Un ouvrage de Loïc Wacquant

Les poings noirs de l’Amérique

, par GÉRARD Marine

Sociologue, ancien élève de Pierre Bourdieu, Loïc Wacquant enseigne à l’université de Berkeley (Californie). Auteur, entre autres, des Prisons de la misère [1], il travaille depuis plusieurs années sur le ghetto noir américain et sur les politiques pénales aux Etats-Unis. Mais c’est son expérience dans un club de boxe d’un quartier noir de Chicago qui constitue la matière de son dernier ouvrage, Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, et l’immersion s’avère passionnante.

Il est peu d’universitaires qu’on imagine s’usant les poings sur un punching-ball, a fortiori dans un club du South Side de Chicago, et montant sur le ring pour participer au principal tournoi amateur de la ville. C’est peu dire que le « profil » de Loïc Wacquant n’est pas courant, et cette impressionnante capacité d’immersion du chercheur dans un univers qui lui est a priori étranger — il n’est pas Américain, il est blanc, enseignant et il n’a jamais boxé de sa vie — n’est pas le moindre intérêt de Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur [2], ouvrage basé sur sa fréquentation assidue, de 1988 à 1991, du Woodlawn Boys Club de Chicago.

Un savoir en construction

À l’origine, pour Wacquant, la question n’est pas de faire du « Noble Art » [3] un objet d’étude ; s’il s’inscrit dans une salle de boxe, c’est pour en faire « une “fenêtre” sur le ghetto afin d’observer les stratégies sociales des jeunes du quartier — mon objet initial ». C’est en rédigeant, en 1989 (16 mois après son entrée au club), un article pour la revue Actes de la recherche en sciences sociales qu’il décide de faire de la pratique de la boxe un objet de recherche à part entière. Ce « glissement », si l’on peut dire, est au coeur de Corps et âme : tant dans leur construction, délibérément disparate, que dans leurs conclusions, voulues comme le prélude à des travaux ultérieurs [4], ces « Carnets » ne sont pas exactement un « produit fini » mais plutôt les traces d’un savoir « en train de se faire ». Là encore, ce n’est pas le moindre de leur mérite que de mettre en lumière le cheminement d’un travail de recherche.
Sur la forme, trois parties complémentaires composent l’ouvrage : la première, « La rue et le ring », reprend l’article rédigé pour Actes en 1989 et l’enrichit de données collectées par la suite, sans toucher à sa construction initiale ; les deux suivantes, « Une journée au studio 104 » — récit très détaillé de la journée d’un combat important — et « Busy Louie aux Golden Gloves » — « nouvelle sociologique » selon les termes de l’auteur, qui narre son propre combat lors du tournoi amateur de Chicago — permettent de comprendre concrètement la façon dont s’agencent et interagissent les divers aspects que le premier volet avait décortiqués. Sur le fond, dans une double démarche ethnographique et sociologique, Wacquant s’attache (spécialement dans la première partie, la plus analytique) d’une part à décrypter les rapports existant entre la salle de boxe (le gym) et le ghetto, d’autre part à rendre compte du lent processus d’inculcation de la « pratique du boxeur ».
Le rapport du ring à la rue est défini comme une « double relation de symbiose et d’opposition » : l’auteur montre ainsi que s’il s’appuie sur la « culture masculine du courage physique, de l’honneur individuel et de la performance corporelle » de la rue, le gym, lieu clos dont la fréquentation requiert discipline, sens du sacrifice et rigueur « quasi monastique », s’oppose au ghetto « comme l’ordre au désordre, [...] comme la violence contrôlée et constructive [...] d’un échange strictement policé et clairement circonscrit à la violence sans rime ni raison des affrontements imprévus et dépourvus de bornes et de sens que symbolise la criminalité des gangs et des trafiquants de drogue ». Les notations liminaires sur le quartier de Woodlawn, les paroles de boxeurs sur le sort de leurs copains d’enfance (« La plupart ils sont en taule ou bien morts et enterrés ») témoignent du statut de « zone de guerre » — plus ou moins larvée — des ghettos noirs [5], de la misère sociale et culturelle de leur population ; dans le vaste territoire de désolation qui l’entoure, le Woodlawn Boys Club est un « îlot d’ordre et de vertu » qui, outre les fonction d’ « antidote contre la rue » et de « tanière » hors la brutalité du monde, joue également le rôle de « machine à rêves ».

