NPA à Mulhouse et la région D’un penchant naturel à une démarche consciente

, par Critique Communiste (rédaction), Florian, Françoise

Nous publions ici l’interview de deux camarades du NPA, Florian et Françoise, qui ont été membres de LO durant 33 ans et 26 ans, avec des responsabilités nationales ou régionales et qui militent aujourd’hui à Mulhouse. C’est une ville très ouvrière de 100 000 habitants (200 000 pour l’agglomération) avec, notamment, un bassin d’emploi de 30 000 travailleurs de l’automobile, dont une usine PSA de 10 000 salariés. Après l’appel au nouveau parti, ils ont créé à l’automne 2007, l’Union 68 (le n° du département) avec des militants issus de milieux syndicaux, libertaires, du PCF et des militants maoïstes d’origine turque et kurde, pour construire le NPA dans cette région aux côtés de la LCR. Le succès a été immédiat, l’initiative regroupant rapidement un milieu ouvrier et populaire de 90 militants entourés d’environ 250 contacts. Ces deux camarades nous font le récit de leur expérience et des raisons de leur démarche.

Critique communiste : Vous avez milité de nombreuses années à LO et vous avez été les initiateurs du NPA à Mulhouse et dans sa région. Quels ont été vos itinéraires personnels, qu’est-ce qui vous a amenés à ce choix ?

Florian : Le NPA, c’est au fond l’abandon de la politique traditionnelle de l’extrême gauche, qui oscille entre une attitude propagandiste générale et une pression sur la gauche ou les deux associés. C’est le choix d’une politique de masse, c’est-à-dire d’une politique ouvrière indépendante qui s’adresse directement aux classes populaires.
C’est bien sûr une réponse à une situation politique. Mais toute la difficulté est d’abord d’être préparé à saisir cette occasion. C’est en ce sens que nos cheminements personnels peuvent avoir un intérêt. Ensuite il y a la capacité à mener cette politique de masse, mais ça, ce sera le problème collectif des membres du NPA.

Critique communiste : Tu peux préciser un peu ta trajectoire personnelle ?

Florian : Je viens d’un milieu intellectuel et politisé, chrétien d’extrême gauche. Mon père avait été très proche avant la guerre de J.-P. Sartre avant de rompre avec lui. Aux côtés d’E. Mounier et de sa revue Esprit, il avait côtoyé et connu la plupart des intellectuels français qui marqueront l’Après-guerre, mais aussi Victor Serge (ce dernier disait de ce milieu quelque chose comme : « j’ai rencontré autour de la revue catholique Esprit un beau groupe de jeunes intellectuels honnêtes et courageux »), Jorge Semprun (futur dirigeant du PC espagnol clandestin sous Franco), qu’ils avaient formés culturellement, ou encore les traducteurs de bien des textes de Trotsky en français. Il s’était tout particulièrement lié à un intellectuel socialiste révolutionnaire polonais I. Meyerson qui avait fui la répression de la révolution russo/polonaise de 1905 et avait joué ensuite un rôle important dans les milieux intellectuels français. C’était une génération marquée par la révolution espagnole, la lutte contre la colonisation de l’Abyssinie avant guerre ou de l’Algérie après guerre, celle du RDR de Sartre, Rousset et Esprit. En même temps, avec Meyerson, il était lié à cette génération de communistes dissidents d’Après-guerre issus de la Résistance, incarnée le mieux par J.P. Vernant. Ces deux courants marqueront fortement l’univers intellectuel français de cet Après-guerre à l’exception de la sphère stalinienne. Pour compléter le tableau dans lequel j’ai baigné, il y a eu aussi le mouvement féministe international et spécialement du tiers-monde avec l’égyptienne Hoda Sharaoui pour l’aspect familial.
La rigueur, la valeur, la simplicité et l’honnêteté intellectuelle de ce milieu s’associaient au rejet du stalinisme, ses pratiques de voyous, mais aussi ses méthodes intellectuelles, sans pour autant être celui de la social-démocratie. Aussi quand j’ai découvert le marxisme que m’ont fait connaître les militants trotskystes, j’ai toujours trouvé leur méthode de raisonnement très « défensive » — contre quelque chose — comme dans la fable « Le renard et les raisins verts ». En comparant à la pensée confrontée à la réalité qui progresse d’un point à un autre et qui dialogue, il me semblait qu’ils empilaient des formules comme on empile des assiettes. C’est la manière de raisonner de petits groupes qui se protègent, pas d’un parti.

