Les voies du réformisme

, par VINCENT Jean-Marie

Le problème essentiel qu’Henri Weber posait dans ses deux articles de Critique communiste (n° 26 et 27) peut se formuler de la façon suivante : comment peut-on expliquer que, plus de soixante ans après la révolution d’Octobre, le mouvement ouvrier soit encore dominé par des organisations réformistes ou para-réformistes ? Henri Weber n’a pas lui-même donné de solution ou de réponse à cette interrogation, mais on doit lui savoir gré d’avoir écarté les faux-fuyants ou les fausses perspectives. Si, à juste titre, il a insisté sur la longue période de prospérité 1948-1974 qui a marqué les grandes métropoles impérialistes, il s’est bien gardé d’en faire le facteur fondamental ou unique de la permanence du réformisme, suggérant simplement que des décennies de croissance économique ne sont pas des éléments purement conjecturels et que, d’une façon ou d’une autre, ils doivent être intégrés dans toute tentative d’explication globale de la résistance relative des organisations réformistes et de la croissance difficile des organisations se réclamant du marxisme révolutionnaire.

À en juger d’après les réactions que ces articles ont suscitées, on pourrait croire qu’il a commis un crime de lèse-trotskisme. Pourtant, à considérer la réplique la plus argumentée, celle d’Ernest Mandel (n° 29), il ressort assez clairement que tous les efforts qui tendent à faire disparaître le problème ou à le tenir pour résolu à l’avance sont voués à l’échec. Ernest Mandel ne conteste pas un seul instant que les révolutionnaires soient aujourd’hui encore minoritaires. Il ne nie pas non plus que les organisations à orientations réformistes restent dominantes dans le mouvement ouvrier de la deuxième moitié du XXe siècle mais, par toute une série de glissements successifs, il fait comme s’il n’y avait pas là matière à s’inquiéter et à ré-examiner toute une série d’affirmations couramment employées par les marxistes révolutionnaires. Ernest Mandel, bien sûr, ne nous renvoie pas à des explications simplistes par la trahison des directions ouvrières, car il sait fort bien que les trahisons successives doivent elles-mêmes trouver leur explication. Il s’attache au contraire à démontrer que les luttes ouvrières à travers beaucoup de hauts et de bas n’ont cessé, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, de suivre une courbe globalement ascendante. Il entend ainsi nous rappeler que le prolétariat n’est pas une classe en déclin, mais une classe qui, par son développement même (quantitatif comme qualitatif), met en crise les mécanismes de la société bourgeoise. On lui accordera d’ailleurs volontiers que le capitalisme, depuis la révolution d’Octobre, est un système social particulièrement instable, notamment si l’on fait référence aux crises économiques, aux guerres et aux bouleversements politiques qu’il connaît depuis plusieurs décennies. On le suivra beaucoup moins lorsqu’il reprend la notion de « capitalisme agonisant » et qu’il prétend en faire un concept opératoire, applicable à des conjonctures extrêmement diverses. A l’échelle de la planète, le capitalisme est certes confronté à l’apparition de nouveaux régimes sociaux (à des rapports de production non-capitalistes recouvrant une aire non négligeable du monde), mais en même temps il s’empare de nouveaux secteurs de la vie sociale dans les pays dits avancés comme dans les pays dits en voie de développement. Les reculs auxquels il doit consentir dans certains domaines ne sont pas exclusifs d’avancées dans d’autres domaines (internationalisation des rapports de production, révolutions technologiques, pénétration du secteur des services, destruction des rapports pré-capitalistes, etc.). En d’autres termes, il n’est pas exagéré de dire que, pour échapper à tout ce qui le remet en question, il ne trouve de salut que dans la fuite en avant et dans une sorte de déplacement incessant des enjeux sociaux et politiques. Ce qui se passe depuis la crise économique de 1974-1975 est de ce point de vue éclairant : la bourgeoisie utilise très systématiquement la crise des rapports sociaux, particulièrement dans les grandes métropoles impérialistes, pour donner un nouvel élan (aussi limité soit-il) à l’accumulation du capital et contenir la pression ouvrière.

