange exterminateur

, par TRAVERSO Enzo

Authentique histoire des violences coloniales, Le Livre noir du colonialisme, coordonné par Marc Ferro [1], brosse le tableau de six siècles de pillages, d’oppression et d’extermination qui ont permis l’essor de la civilisation occidentale et du capitalisme.

On peut parier que ce Livre noir du colonialisme n’aura pas l’impact médiatique du Livre noir du communisme, même si son préfacier, Marc Ferro, affirme dès les premières lignes, en déroutant un peu le lecteur, que les deux ouvrages « forment couple ». Il ne s’agit pas, cette fois-ci, d’un produit idéologique. C’est une somme sur la gigantesque vague de violence qui a accompagné l’essor de la civilisation occidentale et du capitalisme à partir du XVIe siècle. Pour la première fois, le lecteur dispose d’une vision d’ensemble sur le coût humain et social du colonialisme. Rien de vraiment nouveau, puisque chacun des thèmes ici traités a déjà fait l’objet de nombreuses études, mais cette panoramique engendre une perception nouvelle. Le lecteur ne peut s’empêcher de tirer sa conclusion : nos sociétés occidentales — le capitalisme libéral, aujourd’hui présenté comme le meilleur des mondes — se fondent sur un immense cortège de violences, de souffrances et de mort.

Destruction

Historiquement, le colonialisme a pris des formes très différentes. Le colonialisme ibérique « d’Ancien Régime », qui visait d’abord le pillage des matières premières et des métaux précieux du Nouveau Monde et dont le moteur idéologique — l’évangélisation des indigènes — s’inscrivait dans le sillage de la Reconquista en Europe, différait considérablement du colonialisme britannique des siècles suivants. Ce dernier avait un autre moteur, celui du marché, et un autre outil, l’East India Company, qui se transforma vite en un instrument diplomatique et militaire, en percepteur d’impôts et finalement en dispositif de contrôle et de domination d’un immense territoire. Le colonialisme français présentera d’autres traits (en Algérie, ceux d’un colonialisme de peuplement précédé dès 1830 par une ravageuse guerre de conquête), de même que les colonialismes japonais ou russe (visant l’assimilation culturelle des peuples soumis en Extrême-Orient, dans le Caucase ou en Asie centrale).
En dépit de ses différents visages, le colonialisme présente partout le même caractère oppresseur, souvent exterminateur. D’abord les campagnes militaires, menées avec une écrasante supériorité technique, puis la destruction des sociétés autochtones, qui débouche sur la famine à une échelle de masse, ensuite l’introduction de microbes inconnus qui provoquent une vague d’épidémies. L’ensemble de ces facteurs — tous consciemment utilisés comme des armes de conquête — est à l’origine d’une catastrophe démographique. Au cours du XVIe siècle, la population indienne de l’actuelle Amérique latine chute de 90 %, de même que celle des Etats-Unis trois siècles plus tard. Dans l’Inde coloniale, c’est-à-dire l’ensemble de l’Asie du Sud, l’impérialisme britannique s’installe, après avoir réprimé la révolte de 1858, sur une population décimée par la famine. La tuberculose, la peste, la grippe espagnole, la dysenterie, la variole tuent des dizaines de millions d’êtres humains (30 millions, selon Bouda Etemad [2]) dans un génocide colonial — une sorte d’ « Holocauste victorien », selon la définition de l’historien Mike Davis [3] — dont Malthus avait déjà donné la justification par sa théorie de la surpopulation. La population algérienne diminuera d’un tiers suite à la première guerre coloniale du général Bugeaud. En Afrique noire, entre 1880 et 1920, la chute de la population sera brutale, du tiers à la moitié selon les cas. Parfois les génocides seront le fait d’une politique d’extermination planifiée, comme dans le cas des Hereros soumis à la domination allemande dans l’actuelle Namibie, ou d’une exploitation dévastatrice, comme dans les plantations de caoutchouc du Congo belge. Des chiffres analogues concernent les populations aborigènes d’Australie, dont les survivants n’obtiendront la citoyenneté qu’en 1967. Entre le XVIe et le XIXe siècle, l’esclavage implique la traite de plus de 13 millions de Noirs.
Cet ouvrage ne se limite pas à dresser le bilan des victimes du colonialisme. Il analyse aussi les représentations idéologiques qui ont accompagné cette entreprise de domination. Il retrace le parcours de la pensée raciste, des origines à nos jours. Il souligne les ambiguïtés de la culture des Lumières, qui élabore une idée universelle d’humanité et, en même temps, jette les bases du racisme scientifique, codifié au XIXe siècle par une armée de philosophes, anthropologues, médecins et hommes de lettres. L’impérialisme donne naissance à l’orientalisme, c’est-à-dire, selon la définition classique d’Edouard Saïd [4], à l’image du monde extra-européen comme un espace d’altérité exotique, irréductible et forcément inférieure, une image fabriquée par l’Occident afin de légitimer sa domination. L’orientalisme projette très loin ses tentacules, peu de courants de la culture européenne du XIXe siècle s’en détachent, lorsque l’anticolonialisme est presque inexistant. Marx et Engels stigmatisent la violence du colonialisme, mais s’obstinent à attribuer une mission civilisatrice à l’impérialisme britannique en Inde, en dépit de sa volonté prédatrice. Lors du congrès de Stuttgart, en 1907, la Seconde Internationale dénonce le colonialisme capitaliste pour défendre le principe d’un « colonialisme socialiste ». Il faudra attendre la Révolution russe et la IIIe Internationale pour commencer à considérer les peuples colonisés comme des sujets historiques et des acteurs de leur propre émancipation.

Esclavage

Dans un essai novateur, Arlette Gautier se penche sur une autre dimension du colonialisme. On avait jusqu’à présent étudié la place des femmes dans l’imaginaire colonialiste, où elles incarnent une figure fantasmée de volupté et de sexualité débridée. Arlette Gautier montre comment — outre à accentuer une oppression souvent préexistante — le colonialisme se traduit dans l’extension massive de l’esclavage aux femmes, dans l’introduction d’une séparation plus radicale entre les genres, et finalement dans une « domestication des femmes » clouées à un rôle socialement subordonné. L’ouvrage se termine par une réflexion de Nadjia Vuckovic sur la Conférence mondiale contre le racisme de Durban (septembre 2001). La traite négrière et l’esclavage ont été reconnus comme des crimes contre l’humanité. Les porte-parole de l’Union européenne ont présenté des excuses pour les forfaits du colonialisme, mais ont toujours exclu de verser des réparations. Le débat reste ouvert et le risque de son enlisement dans un fleuve de revendications sectorielles — ou pire, dans une « concurrence des victimes » stérile et fratricide — n’est pas écarté. Certaines voix se sont levées pour réclamer, à titre de réparation, une annulation pure et simple de la dette des pays africains. On pourrait ainsi inscrire un enjeu de mémoire au sein d’un combat politique.

P.-S.

Rouge, n° 2022, 19 juin 2003.

Notes

[1Marc Ferro, Le Livre noir du colonialisme. XVIe-XXIe siècle : de l’extermination à la repentance, Robert Laffont, 2003, 843 p., 29 euros.

[2Bouda Etemad, La Possession du monde, Complexe, Bruxelles, 2001.

[3Mike Davis, Génocides tropicaux, La Découverte, Paris, 2003.

[4Edouard Saïd, L’Orientalisme, Seuil, Paris, 1980 (rééd. 2000).