Critique communiste : Le Besançon des années 1970 où tu as vécu est une sorte de prolongement militant de cette expérience ?

Florian : Oui, Besançon a joué un rôle. La Franche-Comté est une région traditionnellement catholique, où le PCF n’a jamais été très implanté mais où le PSU avec sa branche d’extrême gauche chrétienne a eu un poids appréciable. C’est important, car comme en Alsace plus tard, il y avait plus de place pour une politique ouvrière indépendante possible. Un peu, localement, ce qu’on retrouve aujourd’hui à une échelle plus large.
À Besançon, j’ai rencontré des militants de LO, qui, contrairement à tous ceux que je connaissais dans le milieu révolutionnaire de l’après 1968, me semblaient plus sérieux, moins bavards, moins préoccupés de leur ego, plus simples personnellement, plus tournés vers les réalités populaires et ouvrières que vers les polémiques stériles entre groupuscules. En même temps, à l’époque ils étaient plus originaux politiquement et plus indépendants de la gauche.
J’ai eu 17 ans en 1968. Aussi, à Besançon, outre la formation trotskyste livresque donnée par LO, je suis tombé en plein dans la vague de grèves ouvrières particulièrement nombreuses dans cette ville après les grèves Lip en 1973, 1974 et 1975. J’ai participé pendant trois ans de manière presque continue à quasiment toutes ces luttes, en suivant de fait Piaget et ses amis du PSU et de la CFDT locale qui organisaient l’essentiel des militants ouvriers de la région et dont l’expérience et l’appui étaient fortement sollicités par tous. Contrairement au PCF, le PSU ne mettait pas un barrage entre les autres militants politiques et les travailleurs. Piaget sollicitait toujours l’avis de tous. Il n’en avait pas peur. Il n’y avait pas de comité de grève chez Lip, mais il y avait cette ouverture. En essayant naïvement de convaincre Piaget des idées de LO, j’ai été gagné par lui à quelque chose de plus profond : à une manière sérieuse et ouverte de militer dans la classe ouvrière et à la volonté d’incarner concrètement l’objectif d’une société meilleure et de ses idéaux. Bien sûr, il y a eu aussi Arlette Laguiller et la grève du Crédit Lyonnais en 1974. Mais si certains craignent que le NPA ne soit qu’une espèce de PSU, arriver à donner naissance à quelques centaines ou dizaines de Piaget serait un sacré pas en avant. Et ça pourrait être un objectif. Tous ceux qui ont vu le film récent sur Lip ne peuvent que sentir cette capacité d’attraction de cet homme droit et simple. C’est en regardant d’ailleurs ce film que je me suis rendu compte combien son expérience a joué un rôle dans ma trajectoire : l’écoute et le respect des travailleurs en même temps que la profondeur des convictions. C’est d’abord un militant politique en entreprise avant d’être un syndicaliste. L’échange permanent entre les deux, la théorie confrontée à la réalité. Tout le contraire des idées staliniennes sur le Parti qui sait tout, sans qui on n’est rien et de la « courroie de transmission ». Le contraire aussi de l’esprit de groupe replié sur lui qui élève ses cadres en chambre et ne survit que par des formules qui fonctionnent comme autant de frontières.
Ça peut paraître bizarre pour un trotskyste, mais je retrouve un peu de la volonté d’ouverture à la réalité quand Olivier Besancenot explique que le trotskysme ne le concerne que comme un passé. Il bouscule les habitudes de groupes vieillissants et il a raison. C’est l’avantage de la jeunesse quand la situation change et que les bureaucraties ouvrières s’affaiblissent. Ceux qui n’y voient que de la démagogie « jeuniste » pensent bien court. Il faut penser comme ça pour construire le NPA. A la seule réserve qu’il faudrait dire rupture avec les trotskysmes contemporains, pas avec le trotskysme de Trotsky qui est à mon avis essentiel pour agir aujourd’hui. Plus que Guevara ou Chavez, c’est Trotsky qu’Olivier Besancenot utilise au jour le jour dans ce qu’il dit. Mais il est vrai que les trotskysmes contemporains ont été tellement liés au combat contre le stalinisme qu’il en sont contaminés. Leur combat n’a été que « contre », soit en créant un fossé comme LO, soit en s’adaptant trop comme la LCR, alors que l’héritage trotskyste est loin de n’être qu’une expérience oppositionnelle contre le stalinisme. Trotsky pensait que ce qu’il avait fait de plus important, c’était ses efforts pour armer des petits groupes afin de les rendre capables de mener une politique de masse, notamment autour de son Programme de Transition. Si nous arrivons à faire un parti, c’est que nous aurons réussi à actualiser le Programme de Transition. Encore un objectif. Arlette Laguiller et LO ont fait quelques pas dans ce sens. Essayons d’en faire quelquesuns de plus.

