Plaisir d’amour dure toujours

, par MENSION Jean-Michel

On m’interroge : qu’est-ce qui justifie que je ne renonce pas au désir de révolution ?

D’abord, peut-être, sans doute que, jusqu’alors, cette question qui insinue un doute, il ne m’était jamais venu à l’esprit de me la poser tant j’étais dans la certitude que mon désir m’était inaliénable, que j’en avais hérité dans un temps si proche de mon premier souffle, qu’elle affleurait déjà dès mes premiers souvenirs, à cette époque où l’on n’est — en ce qui me concerne en tout cas — pas encore un intellectuel.

En enfance, c’est une berceuse. L’Histoire trempa la mienne dans un son lugubre mais ne put faire taire une lueur de survivance.

On me dit un jour que la guerre était finie ! Ont-ils cru que je les croirais ?

À l’âge où l’on se décide à ne plus être un enfant, le désir de révolution devient révolte. C’est ce qui m’est advenu. Je décidai donc de me déclarer en grève générale avec l’Internationale lettriste très tôt consciente : « il fallait recommencer la guerre en Espagne. »

La jeunesse s’assagit bien vite, dit-on. Je pense qu’elle s’assassine en acceptant de ne plus vouloir s’enflammer.

La platitude qui voudrait que l’on passe de la révolte à la révolution est une supercherie. L’une se love dans l’autre comme deux amants qui s’aimantent.

Fomenter des troubles. À l’occasion même — et pourquoi les intellectuels ne le feraient-ils pas eux aussi ? — les épingler dans un programme. J’ai joué aussi à ce jeu-là. J’ai mis fort longtemps à déceler que les épingles peuvent blesser et que, de toute façon, nul n’a le temps de lire l’ensemble du volume avant de briser ses chaînes et son temps.

Lancinant. Sinon quoi ? Accepter ? Plus possible depuis longtemps. La haine est ancrée trop loin dans les profondeurs du vide… Elle ne m’appartient plus, elle est moi. Elle et moi.

Pourtant, je n’ai nulle certitude que la révolution me libérerait totalement, moi le marginal. Ni que je prendrais goût à une société d’abondance, par trop uniformisée. Mais la révolution, aux marges du palais, elle est tant belle fille lonla…, et faire la « belle », l’évasion collective de nos bagnes avec les peuples, si envoûtant.

J’entends de tous côtés que l’on parle, que l’on écrit aussi beaucoup, que l’on s’interroge à propos d’utopies variables et diverses à venir. Moi j’ai mes mots à dire. Ils s’enracinent dans ces terrains vagues où déjà éclôt une floraison sauvage qui redonne goût, sens et volonté d’agir, de se mêler à cette brise de pouvoir qui commence à chuchoter en effritant l’enfer du décor astringent.

Subversion d’un plaisir qui n’a de sens que s’il devient collectif et assure à chacun et chacune : toute licence sans violence. Futurbulent.

On m’a dit, il y a bien plus d’un siècle, que la classe ouvrière était la seule révolutionnaire jusqu’au bout. L’est-elle jusqu’au début est une question d’actualité. Oublierait-elle son pouvoir potentiel que cela ne pourrait que renforcer mon désir de vivre avec elle le temps où l’homme qui s’ignore se retrouvera lui-même en retrouvant les autres.

Durant ce siècle où nous avons vécu, la virtuelle révolution engagée dès 1848 s’est enlisée dans la mélasse, jusqu’alors inextricable, des compromis, et l’immense majorité des intellectuels qui prétendaient vouloir son bien n’ont fait qu’aider ses plénipotentiaires à l’entraîner vers les marécages aux sables mouvants et, au loin, mourants.

« L’homme nouveau » du grand tortionnaire petit père des peuples n’était que bas reliefs des festins où maîtres et valets s’acoquinaient. Il défilait, s’aplatissant la plupart du temps prudemment lorsque ceux-ci négociaient. En des occasions, souvent dangereuses, conscient de sa force, il se révoltait, prêt s’il le fallait à tout perdre. Misère de la répression, répression de la misère.

« Le capital ne se suicide pas, on le suicide », nous a appris le suicidé René Crevel.

Quand la calamité du travail, cette malédiction sociale, se sera éteinte, l’homme pourra, en inversant les rôles, travailler s’il le veut le septième jour. Labriola nous a dit que l’homme futur sera : « Un heureux et génial fainéant. »

Peut-être sera-t-il temps alors d’effacer sur le dos de l’Institut la vieille inscription que nous y fîmes au début du dernier demi-siècle : « Ne travaillez jamais. » La vie, création, deviendra alors un art compréhensible par tous.

La jeunesse se mondialisera effectivement. Retrouvant nos vieux instincts nomades, elle inventera, au cours de ses multiples pérégrinations, le véritable langage universel. La jeunesse est la langue de la révolution. Elle se libérera car elle possédera, chaque jour, son temps (j’ignore, il est vrai, en quel siècle cela se produira).

Il n’y aura plus de limites à ses choix.

Il n’y en a aucune au mien.