Il n’est sans doute pas faux de parler d’affaiblissement qualitatif de la domination bourgeoise comme le fait Ernest Mandel, notamment si l’on se rapporte aux nouveaux déséquilibres politiques qui se font jour, ces derniers temps, dans les pays occidentaux, et si l’on prend en compte les perspectives d’avenir sur le plan économique. Pourtant, il faut bien voir que cette précarité des institutions et des stratégies gouvernementales bourgeoises souligne, par contraste, la faiblesse de la contestation politique du mouvement ouvrier. Les grands mouvements de mai-juin 68 en France, de l’automne chaud en Italie, de la première moitié des années 70 en Grande-Bretagne, de 74-75 au Portugal, etc., n’ont pas trouvé de prolongements politiques significatifs, c’est-à-dire n’ont pas permis de bouleverser radicalement le rapport des forces en faveur des révolutionnaires au sein du mouvement ouvrier. La faiblesse de la bourgeoisie renverrait-elle à une faiblesse parallèle ou concomitante du mouvement ouvrier ? Ernest Mandel ne pose pas la question, mais renvoie à un retard de la conscience de la classe ouvrière, à un décalage entre sa combativité, ses formes d’organisation, et son expression politique, sans vouloir reconnaître que c’est précisément cela qui fait question. D’un revers de la main, il évacue la conception léniniste de l’aristocratie ouvrière, avec ses défauts, comme avec ses qualités (l’accent mis sur la bureaucratie ouvrière), pour lui substituer des indications sur les insuffisances des marxistes révolutionnaires, sur leurs erreurs dans les batailles contre les réformistes, indications qui ont pour caractéristique de négliger la complexité des rapports entre facteurs objectifs et facteurs subjectifs. Tout se passe en fait comme si Ernest Mandel voulait croire contre son propre travail de théoricien que des appels volontaristes à la mise en œuvre de programmes révolutionnaires sont susceptibles de modifier rapidement les allégeances organisationnelles de la majeure partie des travailleurs. Tout se passe comme si quelques étincelles de subjectivité révolutionnaires devaient pouvoir mettre le feu à la matière inflammable que représente la classe ouvrière. Ernest Mandel est évidemment trop avisé pour succomber à une forme vulgaire du volontarisme. Il nous montre de façon convaincante que les appareils réformistes (politiques et syndicaux) ont subi d’importantes défaites au cours des dernières années, et que le fatalisme « économiste » n’a pas de sens (il n’y a pas de parallélisme entre cycles économiques et cycles des luttes politiques, même si politique et économie entretiennent des liens étroits). Mais tous ces raffinements dans l’analyse pour démontrer le caractère non réformiste de la classe ouvrière (point sur lequel on peut le suivre) ne suffisent pas à démontrer que la classe ouvrière est déjà sur des positions révolutionnaires et qu’elle est instinctivement à la recherche de la stratégie qui lui permettra de devenir classe dominante.

Si l’on veut avancer véritablement vers la solution du problème posé (comment défaire les réformistes), il faut revenir à une des questions posées par Henri Weber : le poids du passé sur le présent de la classe ouvrière, et, plus précisément, le poids des longues années de prospérité du deuxième après-guerre. On accordera volontiers à Ernest Mandel que les conquêtes partielles de la classe ouvrière en matière de niveau de vie et de liberté d’action n’ont pas en elles-mêmes de caractère corrupteur et même qu’elles ont eu en réalité un effet mobilisateur. Lorsque l’action revendicative paie, lorsque les rapports sur le marché du travail se modifient au détriment des employeurs, les travailleurs prennent en effet conscience des moyens de pression, et donc de la force, dont ils disposent dans le cadre d’une économie capitaliste. Leur réaction profonde n’est pas de se contenter d’exigences « raisonnables » (du point de vue des intérêts capitalistes), mais au contraire de pousser le plus loin possible ce qu’ils peuvent tirer