La marche zapatiste : une rivière souterraine aux multiples sources

, par LASCANO Sergio Rodríguez

Le 2 décembre 2000, quand les zapatistes annoncèrent qu’ils se rendraient à Mexico pour dialoguer avec la société civile, d’une part, et avec l’Assemblée nationale, d’autre part, pour convaincre les députés du bien-fondé d’adopter la Loi des droits et culture indigènes, personne, pas même le plus optimiste, n’imaginait l’immense succès qu’aurait cette mobilisation.

Préalablement, les intellectuels organiques du pouvoir (entre autres ceux qui n’avaient hérité que de la pire pensée d’Octavio Paz et d’aucune de ses larges qualités d’écrivain) avaient fabriqué la version selon laquelle l’EZLN avait perdu la force sociale limitée qui l’avait soutenue et qu’au sein même des indigènes sa force s’était dissipée. L’idée de la reddition était l’unique issue qu’ils offraient au zapatisme et en particulier au sous-commandant Marcos.

Parmi l’équipe qui entoure le nouveau président de la République, un secteur était favorable à cette hypothèse et par conséquent commença à prendre une série d’initiatives qui tentaient de convaincre que la marche n’avait pas lieu d’être.

Le président Vicente Fox lui-même refusa, dans un premier temps, de prendre une position claire face à la marche. Pour donner le change, il s’appuya sur une offensive médiatique qui cherchait à le présenter de bonne foi, tout en dénigrant la marche zapatiste. Tous les jours, depuis le 3 décembre jusqu’à fin janvier, sa pression contre la marche se faisait de plus en plus évidente. Elle empruntait deux voies parallèles : d’une part tenter de décourager une marche, laissant entendre qu’elle pouvait s’avérer être un échec pour les zapatistes et un témoigner du soutien massif dont jouissait Fox (des sondages — de ceux qui tentent d’empêcher quelque débat de fond que ce soit — évaluaient le soutien à Fox à 80 % contre 17 % pour Marcos), de l’autre, convaincre les zapatistes que la seule issue qui leur restait, face au poids de la nouvelle situation, était de s’asseoir pour négocier avec Fox (pour ce dernier l’idée d’une photo avec Marcos était devenue une obsession) et, dans un acte spectaculaire, signer la paix, voire (même si cela semble ridicule) obtenir que Marcos participe d’une façon ou d’une autre à son gouvernement.

De leur côté, les zapatistes se préparaient à leur longue marche. Ils avaient demandé trois signes du gouvernement pour renouer le dialogue : la libération de plus de 100 prisonniers politiques zapatistes, le démantèlement de 7 des 249 positions de l’armée au Chiapas et l’adoption par l’Assemblée nationale de la Loi des droits et culture indigènes (qui fut rédigée en décembre 1996 par une commission parlementaire pluripartite sur la base des accords de San Andres signés en février de la même année). Malgré les actions spectaculaires foxistes et les résultats écrasants des sondages, les zapatistes maintinrent fermement leurs intentions.

À partir de début février le gouvernement de Fox fut contraint de changer sa position face à l’évidence : la marche aurait lieu et, en plus, il n’y aurait pas de rencontre entre Marcos et lui. Désormais, la pression prenait des formes en apparence plus subtile. Fox tenta de récupérer la marche en laissant croire qu’elle avait pour but de le soutenir. Il alla jusqu’à se poser en parrain de la marche en la baptisant « la marche pour la paix ».

C’est dans ce contexte que les médias commencèrent à s’ouvrir et que s’annonça une couverture médiatique qu’aucune action citoyenne auparavant n’avait obtenue.