Critique communiste : Puis Mulhouse dans les années 1980...

Françoise : Je suis un peu plus jeune et n’ai pas connu les années 1970 à Besançon. Mais mon milieu familial était aussi celui du PSU d’extrême gauche. En 1981, ça a été la rencontre avec Florian mais aussi avec une ville et des militants. À Mulhouse, il y avait d’abord de tout jeunes militants envoyés par LO pour tenter d’y construire un groupe. Nous sommes encore quatre aujourd’hui de cette génération à être toujours actifs et maintenant au NPA. Et puis la ville et ses militants. Mulhouse a été la Manchester continentale, la ville aux cents usines... Il y a encore peu, il n’y avait pas de centre ville, juste une usine située dans ce qu’on aurait pu appeler un centre. A midi la ville était envahie d’ouvriers en bleus de travail qui mangeaient leur casse-croute assis sur les trottoirs. C’est peut-être encore aujourd’hui la ville de plus de 100 000 habitants la plus ouvrière du pays. C’est aussi, par conséquence, une ville d’immigration, turque particulièrement, et donc aussi très jeune mais quasi sans université. Et puis une ville alsacienne, c’est-à-dire où le mouvement ouvrier politique organisé a été laminé par les vicissitudes de l’Histoire. Donc, en bref, beaucoup de militants ouvriers syndicalistes que l’exploitation fait resurgir en permanence et peu de militants politiques ; des militants ouvriers nombreux et expérimentés en recherche de perspectives politiques générales. Cela donne une physionomie assez particulière même à la plus simple des manifestations. C’est plutôt à la bonne franquette. Les frontières entre les cortèges d’organisations, politiques ou syndicaux, sont le plus souvent très floues. Beaucoup de ceux qui sont venus de plus grandes villes universitaires ont été séduits par cette ambiance ouvrière où le militant marxiste-léniniste turc marche aux côtés du trotskyste, du libertaire ou du syndicaliste, entraînés de fait ensemble par le mouvement. Par contre ceux qui n’arrivent pas à dépasser le goût du cercle de propagande ou qui vivent de l’influence de couloir sur la gauche ne sont pas à l’aise, ne restent pas longtemps dans la ville ou n’y ont pas d’avenir. La ville ouvrière fonctionne comme une espèce de test nature qui déteste l’esprit de petit groupe. Ce qui explique peut-être un peu l’écho du NPA dans cette ville.

Critique communiste : Concrètement, comment s’est faite cette influence de la ville sur votre démarche politique vers le NPA ?

