Une remise en cause de la culture du partage des tâches

, par CASTAING François

En préalable, précisons que la diversité de ce que l’on appelle le mouvement social est telle qu’il convient de savoir de quelle expérience sont issus nos modestes savoirs sur la question. L’essentiel de mon expérience est une expérience syndicale, d’abord dans le mouvement syndical étudiant à la fin des années soixante-dix, puis dans le mouvement syndical enseignant d’abord, dans l’éducation ensuite. Etant un des animateurs de l’Ecole émancipée, j’ai représenté ce courant au bureau national de la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) de 1993 à 2001. Même si j’ai été militant de la Ligue jusqu’à cette date, c’est fondamentalement cette expérience syndicale qui fonde cette contribution. Elle est assez particulière du fait de ce qu’est l’Ecole émancipée et de sa place dans le syndicalisme.
Sans épuiser sa définition, on peut dire qu’il s’agit d’un courant syndical radical, unitaire (au sens où se côtoient des sensibilités différentes, et ce jusqu’à aujourd’hui malgré le départ d’un petit courant libertaire), historique (une filiation presque continue depuis 1910), au sein d’un syndicalisme de masse, pluraliste et en partie démocratique par la reconnaissance du droit de tendance (ayant donc un fonctionnement connu, transparent et lisible, ce qui n’est pas si courant dans les oppositions syndicales). Un courant syndicaliste révolutionnaire, c’est-à-dire un courant ancré dans la volonté de construire des mobilisations de masse (s’adressant donc à l’ensemble d’un milieu professionnel, et qui rassemble par delà des clivages idéologiques possibles), mais aussi un courant qui s’inscrit dans un projet politique anticapitaliste, qui veut porter le débat sur cette orientation en confrontation avec d’autres courants, en préservant un tel projet par une indépendance indispensable à l’égard de toute forme partidaire. Son expérience accumulée, avec des défauts liés en partie à l’autonomisation du syndicalisme de l’éducation par rapport au mouvement confédéral et interprofessionnel, est bien cette dualité dialectique : entre sa nature syndicale (donc qui veut s’adresser et même rassembler par delà des clivages idéologiques) et sa nature révolutionnaire, c’est-à-dire qui n’abandonne pas une référence à l’émancipation sociale des travailleurs (ce qui suppose de ne pas s’en remettre à d’autres forces sociales et/ou politiques du point de vue de la nécessité de changements politiques profonds). Sous cet angle, l’indépendance syndicale n’est en aucun cas un prétexte à un renoncement au politique. Nous y reviendrons plus loin.

La référence du mouvement de l’hiver 1995

Ces précisions sont indispensables pour mieux comprendre l’accent spécifique de cette contribution, qui n’a pas vocation à une quelconque exhaustivité, autour de la notion de mouvement social. Le choix est de s’attarder sur la problématique qui me semble rester essentielle de la grande diversité idéologique, sociale, culturelle de ce que peut - doit - être le mouvement social, constitutive de celui-ci pour que l’on puisse le qualifier comme tel, confrontée à un projet politique de transformation sociale qui, pour avoir un sens, doit tout à la fois assumer le débat potentiellement diviseur (un débat d’orientation pourrions nous dire dans notre jargon syndical) et réunir par delà ces divisions pour qu’un mouvement s’enclenche.
Evidemment, cela signifie implicitement une définition du mouvement social très large. Définition délicate s’il en est. Mais n’est-il pas étonnant que le concept de mouvement social soit assez peu interrogé (peut-être même surtout par ceux qui s’en revendiquent), et qu’il
recouvre bien souvent une partie seulement de celui-ci, celle considérée comme représentant le plus neuf ? Or, un des paradoxes de la situation actuelle est que le point de départ du succès du terme de mouvement social - pour parler des « nouveaux » mouvements sociaux - est un mouvement social assez classique par bien de ses aspects : décembre 1995. Classique au sens d’un mouvement ancré dans le salariat, fondé même sur ce « statut » de salarié, avec comme aiguillon un secteur professionnel « historique » (les cheminots), précédé d’une mobilisation unitaire sur le plan syndical (octobre 1995, grève unitaire de toutes les fédérations de fonctionnaires), et où la place des syndicats (en tant que syndicats) n’a guère été contestée. Bien sûr, de nombreuses caractéristiques de ce mouvement de décembre 1995 permettent de voir dans ce mouvement le germe de nouvelles réalités du mouvement social. Bien sûr aussi, le prisme de décembre 1995 n’est lui aussi que partiel. Il ne s’agit donc pas ici de traiter seulement le mouvement social dans ses éléments de continuité, il faudrait introduire tout ce qu’il comporte d’évolutif.
Mais il me semble que dans la mouvance des « nouveaux mouvements sociaux », on est passé un peu vite sur cette réalité. Ou, plus exactement, on a « récupéré » le terme de mouvement social pour traiter d’une réalité qui ne le recouvre que partiellement, sans vraiment s’interroger sur ce qui fait que l’on parlera pour telle ou telle mobilisation de mouvement social ou non. Ce ne peut être la thématique en tant que telle du mouvement qui permettrait de les définir comme « mouvement social ».
Si décembre 1995 a été davantage qu’un mouvement revendicatif professionnel, c’est qu’une dynamique sociale dépassant le cadre syndical et professionnel s’est engouffrée derrière ce mouvement. Rappelons-nous l’ampleur des manifestations dans les petites villes, l’ambiance si particulière, qui flottait dans les rues, de ce moment quasiment fusionnel entre les forces vives de la mobilisation et la population.
Si l’on a pu parler de mouvement social autour de l’école, ce n’est pas à l’occasion des manifestations anti-Allègre, mais c’est à l’occasion des mobilisations dans le Gard et l’Héraut, c’est-à-dire là encore parce que la dynamique a largement dépassé le cadre d’un mouvement revendicatif classique.
Ces quelques exemples sont mis en avant afin d’insister sur la nécessité d’une réflexion quant à la définition de ce que l’on pourrait appeler le mouvement social. Tout mouvement revendicatif est sans doute constitutif du mouvement social, mais ne peut à lui seul être défini comme tel. C’est vrai d’un mouvement revendicatif professionnel, sans doute aussi d’un mouvement revendicatif « sociétal ». Sauf à ne prendre la définition du mouvement social que dans une dimension « objective », à savoir un mouvement - quel qu’il soit - d’un objet (ou d’un sujet !) social. Sans doute, cela pourrait nous permettre d’avoir les outils d’une approche en termes de mosaïque du mouvement social. Mais n’est-on pas tenté, très largement autour de nous, de donner une définition plus « politique » du mouvement social ? Et n’est-ce d’ailleurs pas légitime ?
On pourrait tenter de définir le mouvement social autour des termes suivants : un mouvement créateur de transformations sociales qui implique, à des degrés divers et sous des formes différentes, une large majorité des forces sociales dans une dynamique commune. En ce sens, il n’y a pas - toujours-identité entre « les mouvements sociaux » et « le mouvement social », même si le sens et l’objectif des mouvements sociaux sont bien d’atteindre le mouvement social.