Le début de la marche pour la dignité indigène

Quelques jours avant le début de la marche, de nouvelles rumeurs parcoururent les médias : « Marcos ne marcherait pas, puisqu’il n’avait jamais prévu que Fox autoriserait la marche. » Le 24 février, sous une nouvelle lune, près de 20.000 indigènes se rassemblèrent à San Cristobal de las Casas pour faire leurs adieux aux 23 commandants zapatistes et au sous-commandant Marcos. Au meeting, Marcos qualifia la mobilisation de "marche pour la dignité indigène » et signifia que Fox n’était pas autorisé à parler en son nom ou à l’interpréter. Dès cet instant, il n’y avait plus aucun doute que la marche serait un succès. Pendant le meeting, Marcos présenta Fernando Yánez comme le représentant de l’EZLN face aux députés. Ceci généra de nouvelles critiques et, dans certains médias, se déclencha une véritable campagne de haine contre le zapatisme. On alla jusqu’à dire que Fox n’aurait pas dû autoriser la marche. Dans une déclaration mémorable, un des hommes les plus riche du Mexique, Juan Sánchez Navarro (reconnu comme l’idéologue des patrons), affirma que, contrairement à la mobilisation des bases de soutien zapatistes de 1998 quand il les invita à parler face à un groupe d’industriels, cette fois-ci il n’inviterait pas la délégation zapatiste, le motif étant que, lors des meetings, ils permettaient que se rassemble la populace et, ajouta-t-il, parmi les pauvres il y a beaucoup de rancoeur. Il finit en disant qu’il enfermerait sa femme et ses enfants pendant le séjour des zapatistes à Mexico. Sans le vouloir, et peut-être même sans le savoir, il répétait ce que les riches mexicains avaient dit et fait en 1914 quand les zapatistes d’origine firent leur apparition à Mexico.

Là où passait la marche, les rassemblements se faisaient plus grands et combatifs. Même dans des villes comme Orizaba et Puebla, où la droite est très implantée, la réaction de la population fut impressionnante. Dans la première, on peut dire que la grande majorité des habitants participa, soit au meeting, soit à l’accueil dans la rue.

Au fur et à mesure que la marche avançait, les divers peuples indigènes offraient aux zapatistes leurs bâtons de commandement (ce geste symbolise la volonté de la communauté qu’elle soit défendue par une tierce personne). Il paraissait de plus en plus clair qu’il n’y avait pas d’autre force indigène qui puisse se poser en interlocuteur alternatif pour le gouvernement. Les zapatistes avaient réussi à placer le Congrès national indigène (CNI — créé quand les zapatistes avaient invité les représentants indigènes du pays à participer aux négociations avec le gouvernement) comme seul interlocuteur valable. Les peuples indiens non seulement émergeaient comme sujet social cohérent et solide mais aussi comptaient avec une organisation civile qui les représentait.

La droite mexicaine, rassemblée autour du Parti d’action nationale (PAN, le parti de Fox), les élites patronales et les sommets du clergé catholique lancèrent une nouvelle campagne hystérique anti-EZLN. Du côté du PAN, ses députés les plus acharnés disaient que l’Assemblée nationale ne pouvait pas recevoir les zapatistes pour plusieurs raisons : ceux-ci étaient masqués, ils étaient des délinquants, et, à la rigueur, ils seraient autorisés à s’adresser à l’Assemblée s’ils acceptaient de se réunir avant avec Fox. Il se trouva même un gouverneur paniste (de l’État de Queretaro) pour menacer de risque mortel la caravane si elle traversait son État, ce qui réveilla un sentiment général de solidarité avec les zapatistes.

La droite, qui revenait de « sa » victoire électorale et croyait disposer d’un consensus social suffisamment large, n’en croyait pas ses yeux. D’infâmes indiens non seulement prenaient les rues et les places mais en plus étaient applaudis et considérés comme un facteur fondamental pour que le Mexique s’engage vers la construction d’un pays démocratique.