de la vente de leur force de travail tout en desserrant l’étau de l’organisation capitaliste du travail. Ce faisant, la classe ouvrière administre la preuve tant de sa capacité à mettre en crise le système capitaliste que de ses potentialités révolutionnaires. On ne peut néanmoins en rester à ces constatations, sans doute importantes, mais qui ne cernent pas toute la réalité. Les capitalistes ne restent, bien entendu, pas inactifs devant les tendances à l’amélioration de la situation objective de la classe ouvrière, ils cherchent sans cesse à en limiter la portée et les effets au niveau économique comme au niveau politique. Plus précisément, les capitalistes s’efforcent de contenir la poussée de la classe ouvrière, les conséquences de sa croissance qualitative et quantitative en limitant de la façon la plus étroite possible sa liberté d’action, son autonomie d’organisation et son expression politique propre. Cela veut dire que, pour juger de l’impact d’une période de prospérité économique, on ne peut se contenter de renvoyer aux rapports immédiats sur le marché du travail et aux difficultés plus ou moins grandes que rencontre l’accumulation du capital, et qu’il faut faire entrer en ligne de compte tout ce qui concourt à établir le rapport des forces entre les classes, tout ce qui pèse idéologiquement et politiquement sur la classe ouvrière. Celle-ci n’est pas seulement confrontée à des capitalistes ou à leurs représentants, elle doit faire face en permanence à un réseau très serré d’institutions qui encadrent sa vie quotidienne et participent à sa reproduction en tant que classe. Autrement dit, il faut analyser de très près l’insertion des travailleurs et de leurs organisations dans la trame institutionnelle de la société bourgeoise, notamment dans les institutions étatiques et dans les institutions chargées de régler les rapports entre le capital et le travail. De ce point de vue, la période qui s’est terminée avec la crise économique de 1974-75 doit être appréciée et jugée sur la toile de fond de l’extraordinaire expansion des activités étatiques et para-étatiques ayant pour objectif la gestion de la force de travail. Dans les principaux pays impérialistes, le renforcement objectif de la classe ouvrière (accroissement de la population salariée exploitée, situation de « plein emploi », recul du chômage) s’accompagne en effet d’une progression très nette de la législation du travail, des procédures d’arbitrage dans les conflits du travail, des politiques sociales coordonnées avec les programmations économiques étatiques, des politiques contractuelles de régulation du coût de la main-d’œuvre. Certains se sont empressés de voir dans cette évolution la manifestation d’une tendance au dépérissement du salariat, ce qui est manifestement faux, mais on ne doit pas sous-estimer la portée de ce dépassement du laisser-faire. Sans que soient abolies les lois de l’accumulation capitaliste, notamment celles qui expliquent la fixation des taux de salaire réels, les interventions étatiques et les procédures d’encadrement des relations de travail ont pour effet de modifier sensiblement les condition de l’activité revendicative et le contexte dans lequel fonctionnent les organisations ouvrières. Les syndicats ne restent pas des organisations qui ont pour seule tâche de réaliser la coalition des travailleurs autour de leurs intérêts objectifs ; ils participent eux-mêmes au fonctionnement des machines à produire la paix sociale par l’atténuation et la dérivation des conflits de classes. On peut, bien sûr, parler à ce propos de corruption et de bureaucratisation des syndicats, mais on ne doit pas oublier en même temps que ces tendances à l’intégration trouvent leurs fondements dans les conditions objectives de vente et d’utilisation de la force de travail et dans les transformations incessantes qui s’opèrent au sein de la classe ouvrière. Les syndicats courent en quelque sorte derrière un capitalisme qui a choisi la fuite en avant en projetant ses contradictions dans le futur.