Un équilibre précaire à trouver

En partant d’une telle approche, cela impliquerait que le mouvement social n’est réductible ni au mouvement (sauf à faire du « sociologisme ») ni à une de ses composantes. C’est vrai pour le syndicalisme qui ne peut prétendre être le seul acteur du mouvement social, même s’il peut jouer à certains moments - comme décembre 1995 - un rôle moteur. Mais cela est vrai aussi des composantes du mouvement antimondialisation qui ne peuvent incarner à elles seules le mouvement social. Faisons-nous suffisamment attention, ici ou là, à ne pas confondre l’émergence d’un nouveau courant plutôt radical qui bouscule ce que pourront être les formes du mouvement social avec le mouvement social lui-même ? Sommes-nous assez attentifs au fait qu’à ce niveau-là est déjà présente une certaine forme de lutte pour s’approprier une réalité (lutte de pouvoir symbolique assez classique) dont personne ne peut être propriétaire si ce n’est tout le monde à la fois ?
Mais postuler cette réalité dynamique et « majoritaire » constitutive du mouvement social pose bien la question du sens de ce mouvement. Car il ne suffit pas que la « masse » s’y retrouve pour que cela fasse mouvement. Notre approche, soumise à discussion, est donc bien une définition du mouvement social en tant que force de transformation de la société, et pas de n’importe quelle sorte de transformation. D’emblée nous lui donnons - ou voulons lui donner - un contenu politique, c’est-à-dire une indication sur la nature de cette transformation. Mais dès cet instant nous prenons le risque de « cliver » le mouvement social, et par là même de séparer une partie du tout, ce qui rendrait impossible la réalisation du mouvement social en tant que tel.
Car le terme de transformation de la société - fût elle progressiste - a un contenu des plus élastique. Peuvent s’y retrouver aussi bien des « réformistes » - entendu au sens de gens qui veulent tout de même transformer la société et qui n’y ont pas totalement renoncé ! - que des « révolutionnaires », sans compter tous ceux qui s’engagent dans le mouvement social sans s’inscrire dans ce clivage, ou pour qui il est étranger. Et pour qu’il y ait mouvement social, il faut bien à la fois qu’il y ait un projet de transformation de la société et que ce projet ne soit pas un préalable à la mise en mouvement. Autrement dit, le résultat du mouvement social n’est pas nécessairement l’objectif qu’il s’est donné, les raisons pour lesquelles une grande partie des forces sociales s’y engagent ne sont pas nécessairement celles qui seront atteintes par la dynamique - souvent inattendue ou inespérée - d’un tel mouvement social.
Autrement dit, le « mouvement social » doit assumer en son sein un débat d’idées, un débat d’orientation même, pour donner un contenu à l’idée de transformation de la société, ce qui suppose et implique confrontations, désaccords, décisions. Et, en même temps, il ne peut le trancher que si tout le monde se reconnaît « en gros » dans l’éventuelle décision. Dans le mouvement syndical, nous avons cette expérience, nécessairement partielle puisque le syndicalisme ne peut être qu’une des composantes du mouvement social. Ainsi, nous savons bien que donner un contenu à la transformation de l’école suppose un débat nourri sur la nature de cette transformation. C’est un débat qui divise le milieu plus encore que le syndicat. Mais pour engager toute transformation, progressiste s’entend, il faut pouvoir engager un mouvement qui rassemble par delà les clivages apparus dans le débat « d’orientation ». D’où la possibilité - nécessité - d’un débat d’orientation (où les divergences se confrontent) qui n’interdit pas la définition d’un mandat syndical (où l’unité l’emporte pour engager la mobilisation).
Mais cette bivalence peut aussi être présentée autrement, en soulignant que la recherche de la synthèse peut conduire à un affadissement, à une perte de sens et donc aussi à l’abandon de toute idée de transformation, et la recherche de la clarté sur l’orientation peut conduire à une division profonde, durable, sectaire, et interdire par là même toute possibilité de transformation. Cette bivalence aura d’ailleurs alimenté une conception erronée du « partage des tâches » entre partis et syndicats, sur laquelle nous reviendrons.
Il y a donc un équilibre extrêmement précaire à trouver. De ce point de vue, les tensions existantes sont perceptibles. Dans la jeunesse, autour du mouvement altermondialiste, la préoccupation - indispensable - de formuler une alternative est-elle suffisamment équilibrée par celle de chercher à engager un mouvement qui rassemble ? Ne sommes-nous pas seulement au stade des prémices de ce qui pourrait être constitutif d’un mouvement social en tant que tel ?
Sur le plan politique, comment assumer l’existence de divergences profondes, radicales avec l’ex Gauche plurielle et le fait qu’il n’y aura pas de mouvement social si ne s’y retrouvent pas toutes les sensibilités ?
Sur le plan syndical, n’est-il pas inquiétant de voir s’installer durablement l’idée de « à chaque orientation son syndicat », y compris au sein de courants syndicalistes plus ou moins radicaux ? Est-il possible de concevoir un mouvement social qui soit homogène idéologiquement ?
Comprenons-nous bien. A force de ne pas vouloir assumer le débat d’idées au nom du nécessaire consensus ou compromis, la « vieille gauche » a perdu toute idée de transformation substantielle de la société. Mais il ne faudrait pas abandonner, au nom du nécessaire débat d’idées, la préoccupation de rassembler au-delà du « premier cercle ».
Cette préoccupation doit se vérifier aussi bien du point de vue des idées que du point de vue de « l’objet » de l’engagement.