Entre-temps, à l’intérieur du PAN, un certain esprit de vengeance contre Fox commençait à se manifester. Un célèbre paniste signala que Fox n’avait offert au PAN que 75 postes gouvernementaux sur 5 000. Au sein même du parti, la formation du nouveau gouvernement souleva d’innombrables mécontentements. Ceux-ci se manifèstèrent assez rapidement puisque, depuis les préparatifs de la campagne électorale jusqu’au cours de cette campagne elle-même, voire dans les mois qui précédèrent l’investiture, il était devenu clair qu’un des points-clefs de la stratégie de Fox avait été de montrer une « saine » distance à l’égard du panisme. Depuis le début, les amis de Fox contrôlaient cette politique. La raison en était bien simple : ce qui était en jeu était trop important pour le laisser entre les mains d’un parti qui n’avait jamais dépassé les 26 % des voix. Il ne faut pas oublier les colères de Ricardo García Cervantes, Diego Cervantes de Cevallos et Felipe Calderón Hinojosa (sénateurs et député panistes et principaux représentants du courant conservateur de ce parti) à cause du rôle totalement secondaire qu’avait joué le parti depuis le début de la campagne. Les règlements de comptes se faisaient alors au grand jour.

Nurio : la mobilisation devient la Marche de la couleur de la terre

Nurio est une petite ville du Mexique, située sur le plateau tarasque (ouest de Mexico), une ville « purepecha » (un des 53 groupes indiens du Mexique) qui compte 30 000 habitants. C’est là que, à partir du 2 mars, près de 6 000 représentants des divers peuples indiens du Mexique participèrent au troisième Congrès national indigène. Les communautés indigènes de tout le pays s’y donnèrent rendez-vous, y compris celles du nord du Mexique qui n’avaient pas participé aux congrès antérieurs. A Nurio, les peuples indigènes du Mexique décidèrent d’accompagner les zapatistes à l’Assemblée nationale tout en émettant l’exigence que la Loi des droits et culture indigènes soit approuvée.

Les Indiens du Mexique firent ainsi leur apparition et toutes les stratégies et tactiques du pouvoir et des partis politiques furent pulvérisées en mille morceaux.

Dans un communiqué lu lors de la Rencontre interculturelle à laquelle participèrent entre autres José Saramago, Manuel Vázquez Montalbán, Bernard Cassen et Alain Tourraine, Marcos expliqua sa vision des formes que, dans cette nouvelle situation, prendrait la lutte politique zapatiste.

Marcos raconta une histoire : « Un groupe de joueurs se trouvent en plein milieu d’une importante partie d’échecs de haut niveau. Un indigène s’approche, regarde et demande à quoi ils jouent. Personne ne répond. L’indigène s’approche du jeu et contemple la position des pièces, le visage sérieux des joueurs, l’attention de ceux qui les entourent. Il répète sa question. Un des joueurs accepte de répondre : “C’est quelque chose que tu ne pourras jamais comprendre, c’est un jeu pour des personnes importantes et éduquées”. L’indigène reste silencieux et continue à observer le tableau et les mouvements des adversaires. Au bout d’un moment, il décide de poser une nouvelle question : “Et pourquoi jouez-vous si vous savez d’avance qui sera le gagnant ?” Le même joueur qui avait déjà répondu lui dit : “Tu ne comprendras jamais, c’est pour des spécialistes et ça dépasse tes capacités intellectuelles”. L’indigène ne dit rien. Il continue à observer puis s’en va. Peu après il revient avec quelque chose à la main. Sans rien ajouter, il s’approche de la table de jeu et pose au milieu du tableau une vieille botte pleine de boue. Les joueurs sont ahuris puis le regardent furieux. L’indigène sourit malicieusement et demande : “Échec ?” »

À Nurio, les indigènes mexicains décidèrent que l’heure était venue de faire de la politique, qu’il était indispensable d’agir à visage découvert face à la nation tout en revendiquant leurs droits, et ils savaient qu’ils devraient le faire face à la « classe politique » mexicaine, une des pires du monde (s’il est permis de faire une comparaison aussi risquée).

Une partie des politiciens mexicains et leur entourage se frottaient les mains : l’EZLN et les peuples indiens venaient enfin se placer sur un terrain qu’ils ne connaissaient pas. Ils sortaient de leurs communautés, à visage découvert et, pire encore, ils voulaient s’adresser à l’Assemblée nationale, dont les règlements et les normes ne sont connus que par quelques initiés. Cette classe politique partait du présupposé, pas tout à fait erroné, d’après lequel quand des mouvements rebelles ou révolutionnaires s’ouvrent pour tenter de transiter par une voie pacifique, ils participent inévitablement à un jeu politique qui finit par les rendre otages de ce contre quoi ils luttaient.