L’adaptation passive à des relations sociales en perpétuel changement, le retard par rapport aux stratégies capitalistes se trouvent d’ailleurs encore plus marqués au niveau politique proprement dit. Les partis qui se réclament du socialisme et du mouvement ouvrier, pendant plus de deux décennies, se rallient à des conceptions de type keynésien et font peu à peu de la régulation étatique le moyen, par excellence, de transformation de la société. Ils se mettent par là même à la remorque de la dynamique étatique et de sa pénétration progressive dans de nouveaux domaines de la vie sociale, avec ce qu’elle comporte de bureaucratisation et d’esprit tout à fait anti-démocratique. Le recul de l’initiative individuelle devant les formes multiples de l’étatisme et du capitalisme anonyme est assimilé hâtivement à une tendance irrésistible, objective, vers la socialisation à laquelle il suffit d’insuffler un esprit tant soit peu différent pour la voir se développer pleinement en brûlant les étapes. La lutte pour le socialisme, dans cet esprit, se présente de plus en plus comme une lutte restreinte, limitée aux superstructures politiques, pour une poursuite ou un prolongement de l’étatisation des mécanismes économiques, pour une démocratisation et une extension de mécanismes de représentation qui, par eux-mêmes, limitent l’expression des masses. Les partis de gauche, social-démocrates ou d’origine stalinienne, se trouvent ainsi entraînés à suivre ou à préconiser des stratégies de croissance ou des politiques économiques qui, en tout ou partie, correspondent à la logique du capital, à sa reproduction élargie à travers l’appui étatique à l’accumulation. Après la Deuxième Guerre mondiale, les partis ouvriers deviennent en fait les meilleurs défenseurs du Welfare State (l’État- providence) et, dans certains pays, lui fournissent ses assises politiques les plus solides (voir, par exemple, la Suède). Il y a là une mutation profonde par rapport au réformisme classique qui, certes, s’intégrait aux mécanismes de la démocratie bourgeoise, mais n’était pas impliqué aussi directement dans le fonctionnement du système. Il n’est pas exagéré de dire que, pendant la longue période d’expansion des économies occidentales, les partis ouvriers qui participent au pouvoir contribuent à rendre particulièrement efficaces les appareils d’encadrement de la force de travail, à les légitimer aux yeux des travailleurs. Tout cela a une conséquence capitale : partis et syndicats tendent à échapper à l’emprise ouvrière et à n’être plus qu’en de rares occasions des cadres de lutte et de mobilisation. Les travailleurs ont, par suite, de plus en plus de mal à contrôler leurs propres organisations, transformées en champs de bataille où la bourgeoisie fait pénétrer en force ses orientations et ses modèles de relations entre les groupes et les individus. La classe ouvrière à proprement parler ne possède plus ses propres organisations, elle doit au contraire les considérer comme des enjeux pemanents, comme des terrains où il ne s’agit plus seulement de combattre l’opportunisme politique, mais aussi des interventions bourgeoises massives qui ont pour but de nier la réalité du rapport capital-travail.

Tendanciellement, les formes de l’organisation ouvrière (syndicales et politiques) s’assimilent aux formes capitalistes d’organisation alors qu’elles trouvent leur origine dans la résistance des travailleurs à l’exploitation et au despotisme organisationnel des capitalistes. N’est-il pas significatif que le mouvement ouvrier des grandes métropoles impérialistes apparaisse comme un faire-valoir du travail, c’est-à-dire du travail salarié et exploité, voire comme le porteur d’une civilisation du travail, fondée sur un véritable culte du productivisme et du travail abstrait ? La libération du travail n’est plus prise au sens fort du terme, comme lutte pour l’abolition du salariat et libération des activités humaines des contraintes de la valorisation, mais tout à fait platement comme recherche d’une meilleure mise en valeur de la force de travail. Le décalage qu’on observe entre une combativité ouvrière croissante et l’atonie politico-idéologique du mouvement ouvrier dans la deuxième moitié des années soixante ne peut donc être rapporté à un simple retard de la conscience de classe. Il s’agit en réalité d’une contradiction très profonde entre le renforcement des positions de la classe ouvière, au niveau des rapports de production notamment, et sa dépossession relative des instruments organisationnels les plus décisifs. Les travailleurs peuvent se coaliser, affirmer dans une certaine mesure leur force collective, ils ne peuvent toutefois socialiser complètement leurs expériences de lutte et surmonter complètement les divisions que la concurrence propre à la société capitaliste fait naître en eux. Les fractures entre travailleurs métropolitains et travailleurs immigrés, entre femmes et hommes, entre travailleurs qualifiés et non qualifiés continuent à opposer de très nombreux obstacles à l’unité de la classe sur le plan économique comme sur le plan politique, très précisément parce que les organisations ouvrières s’adaptent aux différenciations produites et reproduites par le capital pour maîtriser l’emploi de la force de travail.