Florian : C’est d’abord passé par des militants ouvriers mais aussi par une situation politique et sociale dans les années 1980. Après le tournant de la rigueur du gouvernement Mauroy en 1983, nous avons décidé de nous adresser systématiquement aux militants syndicalistes ouvriers de gauche en tablant sur le fait que certains d’entre eux seraient plus ouverts à l’idée qu’il fallait construire quelque chose avec l’extrême gauche. Le succès fut immédiat. Avec cette orientation, une vingtaine de militants syndicalistes de Peugeot-Mulhouse, OS immigrés pour la plupart, (15 000 salariés à l’époque), ainsi que des groupes militants plus petits des usines SACM (3 000 salariés), Texunion (1 500 salariés), DMC (1 500 salariés) ou l’hôpital (3 000 salariés) firent un bout de chemin avec nous et nous avec eux. Tout ce que nous faisions était directement politique. Nos camarades militaient bien sûr syndicalement mais en ayant toujours en tête de s’adresser directement aux travailleurs dès que c’était possible : à ceux de leur entreprise, mais aussi plus largement à d’autres quand une occasion se présentait. Ce sont des militants ouvriers politiques avant tout et révolutionnaires bien sûr. On ne peut vouloir mener cette politique de NPA et ne pas subordonner l’activité syndicale à l’orientation politique. Ce qui n’a rien à voir avec les procédés staliniens de la « courroie de transmission... ». Mais tout cela n’est pas qu’affaire de formes — comités de grève plus larges que des intersyndicales, bulletins qui s’adressent directement aux ouvriers etc. — mais une question d’orientation politique globale. Le comité de grève dans une entreprise ou la subordination du syndicat au parti ne peuvent être viables qu’accompagnés d’une politique de masse. Chez Peugeot, la majorité des militants syndicalistes qui nous avaient rejoints venaient de la CFDT. Avec le « recentrage » de la centrale syndicale en 1985 et l’élimination des militants d’extrême gauche, la plupart de nos camarades se sont démoralisés suite aux combats internes. Les entreprises où nous étions ont fermé ou licencié. Il fallait recommencer. En 1987-1988, lors des tournants et retournements du PCF à l’égard du gouvernement de gauche, nous avons essayé de voir si, outre les rénovateurs qui glissaient à droite, il n’y aurait pas des militants qui chercheraient à se faire entendre sur sa gauche. Le président de la CGT des Mines de Potasse d’Alsace (MDPA, 4 000 salariés à ce moment et 600 syndiqués) nous a alors rejoint. Cette collaboration porta des fruits en juillet 1989 à l’occasion de la grève des Mines que notre camarade anima. Cela fut déterminant dans le déclenchement de la grève Peugeot qui s’ensuivit. En tentant d’étendre la grève des mines, 400 mineurs envahirent l’usine PSA de Mulhouse. Cela donna l’impulsion à nos copains de Peugeot pour créer un comité de préparation à la grève et faire entrer l’usine à son tour dans la lutte. On connaît l’histoire de la grève Peugeot-Mulhouse qui s’étendit partiellement à Sochaux. Les syndicats s’en trouvèrent renforcés, mais nous aussi puisque dans les semaines qui suivirent la grève nous avons gagné une quarantaine d’adhérents dans l’entreprise. Nous avons fait une espèce de mini-parti avec une réunion hebdomadaire. Nous avons pensé à une carte...

Françoise : Notre collaboration politique avec ces militants ouvriers a amené d’autres succès. Notre orientation non corporatiste vers les autres travailleurs a donné la ligne directrice des nombreuses luttes qui ont ensuite traversé les MDPA et qui ont permis aux mineurs de potasse de garder bien des acquis. Dans ce milieu aux valeurs viriles, nous avons créé un comité de femmes qui joua un rôle important en pesant directement sur la lutte aux moments cruciaux. Et puis de ce comité en naquit un autre, celui des femmes des ouvriers grévistes de Peugeot, qui nous a permis de garder une parole libre alors que les syndicats l’avaient muselée, et à qui on doit une grande manifestation interprofessionnelle, des appels divers et surtout une partie de la popularité de cette lutte qu’aucune grève n’avait eue depuis bien longtemps dans le pays.
Avec le temps, les choses se défirent lentement dans les années 1990, avant que cela ne soit relancé en 2004/2005. Mais des habitudes étaient prises et un milieu s’était créé. Dans les années qui suivirent nous avons associé à nos activités un militant libertaire. Nous l’avons tenté également avec des scissionnistes « lutte de classe » de la CFDT. Nous avons organisé plus tard quelques conférences communes avec des militants du PCF ainsi qu’un embryon d’activité de quartier avec eux, en même temps que nous les aidions dans leur activité syndicale dans leurs entreprises. Nous avons organisé des manifestations communes avec des militants maoïstes turcs ou kurdes sur différents sujets, notamment l’immigration. Nous avons pris l’initiative et organisé de bout en bout celles contre la guerre en Irak où le PS et le PCF en étaient réduits à nous suivre. Et puis nous avons animé toutes les luttes de jeunes scolarisés dans ces années 1980, et ce jusqu’à aujourd’hui. Nous avons pris également l’initiative d’échanges militants avec des membres trotskystes de la Brèche, nos voisins suisses qui nous ont invités en retour deux fois à des camps d’été de la jeunesse de la Quatrième Internationale.
Par cette attitude ouverte et les liens que cela avait générés, nous touchions du doigt à ce que pouvait être une politique de masse. C’est notre départ de LO en 2004 qui nous a rendus réellement conscients de ce que nous avions vécu et faisions.