Les zapatistes annonçaient clairement, pour ceux qui voulaient le voir, qu’ils préfèraient tenter une voie inédite : celle de rester une force rebelle indépendamment du fait qu’elle abandonne les armes ou pas. Bien entendu, pour y réussir ils devaient rompre avec la forme traditionnelle de faire de la politique. Avec leur modestie habituelle, les zapatistes demandaient à la classe politique mexicaine : « Échec ? » Cette classe politique, accoutumée à ce que tout le monde observe ses règles, sans permettre aux autres de jouer ni même de les comprendre, n’a pas réalisé que soudainement des milliers d’Indiens mexicains représentant des millions d’entre eux, et soutenus par des millions de Mexicains non indigènes, posaient une botte pleine de boue au milieu du tableau et mettaient en échec les institutions de l’État. Nous reviendrons là-dessus un peu plus loin.

Le Zocalo : 1914-2001. Des journées circulaires obsédantes

C’est en empruntant exactement le chemin d’Emiliano Zapata et de son Armée libératrice du sud quand en 1914 ils se rendirent à Mexico que, le 11 mars 2001, l’Armée zapatiste de libération nationale et le Congrès national indigène firent leur entrée au Zocalo, la place centrale de Mexico. Dans le trajet de la caravane depuis Xochimilco (village indien au sud de Mexico) jusqu’au Zocalo, des centaines de milliers de personnes sortirent dans les rues pour les recevoir. On calcula qu’il y avait dans les rues près de 500 000 personnes. Puis ce fut une entrée triomphale dans une place où 350 000 personnes étions réunis, dont beaucoup étaient arrivés le jour précédent (environ 30 000 personnes y avaient passé la nuit), et d’autres, qui étions arrivés à neuf heures du matin, avons attendu jusqu’à trois heures de l’après-midi que le meeting commence, sous une chaleur de 30° C.

Au long de la marche, l’EZLN inaugura une nouvelle façon d’appeler à des rassemblements de masse. On ne disait jamais à quelle heure ceux-ci auraient lieu et on ne connaissait jamais à l’avance le parcours précis de la caravane. Alors, des milliers et des dizaines de milliers de citoyens écoutaient la radio pour s’informer du parcours et être présents dans les rues.

À Mexico, les zapatistes atteignaient un premier objectif : mettre au centre de la scène politique nationale le mouvement indigène, c’est-à-dire le seul mouvement social qui ne soit pas contrôlé par les vieux liens corporatistes du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, ancien parti au pouvoir), ou les nouveaux, mais tout aussi corporatistes, du Parti de la révolution démocratique (PRD, centre-gauche), ou encore par la dynamique du vote utile qui fit de Fox le Dieu capable de vaincre le PRI. Pendant le meeting, les zapatistes n’ont pas seulement indiqué l’importance de l’adoption de la Loi des droits et culture indigènes mais ils abordèrent aussi quelque chose qui, en termes classiques de la pensée de gauche, peut être assimilé à une vision stratégique : ils expliquèrent de façon très simple pourquoi ils ne sont pas une avant-garde, pourquoi ils ne sont pas irresponsables au point d’appeler à un soulèvement général, à partir de quoi et comment on construit un mouvement social, comment celui-ci est le produit d’une longue expérience de vie (E.P. Thompson aurait été un heureux spectateur de ce meeting). Comme le mouvement social, l’indigène zapatiste « se penche, avance, recule, fait un détour et arrive toujours ».