On voit tout de suite l’objection qu’on peut faire à cette analyse. Ne surestime-t-elle pas les capacités de manipulation et de direction de la bourgeoisie ? Cette dernière n’est-elle pas en état de crise depuis de longues années, et sans cesse confrontée à la nécessité de définir de nouvelles stratégies politiques pour contenir les mouvements de masse à l’échelle de la planète et trouver de nouveaux moyens pour élever le taux d’exploitation ? Ne faut-il pas revenir alors à l’idée d’un retard de la conscience ouvrière que les contradictions exacerbées du capitalisme d’aujourd’hui permettraient de combler maintenant dans un délai assez court ? L’objection serait tout à fait juste si l’on tentait d’expliquer la cristallisation du mouvement ouvrier autour d’organisations largement intégrées à l’État par le seul jeu des institutions bourgeoises. Par contre, si l’on fait intervenir la dialectique particulière du réformisme et du stalinisme qui domine le mouvement ouvrier international depuis plus de cinquante ans, si l’on tient compte des mille façons que cette dialectique a de combiner ses effets avec ceux de l’auto-défense de la bourgeoisie, l’objection tombe pratiquement d’elle-même. Ce qui est en jeu, ce n’est plus la prétendue paresse de la conscience de classe, d’une conscience trop lourde pour s’élever rapidement à la compréhension des tâches historiques — vue parfaitement idéaliste quant au fond — c’est la nature et les développements de la politique portée par le mouvement ouvrier. Le réformisme sous sa forme classique systématise les modes de pensée et de comportement issus de la petite bourgeoisie, c’est-à-dire un opportunisme quotidien qui atténue sinon les affrontements de classe, du moins leur expression. Il s’appuie en outre sur les illusions juridiques du prolétariat, pour reprendre un terme de Marx dans le Capital, c’est-à- dire, pour l’essentiel, sur l’illusion qu’il peut y avoir à un moment ou à un autre des échanges égaux avec les capitalistes et que peuvent s’établir peu à peu des rapports plus équitables avec le capital. Le stalinisme rompt apparemment avec toutes ces conceptions marquées très clairement par les rapports marchands, égalitaires (échanges d’équivalents), et la perspective trompeuse d’une transformation progressive des rapports de production. Dans leur pratique quotidienne, qu’elle se présente sous un jour sectaire ou sous un jour opportuniste (de type populaire), les partis communistes d’obédience stalinienne mettent en effet l’accent sur toute une série de traits qui les différencient des organisations bourgeoises et des organisations réformistes (dans leur propre vocabulaire, ils sont des partis « de type nouveau »). Ils sont susceptibles de collaborer très étroitement avec la bourgeoisie, mais ils entretiennent des liens politiques et idéologiques (voire organisationnels à l’époque du Komintern) avec la bureaucratie soviétique. Cela signifie que, même s’ils défendent un certain ordre mondial dont participent les dirigeants du Kremlin, ils ne s’intégrent pas directement, mais seulement indirectement à l’ordre bourgeois. Par rapport aux jeux habituels du réformisme, ils gardent leur quant-à-soi, caractérisé entre autres par un régime interne très protégé contre les influences extérieures, et par une relation plus distante aux institutions bourgeoises. Les PC d’obédience stalinienne peuvent faire des besognes tout à fait contre-révolutionnaires, cela ne les empêche pas de prétendre à une certaine originalité « révolutionnaire » par le mépris qu’ils manifestent pour les rituels et les formes de parlementarisme et de la démocratie bourgeoise. Ils sont pour l’utilisation des libertés que la bourgeoisie veut bien consentir afin de contenir les mouvements de masse, ils sont par contre opposés à un véritable développement de la démocratie ouvrière au nom d’une lutte aveugle contre le caractère illusoire de la démocratie bourgeoise, donc opposés à une utilisation de la démocratie bourgeoise pour transcender ses limites. Les positions staliniennes sont, en ce sens, un mode de dévoiement des énergies révolutionnaires, une façon de les détourner vers des pratiques bureaucratiques, de les enliser dans un opportunisme sans rivages qui se masque le plus souvent sous les traits du sectarisme. Il en résulte bien évidemment que les réformistes avoués peuvent se servir des orientations staliniennes pour tenter de discréditer les positions révolutionnaires et de présenter les stratégies et les tactiques réformistes comme les seules viables dans le monde actuel. On est dans le domaine du cercle vicieux ou de la dialectique circulaire ; le stalinien trouve sa justification dans le réformisme, les deux compères se trouvant à l’unisson pour exorciser ce qui peut avoir une fonction véritablement révolutionnaire.

