Retour sur la mobilisation contre le « Sommet des Amériques » de Québec

, par AGUITON Christophe

Un témoignage sur les manifestations contre le « Sommet des Amériques » qui s’est tenu à Québec, du 20 au 22 avril, par Christophe Aguiton, militant syndicaliste et membre d’Attac-France. Un premier bilan politique aussi sur le chemin parcouru par le mouvement anti-globalisation depuis Seattle.

« Québec marque un réel pas en avant si on le compare à Seattle, par le nombre global des manifestants, mais aussi par une participation beaucoup plus massive aux actions directes » estimait Russ Daviss, président de Jobs with Justice du Massachuset, juste après les manifestations. La manifestation était « politiquement » plus homogène qu’à Seattle ; si les participants étaient aussi divers, leurs approches étaient moins « contournées », plus direct. Les militant(e)s du Sierra Club, la principale organisation écologiste américaine n’étaient pas, par exemple, déguisés en tortue.

Si on compare Québec à deux autres de ces dates qui ont marqué l’année 2000, Washington D.C. en avril et Prague en septembre, la même conclusion s’impose. Avant d’entrer un peu dans le détail, une première impression d’ensemble : les manifestations faisaient incroyablement penser aux journées de mai 1968 à Paris, au tout du moins à l’idée que l’on peut s’en faire.

Pendant deux jours des milliers de personnes - probablement plus de 10 000 - ont entouré le mur qui protégeait les chefs d’États et ont participé peu ou prou à la « bataille de Québec ». La ville ne compte que 450 000 habitants et, même si de nombreux manifestants venaient des Etats-Unis et du reste du Canada, le français était la langue de loin la plus parlée dans les attroupements qui entouraient le mur. Une réelle solidarité unissait les habitants de la vieille ville, les étudiants - près de 15 universités et collèges étaient en grève - et les participants - des syndicalistes pour l’essentiel - à la grande manifestation autorisée qui se déroulait dans une autre partie de l’agglomération. On voyait des morceaux de cortèges syndicaux ou de petits groupe de participants au sommet parallèle « officiel » monter au mur et en redescendre, très fier d’avoir, eux aussi, été victimes des tirs de gaz lacrymogènes. Les reportages de la radio québécoise eux aussi participaient de ce climat : extrêmement hostiles aux manifestants avant le jour j (les « casseurs » étaient supposés venir des Etats-Unis), les journalistes, peut-être enivrés par la présence massive de jeunes issus de la Belle Province, faisaient monter le suspense en direct lors de la chute du mur et des longs affrontements qui s’en sont suivis.

De ce point de vue, on peut dire, comme le fait le Financial Times du 24 avril, que les manifestants de Québec ont gagné la guerre de l’opinion, même s’ils n’ont pas pu s’opposer au déroulement du sommet qui n’a été retardé que d’une heure. La symbolique du « mur de la honte », derrière lequel sont obligés de se réfugier les chefs d’États, a joué un rôle important dans la conquête de l’opinion. Les résultats du sommet lui-même renforcent cette logique. Rien de neuf (la date de 2005 est confirmée pour l’entrée en vigueur de la ZLEA, la Zone de Libre Echange des Amériques), si ce n’est une proclamation formelle en faveur de la démocratie : un État qui dérogerait à ses principes serait exclu de la zone de libre échange, mais sans qu’aucun mécanisme, ni aucune normes ou instances ne soient prévus.

Les débats et clivages chez les manifestants

Deux lignes de clivage étaient clairement identifiables : aux débats traditionnels entre radicaux et modérés, il fallait rajouter les différences de sensibilité entre francophones et anglophones. La question québécoise se manifeste d’abord par une méconnaissance réciproque. Les réseaux militants sont tous différents (il n’existe aucune organisation qui soit réellement « canadienne »), ils se fréquentent peu et beaucoup ne se connaissent même pas.

A Québec, trois coalitions se sont formées et ont joué un rôle actif dans les mobilisations.