Critique communiste : Avant de parler de cet épisode, est-ce que vous avez eu des activités hors de l’entreprise et est-ce qu’il y a eu des personnalités militantes qui ont joué un rôle plus marquant que d’autres ?

Florian : Sur ce dernier point, surtout trois qui ont le plus fait ce que nous sommes et comment nous imaginons le NPA aujourd’hui. Ce qui répond également à ta question sur l’activité hors entreprise. Tous trois plus âgés que nous, deux immigrés et un qui l’était presque, alsacien et gitan. Ce dernier, proche du PCF, militait aux Mines de Potasse d’Alsace où il présidait le syndicat CGT. Un autre, d’origine nord-africaine, en retraite aujourd’hui, militant démocrate révolutionnaire de son pays et ouvrier chez Peugeot. Et enfin un dernier d’origine africaine, décédé depuis, qui a eu l’influence la plus importante, ancien militant anticolonialiste révolutionnaire, formé en Chine et à Moscou et également OS chez Peugeot.

Françoise : On a essayé d’apprendre d’eux et en même temps leur transmettre ce que nous savions. Nous apportions nos connaissances culturelles et politiques, ils nous apportaient leur expérience, leur savoir faire, leurs liens avec les classes populaires et tout simplement nous apprenaient à vivre en milieu populaire en militants révolutionnaires d’un parti de masse. Le second d’entre eux nous a amené une bonne vingtaine de militants de l’usine, tous immigrés. Outre son activité dans l’usine, nous avons construit avec lui un comité de quartier avec association de locataires, local pour les jeunes dans une cave qui accueillit à l’occasion une réunion d’Arlette Laguiller, activité d’aide aux devoirs, équipe de foot, cours de couture ou de théâtre, logement pour personnes en difficulté, fête de Noël, coopérative d’achat, fête annuelle où partis et syndicats tenaient leur stand et dont les bénéfices servaient à financer le voyage à la fête de LO pour les jeunes, cours d’éducation marxiste, lutte contre les vexations racistes de la police, contre les petits trafiquants de drogue et des militants islamistes d’extrême droite, etc.

Florian : Avec le militant des Mines de Potasse nous avons organisé une fête le 1er mai en occupant à froid le carreau de sa mine, drapeau rouge sur le chevalement, stands divers, discours... Nous avons partagé la vie et les pensées de militants ouvriers de « masse ». Aux élections professionnelles, ce camarade avait dans les 90 % des voix. Il était un peu le maire de son coron. Chez lui, c’était le défilé permanent de mineurs qui venaient demander un conseil, une aide, personnelle souvent, intime parfois, un renseignement, lui confier une détresse ou tout simplement l’inviter à un mariage, un anniversaire, une naissance, une crémaillère... En fait, il militait 24 heures sur 24. Ce n’était pas de l’activisme. C’était une vie. En même temps, son implantation populaire, son autorité sur bien d’autres militants syndicalistes ou PCF était faite de liens réciproques. On a pu mieux voir et mesurer ainsi comment et quand la situation politique permettait, ou pas, d’entraîner son milieu.
Le militant qui nous a le plus appris était le militant d’origine africaine. Le jour où il a décidé de militer avec nous, on a fait le tour de ses amis. Le soir ils étaient une grosse vingtaine à cotiser, tous ouvriers immigrés de tous les pays — tous les continents étaient représentés — souvent analphabètes mais presque tous avec une vie riche et une expérience politique importante. Résumons-la par le fait qu’ils étaient d’une rare efficacité dans leur capacité à traduire en termes simples et populaires nos idées générales. C’est de là qu’est sortie l’idée du petit journal que nous avons fait en 2006-2007 chez PSA qui a été à le point de départ de tout le battage sur les suicides et le stress au travail.

Critique communiste : Venons-en au NPA. Comment ça s’est passé ?