Cela veut dire que cette dialectique circulaire, si l’on veut bien y faire attention, est une dialectique destructrice de toute politique prolétarienne ou révolutionnaire. Le jeu toujours recommencé du réformisme et du stalinisme pseudo-révolutionnaire, les figures qu’ils produisent et reproduisent sans cesse dans la vie politique refoulent les véritables tendances à la subversion, les combattent avec une efficacité non négligeable dans la conscience ouvrière. N’est-il pas significatif que la croissance des luttes ouvrières, que le renforcement objectif de la classe dans les rapports sociaux depuis la dernière guerre mondiale n’aient pas été accompagnés d’une croissance parallèle des tendances à l’auto-organisation ? N’est-il pas significatif que les grands mouvements de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix en Europe n’aient pas vu ou connu de développements majeurs d’organes de la démocratie ouvrière (malgré des évolutions intéressantes en Italie et au Portugal) ? Il faut donc bien se persuader que l’histoire des dernières décennies est marquée par un paradoxe profond : d’une part par le renforcement des capacités déstabilisatrices des travailleurs, d’autre part par l’étiolement plus ou moins prononcé de leurs aptitudes à articuler sur le plan politique ces capacités à mettre en question la reproduction des relations sociales capitalistes. Si l’on rejette tous les refrains d’origine bourgeoise sur l’intégration de la classe des exploités, sur l’émoussement de ses potentialités révolutionnaires, il est donc nécessaire de se convaincre qu’à travers la dégénération stalinienne de l’Internationale communiste s’est fait jour une œuvre d’exclusion de la classe ouvrière, se concrétisant par sa mise à l’écart des moyens de l’expression politique (et cela, au nom d’une meilleure inclusion de ses organisations dans la politique). La politique d’intégration des organisations ouvrières pratiquée par la bourgeoisie pour faire face à l’expansion du mouvement ouvrier trouve de fait les conditions de son efficacité dans la régression stalinienne qui donne elle-même une nouvelle vitalité au réformisme. Les effets de cette conjonction des institutions étatiques, du réformisme et du stalinisme sont d’autant plus profonds qu’ils ne font pas qu’obscurcir momentanément la conscience des travailleurs, mais qu’ils s’inscrivent au contraire profondément dans toutes les structures du mouvement ouvrier, dans son idéologie comme dans sa politique, à la faveur des longues années de la prospérité du capitalisme occidental.

En d’autres termes, le problème posé par Henri Weber est loin de se réduire à une série de considération « économistes » sur les effets de l’élévation continue du niveau de vie de la classe ouvrière dans certaines zones du monde, il prend au contraire toute son importance si on le saisit comme une interrogation sur les pratiques régressives qui ont pu se perpétuer au sein du mouvement ouvrier grâce aux politiques de type Welfare State (État-Providence). Le discours d’inspiration keynésienne, qui a été le discours officiel des grands États occidentaux et a inspiré la présentation de la plupart de leurs orientations politiques, s’est manifesté essentiellement comme un discours de la rationalité étatique, de l’efficience des interventions « conscientes » de l’État. Or, il est remarquable que ce discours n’a jamais été vraiment réfuté par les organisations ouvrières majoritaires, mais que celles-ci se soient au contraire entêtées à le prolonger et à le justifier en prétendant le rendre plus conséquent. Sociaux-démocrates et communistes de formation stalinienne, sans doute avec des accents différents, expliquent depuis de longues décennies que l’État est l’instrument privilégié de la transformation sociale, c’est-à-dire qu’on pourra établir des rapports de production « socialistes » par son truchement — il est vrai, en démocratisant ses méthodes. L’étatisme est ainsi l’horizon véritable du mouvement ouvrier, un étatisme qui ne se distingue d’ailleurs pas qualitativement de celui de la bourgeoisie, puisqu’il fait référence aux mêmes valeurs paternalistes et à des conceptions qui privilégient ce qui se passe « en haut ». Au moment même où l’État, en intervenant dans les cycles économiques, se lie plus que jamais à l’accumulation du capital, le mouvement ouvrier est mis à la remorque du capitalisme qu’il prétend combattre tout en croyant le transformer. Il s’acharne à travailler contre lui-même en dépolitisant les masses, il se fait le chantre de la croissance par le travail alors que la crise des rapports de travail se fait de plus en plus ouverte. En bref, le mouvement ouvrier s’éloigne de la classe qui peut seule lui donner de la force.