Dans un discours surprenant qui déconcerta plusieurs politiciens de droite et de gauche, l’EZLN, par la voix du sous-commandant Marcos, proclama : « Nous sommes un miroir. Nous sommes ici pour nous montrer et nous voir, pour que tu nous voies, pour que tu te voies, pour que l’autre se voit dans notre regard. Nous sommes ici et nous sommes un miroir. Non la réalité, mais à peine un reflet. Non la lumière, mais à peine une éclaircie. Non le chemin, mais à peine quelques pas. Non le guide, mais à peine un chemin parmi d’autres qui conduisent au lendemain [...]. Quand nous disons nous sommes, nous disons aussi ce que nous ne sommes pas et ne serons pas [...]. Nous ne sommes pas ceux qui veulent le pouvoir à partir duquel on impose le pas et la parole. Nous ne le serons pas. Nous ne serons pas ceux qui mettent un prix à la dignité de soi ou d’autrui et font de la lutte un marché où la politique est du ressort de marchands qui se disputent, non des projets, mais des clients. Nous ne serons pas [...], nous ne sommes pas ceux qui, naïfs, attendons que la justice vienne d’en haut, car seulement d’en bas elle grandit, la liberté ne peut être atteinte que pour tous, la démocratie qui appartient à tous les étages et est sans cesse une lutte. Nous ne serons pas [...], nous ne sommes pas la mode passagère qui sonne le tocsin puis s’archive au calendrier des défaites que ce pays expose avec nostalgie. Nous ne serons pas [...], nous ne sommes pas l’apprenti de demain, celui qui devient l’image la plus grotesque du pouvoir, celui qui prétend raison et prudence où il n’y a eu qu’achat-vente. Nous ne serons pas [...], nous pouvons avoir ou non un visage, être armés ou pas de puissance de feu, mais nous sommes zapatistes, nous sommes et serons toujours. Il y a 90 ans le puissant demandait à celui d’en-bas (il s’appelait Emiliano Zapata) “De quel droit messieurs ?” et ceux d’en-bas avons répondu et répondons toujours “Du nôtre”, et de notre droit nous nous sommes faits cris, et rebelles nous sommes, et aujourd’hui nous répétons : nous sommes des rebelles, et des rebelles nous serons... »

Dans ma déjà longue vie de militant (j’ai vu l’entrée des sandinistes à Managua, les grèves générales au Pérou, la Marche de la faim d’Oruro à La Paz en Bolivie, plusieurs grèves générales en Équateur, la victoire de Mitterrand en France qui avait soulevé tant d’espoirs, les préparatifs de la grève générale de Lodz en Pologne, l’abandon des armes aux pieds du volcan de Guazapa au Salvador, la défaite sandiniste au Nicaragua, les « Paros cívicos » en Colombie, plusieurs congrès du PT au Brésil, plusieurs réunions du Forum de Sao Paolo, et j’ai écouté de grands orateurs : Lula, Hugo Blanco, Daniel Ortega, Rosario Ibarra, Alain Krivine, Fidel Castro, Douglas Bravo, Eleuterio Fernández Huidobro, Ernest Mandel, etc.), je n’avais jamais écouté dans un meeting avec des centaines de milliers de personnes un discours comme celui-ci. Marcos ne tenta jamais d’élever la voix, ne lança jamais de consigne, ne chercha jamais les applaudissements. Ce fut un discours où il discuta avec 350 000 personnes. Il nous parla comme les zapatistes se parlent entre eux, sans précipitation, calmement, comme paraît-il les anciens zapatistes avaient attendu aux alentours de Mexico l’ordre de prendre la ville, et autour d’un feu de bois, avec patience, ils s’étaient mis à parler.

Presque 90 ans après, les nouveaux zapatistes nous parlaient de ce qu’ils avaient été, ce qu’ils sont et ne seront jamais. Ce serait bien que la gauche socialiste mexicaine et internationale commence à les croire. Il s’agit d’un mouvement rebelle, et j’ajouterai révolutionnaire (ici j’ai un débat en cours avec les camarades de l’EZLN), qui ne se définit pas en fonction de la prise du pouvoir, non pour des causes tactiques ou parce qu’ils ne pourraient pas, mais parce qu’ils ne veulent pas, pour des raisons très profondes, très zapatistes (quand on avait demandé à Emiliano Zapata ce qu’il fallait faire avec le fauteuil du président il avait répondu que le mieux serait de le brûler). Je ne sais pas si c’est mieux ainsi ou pas (je crois plutôt que oui), mais ce qui importe ici est autre chose. Si quelqu’un veut faire une analyse du zapatisme, il faut prendre au sérieux ce qu’ils disent d’eux-mêmes.