La fabrique du boxeur

Mais le gym est aussi « usine. Grise, renfermée, rudimentaire, où se fabriquent ces mécaniques de haute précision que sont les boxeurs ». Fort de notes de terrain conséquentes et, surtout, de sa propre expérience, Wacquant dissèque le lent travail de « rééducation complète du corps et de l’esprit » : le fonctionnement de la salle, la pédagogie mise en oeuvre, les valeurs activées qui, avec la répétition des gestes, des postures, des simulations de combats (le sparring conduisent à l’intériorisation d’une « série de dispositions inséparablement mentales et physiques qui, à la longue, font de l’organisme une machine à donner et à recevoir des coups de poing, mais une machine intelligente, créatrice et capable de s’autoréguler ». La description et l’analyse pourraient être arides si on ne sentait à quel point le chercheur est ici physiquement impliqué, s’il n’arrivait à communiquer la sensualité de cet apprentissage — il parle de l’ « enivrement sensoriel » éprouvé lors des séances d’entraînement — et à rendre palpable la fascination dont la boxe est l’objet dans le ghetto - sans cacher, par ailleurs, à quel point l’univers pugilistique s’appuie sur une discrimination sexuelle draconienne et véhicule, à ce titre, un « sexisme ordinaire » également en vigueur dans le ghetto et complètement intériorisé (par les deux sexes).
À bien des égards, Corps et âme n’est pas « simplement » un ouvrage sur la pratique de la boxe dans le ghetto noir américain, ses mécanismes, ses enjeux, ses particularités ; ce qui en soi justifierait qu’on s’y plonge — en particulier pour les lecteurs français, qui n’ont pas forcément accès à l’abondante littérature américaine sur la question —, tant on y apprend sur l’état de la société étatsunienne et sur la communauté afro-américaine. Au-delà, l’ouvrage participe de la sociologie du sport et, surtout, d’une sociologie du corps où le travail théorique de Pierre Bourdieu, si attaché à explorer la façon dont le monde social façonne les corps autant que les esprits, est remarquablement mis à profit.
Mais Corps et âme est aussi le récit d’un travail de conversion : celui qui, de Loïc Wacquant, « jeune graduate des universités d’élite (qui vient se) dévergonder dans ce club de boxe par horreur et lassitude de la routine universitaire et de ses privilèges », fait brother Louie, The Black Frenchman [6], lié par une « affection indéfectible » à ses camarades de gym. La preuve, envers et contre les grincheux, qu’un chercheur ne perd rien à communiquer ses doutes et à exprimer son empathie lorsqu’il est capable d’un travail aussi rigoureux et passionnant. Autant dire qu’on attend la suite avec impatience.

P.-S.

Rouge, n° 1912, 29 février 2001.

Notes

[1Paru en 1999 chez Liber-Raisons d’agir.

[2Editions Agone, 274 p., 110 F.

[3Expression utilisée pour désigner la boxe.

[4Dans son introduction, Wacquant annonce la rédaction en cours d’un ouvrage entièrement consacré à la « “fabrique” du boxeur » : l’apprentissage de la boxe, son économie, les croyances liées à la pratique pugilistique, etc.

[5On peut aussi lire de l’auteur : « Pour en finir avec le mythe des “cités-ghettos”. Les différences entre la France et les Etats-Unis », Annales de la recherche urbaine, n° 54, mars 1992.

[6« Frère Louie », « Le Français noir ».