Il est vrai que les difficultés actuelles des États-Providence dans le monde occidental remettent bien des choses en question. Ce n’est plus la croissance de leurs revenus, l’élargissement de leur couverture sociale, un plein emploi relatif que la bourgeoisie offre aux travailleurs, c’est tout au contraire la baisse ou la stagnation des salaires réels, le démantèlement progressif des politiques sociales, et un chômage en constante augmentation. L’État-Providence cède la place à l’État de la restructuration du capital qui appuie ouvertement les multinationales tout en pratiquant des politiques d’austérité. De ce point de vue, il est clair que les masques tombent, et avec eux les illusions sur le « capitalisme prospère ». Mais il faut faire attention que cette démystification en forme de leçon de choses ne peut entraîner par elle-même l’apparition de nouvelles solutions organisationnelles et politiques puisque le mouvement ouvrier, sous sa forme ancienne, occupe toujours l’horizon. La crise des politiques de type Welfare est sans doute aussi la crise des différentes variantes du réformisme. Ce serait cependant pécher par l’aveuglement que de vouloir ignorer les effets de cette crise sur la classe ouvrière elle-même. Face à des organisations qui sonnent la retraite et se raccrochent à des lambeaux de politique sociale ou de politique contractuelle, celle-ci est contrainte de lutter dans un climat de perpétuelle improvisation, sans avoir la possibilité de socialiser ses expériences de façon satisfaisante. Il en résulte des obstacles considérables à la généralisation des luttes, au déploiement d’une combativité que les échecs et les revers subis n’ont pas réussi à entamer vraiment. Il en résulte aussi un indéniable désarroi politique et idéologique : les travailleurs savent trop bien qu’ils n’ont pas grand-chose à attendre de partis social-démocrates défraîchis et de partis communistes qui n’arrivent pas à rompre avec le stalinisme et l’opportunisme. Pour beaucoup, la lutte pour le socialisme n’est pas ou n’est plus une perspective tangible, non seulement parce qu’il y a la crise du stalinisme et des pays du socialisme réel, mais aussi parce qu’aucune pensée stratégique ne peut s’articuler dans les mouvements de masse. En ce sens, les travailleurs sont largement privés des moyens de l’intervention politique tout comme ils sont largement privés des moyens de l’organisation pour affirmer leur force collective. C’est pourquoi aujourd’hui la lutte contre la domination réformiste ne peut se limiter à la dénonciation des orientations qui ont fait faillite, à la mise en évidence du rôle de division des organisations réformistes, elle prend nécessairement l’aspect d’une lutte de la classe ouvrière pour se réapproprier le mouvement ouvrier organisé, pour trouver les formes d’organisation qui permettent d’échapper à l’encadrement étatique, pour construire une politique collective inassimilable par les mécanismes de la démocratie bourgeoise. Il ne s’agit pas seulement de retrouver la tradition révolutionnaire, il s’agit de trouver les formes d’expression adéquates à une classe qui vient de mettre le capitalisme de la maturité en crise par sa résistance à l’exploitation, mais que ce dernier s’efforce sans cesse de diviser à nouveau, de fragmenter dans les nouveaux développements de la division du travail et à rendre politiquement impuissante. Il n’est pas seulement question de rétablir la continuité historique, il est question de préparer les conditions d’une mutation profonde du mouvement ouvrier, de sa restructuration sur une base beaucoup plus profondément unitaire. La tâche est tout à fait urgente, parce qu’il serait impardonnable de laisser à la bourgeoisie le temps de re-composer à sa façon l’organisation (professionnelle et politique) des travailleurs, c’est-à-dire en fonction de nouvelles fractures et en fonction de nouveaux modes d’adaptation au capital.