Il y avait tout d’abord ceux qui organisaient le « Sommet des peuples des Amériques », le contre sommet « officiel » (il a été ouvert par le Premier Ministre), dans lequel les syndicats étaient très présents. Ce « Sommet des peuples » était lié à « l’alliance sociale continentale » - ou hémisphérique - dans laquelle on retrouve toutes les forces opposées à la mondialisation libérale dans les Amériques, de l’ORIT (qui regroupe les principaux syndicats) au CLOC, la coordination des organisations rurales dans laquelle on trouve Via Campesina ou la CONAIE d’Equateur. Dans le « Sommet des peuples », qui a organisé la grande manifestation pacifique du samedi 21, on retrouvait à peu près tout le monde, de la « Marche mondiale des femmes » aux forces qui organisaient en parallèle d’autres activités. Mais ce « Sommet des peuples » était dominé par les syndicats québécois, très nombreux dans la rue le 21 avril, mais qui, à la différence des syndicats anglophones, étaient soucieux d’éloigner les manifestants le plus loin possible du mur et refusaient le mot d’ordre « non à la ZLEA ».

La deuxième coalition s’est formée sous le double nom de OQP 2001, « Opération Québec Printemps 2001 » ou de GOMM, « Groupe Opposé à la Mondialisation des Marchés ». OQP 2001 a organisé une série d’ateliers et de conférence pendant que le GOMM préparait une manifestation dès le vendredi 20 en direction du mur. On retrouvait dans ces coalitions des réseaux jeunes, et de nombreuses associations dont ATTAC Québec qui, comme les autres associations opposées à la mondialisation libérale, est en phase de croissance rapide. Sur le plan politique, cette coalition affirmait clairement le mot d’ordre « non à la ZLEA ».

La troisième coalition regroupait deux associations de sensibilité anarchiste : le CLAC, « Convergence des Luttes AntiCapitalistes », présent à Montréal et le CASA, « Comité d’Accueil du Sommet des Amériques », à Québec. Ce sont eux qui ont organisé les manifestations les plus déterminées et qui ont fait tomber le mur le 20 et le 21.

La question de la violence

Le problème mérite qu’on s’y arrête, car il a toutes les chances de se poser à nouveau dans de prochaines initiatives.

La première remarque porte sur la liberté de choix des manifestants. A Québec, comme à Prague en septembre dernier, des parcours identifiés par des couleurs ont été mis au point, chacune d’entre elles indiquant un degré de risque et d’engagement. Le groupe vert était le plus pacifique, tant par le parcours choisi que par les formes d’actions (des rouleaux de papiers hygiéniques envoyés de l’autre côté du mur). Le groupe jaune, organisé par le GOMM, se dirigeait, là aussi avec des méthodes pacifiques, vers la partie du mur la plus proche du centre de conférence. D’où la crainte d’une intervention policière : le GOMM avait prévu, en tête de cortège, des porteurs de ballons gonflés à l’hélium qui pouvaient être lâché et indiquer ainsi la nécessité de se disperser. Le groupe rouge, enfin, formé par le CLAC et le CASA, était le plus déterminé : mais les choses étaient claires, une sono répétait régulièrement aux manifestants présents dans ce cortège qu’il présentait des risques et que d’autres choix étaient possibles.

La deuxième remarque porte sur le degré des violences à Québec. Dans leur écrasante majorité, les manifestants étaient non-violents, utilisant tout au plus des moyens symboliques (une catapulte lançant des ours en peluche sur les policiers était particulièrement visible), ou renvoyant les munitions employées par la police (la photo d’un manifestant utilisant sa canne de hockey sur glace pour renvoyer les grenades lacrymogènes a été publiée dans de nombreux journaux canadiens). Et même ceux qui ont été plus loin, en participant à la mise à bas du mur, semblaient s’être fixé des bornes assez précises : les manifestants ne pénétraient dans l’enceinte interdite que de quelques mètres et reculaient dès que les policiers avançaient.

Cette combinaison entre la clarté dans les choix laissés à chacun et le caractère symbolique - ou en tout cas d’une violence limitée - des actions menées facilitait la symbiose entre les différents groupes de manifestants et le caractère populaire des initiatives, y compris celles qui se déroulaient autour du mur.

Beaucoup d’autres choses pourraient êtres dits à propos des mobilisations de Québec : sur l’importance des alliances et coalitions, à l’échelle nationale et internationale, sur l’ampleur du mouvement de la jeunesse ou sur l’organisation en groupe d’affinité, un type d’organisation qui, à Québec, a été mis en oeuvre plus efficacement par les Américains que par les Québécois. Mais cela a déjà été décrit à propos de Seattle ou de Prague. Québec, à cet égard, se situe dans la continuité des mobilisations précédentes.

Pour en savoir plus :

P.-S.

Article paru sur le webzine de Samizdat.net, 1er mai 2001.