Ça ne sert à rien de prendre des attitudes de professeur rouge et, depuis la hauteur que donnent les années de défaites, dire aux zapatistes ce qu’ils doivent faire. Ou leur dire que leur marche c’est très bien mais que la lutte et la résistance ne sont pas suffisantes, qu’il faut encore un programme. Ou qu’ils ne comprennent pas que les indigènes ne peuvent pas changer le pays et le monde à eux seuls, qu’il faut se subordonner à la classe ouvrière. Ou, plus naïvement, leur demander qu’ils se transforment en parti politique, parce qu’alors là c’est le comble de l’incompréhension. Ou, avec la naïveté de ceux qui ont passé quelques jours au Mexique et croient avoir tout compris, regretter l’absence d’une organisation indépendante qui soit un pont entre le zapatisme et le socialisme, entre le mouvement indien et les autres mouvements sociaux, puis ensuite répéter les affirmations des journaux nationaux sur la prétendue inexistence du Front zapatiste de libération nationale sans s’apercevoir qu’il y a aussi quelque chose de très zapatiste qui est d’agir sans rechercher les projecteurs ni la reconnaissance, mais agir. Comme disent les zapatistes, le zapatisme est une toute autre chose, ni meilleure ni pire, simplement différente. La résonance de leur discours et de leur démarche devrait forcer la gauche mexicaine (qui se situe en dehors du zapatisme) et internationale à réfléchir sur la signification de cette nouvelle expression de la pensée émancipatrice.

Dans la place centrale de Mexico, le zapatisme indigène offrit sa parole, il le fit de façon très simple, presque en secret. 350 000 personnes avons gardé un silence jamais observé auparavant dans un meeting. Ce fut et c’est un discours pour penser et pour discuter. Le zapatisme actuel se trouva réfléchir l’ancien zapatisme par l’image de son miroir.

Des yeux noirs sur la plus haute tribune de la nation

Après le Zocalo, le pouvoir commença à caresser l’idée qu’il fallait gérer le séjour de l’EZLN à Mexico. Certains à gauche disaient qu’il fallait que les zapatistes retournent vite au Chiapas, parce que la ville avale tout (on aurait dit une autocritique) et l’EZLN risquait de faire partie du paysage, ou de n’être qu’à l’origine d’une anecdote de plus.

L’Assemblée nationale ne parvenant pas à un accord (par une lettre non signée on avait proposé aux zapatistes de se réunir avec une commission de 10 députés et 10 sénateurs pour les laisser exposer leurs revendications), l’EZLN signala qu’il n’y avait pas de réelle volonté pour écouter les indigènes mexicains (le CNI fit une déclaration semblable), et par conséquent ils annonçaient leur retour aux forêts du Chiapas afin d’informer les communautés qu’il n’y avait pas de volonté de paix de la part des institutions politiques.

Alors, une véritable crise se déclencha au sein de la classe politique mexicaine. Personne ne voulait payer le prix de l’échec des négociations, à l’exception bien sûr du parti du président, le PAN, lequel, comme nous avons déjà vu, aussi bien à cause de son racisme viscéral que des règlements de comptes avec « son » président, préférait apparaître comme intransigeant. Aux yeux de ce parti, si les zapatistes ne s’adressaient pas à l’Assemblée nationale, les possibilités que la Loi indigène (contre laquelle ils s’étaient battus) soit approuvée, étaient moindres. Ils calculaient aussi qu’au cas où, malgré leur opposition, les zapatistes parvenaient à s’adresser à l’Assemblée nationale, l’EZLN aurait un discours agressif et insultant à l’égard de la classe politique, ce qui entraînerait forcément la mort politique du zapatisme.