Florian : LO a une attitude contradictoire. D’un côté elle a comme objectif de mener une politique ouvrière indépendante et a ouvert la voie avec Arlette Laguiller. Ce que nous avons fait appartient d’une certaine manière au capital de LO. D’un autre, dès que LO a un certain succès, par peur dit-elle de perdre le contrôle sous les influences « petites bourgeoises », réformistes, etc. — en réalité pour d’autres raisons plus profondes —, elle renonce. Et à avoir trop peur des pressions, elle finit par y céder, oscillant entre propagandisme général et opportunisme. Intégrer dans un groupe propagandiste des militants ouvriers de masse qui ont été gagnés tout à la fois par la politique d’Arlette dans les élections et par son prolongement dans notre attitude au quotidien, a créé bien des difficultés pour nous à LO et a occupé stérilement toutes nos années 1990 car c’est une gageure. Encore un autre objectif pour le NPA : arriver à faire vivre au quotidien les orientations générales affichées publiquement par O. Besancenot.
Ces difficultés ont été fondamentalement à l’origine de notre départ de LO en 2004. Celui-ci a été l’occasion de faire le point sur ce que nous avions fait en expérimentant plus consciemment chez Peugeot un journal populaire et quelques interventions politiques, Thibault et sa trahison des cheminots ou le stress au travail, dont les effets ont été bien au delà de nos espérances.
Sur le plan politique, il y a d’abord eu les premiers craquements de l’emprise de la gauche avec le succès électoral d’Arlette en 1995 et l’espace qui se dégageait pour une politique de parti. Puis nous avons constaté autour de nous que le succès des candidatures d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot au premier tour des présidentielles de 2002 s’était transformé en un souhait populaire d’alliance entre eux deux. Avec le glissement à droite de Ségolène Royal et en conséquence un déclin du vote utile à gauche, nous avons pensé qu’une alliance LO/LCR aux présidentielles sur la base d’une politique populaire indépendante aurait été fructueuse. Le relatif succès de Besancenot bâti sur une campagne plus à gauche que d’habitude en était une confirmation. Les échecs de la gauche de la gauche et de LO qui s’étaient inclinés derrière le PS l’ont été aussi. Lorsque la LCR a lancé l’appel au nouveau parti anticapitaliste, tout ce que nous avions fait, nous y prédisposait.

Françoise : Bien sûr au début, on a eu des doutes et des méfiances. Était-ce une réédition de la politique de la gauche de la gauche, juste un détour pour y revenir ? L’idée de construire « à la base » plutôt que d’attendre des accords au sommet très hypothétiques nous paraissait réaliste même si derrière cela pouvait se dissimuler le choix d’une LCR bis.
Le mieux était de vérifier le succès de cette politique en construisant le NPA. Dans le milieu qu’on s’était constitué au fil du temps, il y avait les anciens de LO, des maoïstes turcs et kurdes, des PCF, des libertaires, des syndicalistes. La diversité n’a pas été un obstacle, tout le monde ayant envie que ça marche et notre passé commun nous permettait de coordonner l’ensemble tout en respectant chacun. On a été voir Olivier Besancenot en octobre. Début décembre on a réuni une petite centaine de nos amis et de la LCR avec Alain Krivine. Ensuite, il y a eu la campagne électorale municipale et les premiers pas en actes du nouveau parti.
Depuis, on a multiplié et diversifié les réunions en tous genres — 6 ou 7 par quinzaine — afin de répondre à la demande, s’élargir géographiquement, échanger, homogénéiser, réunir et politiser ce nouveau milieu. On a multiplié les interventions publiques, par exemple une campagne sur la vie chère et les salaires. Pour ceux qui pensaient qu’il n’y aurait qu’un succès de curiosité, nous avons connu une progression rapide et continue avec environ 250 contacts aujourd’hui, notamment chez les jeunes qui ont fait une réunion à 52 en mai. On s’apprête à lancer trois nouveaux comités (6 pour le moment) avec toujours des nouveaux arrivants. Les difficultés ne manquent pas bien sûr. La principale étant de dépasser les habitudes et mentalités de petit groupe. Et là, maintenant, le besoin de faire le point après huit mois intenses entre les attentes — ou les illusions — du début et les réalités du moment. Mais surtout, ce qui nous manque, ce sont des cadres politiques pour donner plus de poids et d’efficacité à l’afflux.