Dans un vote très serré, 220 contre 210, l’Assemblée nationale décida d’inviter les commandants zapatistes à la « plus haute tribune de la nation ». Dans une alliance sui generis (comme presque tout ce qui arrive au Mexique) le PRD, le PRI et le Parti vert écologiste du Mexique (PVEM, qui a soutenu Fox et qui n’est ni parti, ni vert, ni écologiste, ni mexicain) et d’autres petits partis obtenaient l’invitation pour les zapatistes. Il y eut évidemment quelques députés du PRI, ceux qui étaient les plus liés avec le régime antérieur, pour voter contre, et ceux d’origine militaire, pour s’abstenir.

Six jours passèrent entre ce vote et la participation de l’EZLN et du Congrès national indigène à l’Assemblée nationale, prévue pour le 28 mars. Entre-temps, les médias avançaient toutes sortes d’élucubrations sur ce que serait l’attitude de l’EZLN et en particulier du « Sub » lors de leur intervention. Certains partageaient l’idée du PAN sur le type de discours que ferait Marcos. D’autres disaient qu’en plein discours Marcos enlèverait son masque. L’attente était telle que, contrairement au meeting du Zocalo qui avait été boudé par les médias, trois chaînes de télévision (privées) annoncèrent qu’elles transmettraient en direct la participation de l’EZLN et du CNI à l’Assemblée nationale. Le programme dura sept heures, retransmis en direct par trois chaînes de télévision et quatre chaînes de radio.

La matinée commença avec une grande déception pour les animateurs de télévision : le sous-commandant Marcos n’arriva pas aux portes de l’Assemblée nationale. Certains députés étaient tout aussi déçus. Un sénateur du PRD alla jusqu’à faire une déclaration pathétique : « J’en ai assez du vedettariat de Marcos ». C’était la première fois qu’on accusait quelqu’un de vedettariat pour ne pas participer à quelque chose. La déception du sénateur, qui portait une caméra à la main, était sans doute due au fait qu’il ne pourrait pas ramener la photo qu’il avait promise à sa femme et ses enfants. En fait, l’EZLN faisait son dernier et plus efficace mouvement. La décision que Marcos ne participe pas à l’événement changea les rapports de forces dans le pays.

Une femme indigène, la commandante Esther, fit le discours central de l’EZLN. Elle dit : « Le sous-commandant Marcos est cela, un sous-commandant. Nous sommes les commandants, ceux qui commandons en commun, ceux qui commandons en obéissant à nos communautés. [...] Cette tribune est un symbole. C’est pourquoi elle souleva une telle polémique. C’est pourquoi nous voulions parler depuis elle et c’est pourquoi certains ne voulaient pas de notre présence. Et c’est aussi un symbole que ce soit moi, une femme pauvre, indigène et zapatiste, qui prenne d’abord la parole et offre le message central des zapatistes. [...] Je m’appelle Esther, mais cela n’a pas d’importance maintenant. Je suis zapatiste, mais cela n’a pas d’importance non plus. Je suis indigène et je suis femme, et c’est la seule chose qui compte maintenant ».

C’était la fête des Indiens mexicains et rien ni personne ne pouvait la ternir. Des millions de Mexicains, chez eux, à leur travail, dans les rues, dans les petits commerces, dans leur voiture, suivaient cet événement historique sans précédent. Les femmes indigènes parlaient depuis « la plus haute tribune de la nation », argumentant le bien-fondé de l’autonomie, questionnant elles-mêmes les coutumes indigènes qui marginalisent et oppriment les femmes, mais rappelant aux députés du PAN et du PRI que les coutumes du reste du pays aussi marginalisent et oppriment les femmes. Elles défendaient leur droit à la différence, à s’habiller différemment, à parler une autre langue, à avoir une autre culture, à établir une autre relation avec le reste de la nation.

Sans le dire, la commandante Esther disait que le Mexique n’avait pas de futur sans ses Indiens et que, d’une façon ou d’une autre, c’était la dernière chance pour refermer cette blessure ouverte dans le corps de la nation, de manière plus ou moins pacifique. Si avant l’arrivée de l’EZLN à l’Assemblée nationale la société était divisée à 50 %, après la participation des commandants et des commandantes et des représentants des peuples indiens organisés autour du CNI cette proportion changea de manière draconienne ; la majorité de la société répondit avec une grande émotion en faveur des peuples indiens. Les coûts politiques que devront payer les partis qui s’opposeront à la Loi des droits et culture indigènes seront majeurs.

Une indigène mexicaine, pauvre, zapatiste, mais surtout femme, avec son discours et sa présence a gagné la bataille des symboles, et il ne faut pas oublier que souvent c’est une bataille centrale des peuples en route vers leur émancipation. Depuis la « plus haute tribune de la nation », les yeux noirs de l’histoire du Mexique, de cette histoire faite de rébellions, de révoltes et de révolutions, parlèrent les yeux noirs dont nous parlent les poètes, les yeux noirs de Cajeme, de Canek, de Vicente Guerrero, de Morelos, d’Emiliano Zapata, de Jaramillo et des millions qui tout au long de 500 ans ont fait plus de trois cent cinquante rébellions et trois révolutions. Ces yeux noirs ferment la voie à un futur qui refuse de les inclure en les acceptant tels qu’ils sont : pauvres, indigènes ou pas, femmes, zapatistes, rebelles.

A l’extérieur de l’Assemblée nationale, Marcos et des citoyens solidaires attendaient la sortie du commandement de l’EZLN et du CNI. Puis, dans un meeting improvisé, très émouvant, il fit ses adieux : « Merci, Mexico, nous partons, vraiment ». Et les gens répondirent presque en suppliant : « Non ! » Une jeune femme dit : « Et que deviendrons-nous sans les zapatistes ? » Déjà, quelques jours auparavant, le commandant Zebedeo avait répondu à cette question : « Nous partons mais nous ne partons pas ».

Retour avec gloire

« Quand l’histoire dort, elle parle en rêvant : sur le front du peuple endormi le poème est une constellation de sang. Quand l’histoire se réveille, l’image se convertit en acte, le poème fait son apparition ; la poésie entre en action. Elle mérite ce dont tu rêves ». (Octavio Paz, Vers le Poème)

Les zapatistes atteignirent leur objectif : parler avec le peuple du Mexique. Montrer non seulement qu’ils n’ont pas étés oubliés mais aussi qu’ils sont présents dans les discussions et les débats sur la construction d’un Mexique démocratique. Montrer qu’ils sont l’autre légitimité, la légitimité indigène, celle des pauvres du Mexique, celle qui ne fut pas défaite par la voie électorale, celle qui n’a pas tout parié pour une élection, celle qui ne s’est pas vendue à un système corrompu, celle de ceux qui, sans se dire ouvertement socialistes, représentent l’esprit original du socialisme avant qu’il ne soit perverti par les socialistes de marché et les socialistes d’État (deux aberrations théoriques et pratiques incompatibles avec le socialisme). La légitimité de ceux de tout en bas qui rêvent de changer le monde et méritent ce changement.

PS. Certains se demandent ce qui suivra. Patience, le zapatisme « se penche, avance, recule, fait un détour, et arrive toujours ».

Sergio Rodríguez Lascano, ancien dirigeant du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la IVe Internationale qui a éclaté au début des années 1990) milite dans le Front zapatiste de libération nationale. Cet article a été rédigé pour la revue espagnole Viento Sur n° 56, de mai 2001. Il fut rédigé avant que le projet de loi sur les droits et culture indigènes ne soit modifié par le Sénat et adopté à l’Assemblée nationale par les députés du PAN, du PRI et du PVEM (fin avril). Le CNI puis l’EZLN ont rejeté ce texte qui réduit l’autonomie indigène à sa plus simple expression. De leur côté, la ministre des questions indigènes, Xóchitl Gálvez, le nouveau gouverneur du Chiapas, Pablo Salazar, et le PRD, déclaraient que la loi adoptée était bien en deçà des attentes des peuples indigènes du pays. L’EZLN a décidé de rompre les négociations avec le gouvernement tout en responsabilisant les sénateurs et les députés du sabotage du processus de paix et a déclaré qu’elle continuera la lutte.