Sur deux questions

C’est à partir de cette problématique que je voudrais évoquer deux (seulement deux) des questions que Critique Communiste nous a soumis :
La première, « du côté du nouveau mouvement social ». Comment peut-on assumer la - relative - contradiction entre la volonté de garder totalement prise sur son engagement et la nécessaire convergence des préoccupations ? La multiplication des structures permet de sortir d’une logique délégataire, donc de reprendre possession de l’engagement. Mais dans un contexte de mondialisation, d’une « proximité » de plus en plus sous contrôle, d’une régulation qui tend à échapper à tout contrôle « démocratique », chacun a bien conscience de l’importance d’initiatives, de débats, de confrontations « socialisées ». Cela explique sans aucun doute le succès des initiatives telles que celles organisées autour des forums sociaux. Mais n’y a-t-il pas de ce point de vue un point aveugle dans le nouveau mouvement social ? Le consensus obtenu jusqu’à maintenant dans les initiatives (leur forme, leur préparation et leur organisation) peut-il durablement se substituer à une maîtrise collective des prises de décision et de la représentation ? La volonté de « garder le contrôle » de sa structure d’engagement est-elle compatible et jusqu’où avec toute logique délégataire ? Peut-on penser que la structuration en réseau est une structuration démocratique en soi ? Ne doit-on pas s’inspirer des travaux sociologiques, par exemple ceux de Boltanski et Chiappello Le Nouvel esprit du capitalisme, sur l’organisation du capitalisme en réseau pour engager une réflexion sur les formes de pouvoir que cela induit, et assurer ainsi une réflexion critique, indispensable pour le mouvement social s’il ne veut pas être instrumentalisé par une organisation qui finira par lui échapper ?
La question n’est pas de contester l’intérêt du réseau, encore faut-il lui donner un contenu critique qui ne peut être celui d’une technologie neutre, au même titre que Lénine pensant que le socialisme pouvait fonder son industrialisation sur l’utilisation - acritique - du taylorisme ! Il est indispensable de décrypter les formes et les logiques de pouvoir que l’on retrouve derrière le réseau. Sauf à considérer que la structuration du pouvoir peut être indépendante de la nature de celui-ci.
Comment réhabiliter le « droit au désaccord », et le faire vivre, sans que cela signifie paralysie, et sans que cela soit contradictoire avec des engagements communs, et réciproquement ?
N’est-ce pas autour de ces questions que nous sommes confrontés à de vieux débats, ou parfois à un habillage de ces vieux débats en langage moderne ? Certes, plus personne ne croit que tous les domaines de l’activité sociale doivent - peuvent - donner lieu à centralisation et décisions collectives. Plus personne ne croit qu’il y a une forme unique d’organisation démocratique. Mais ce n’est pas non plus le libre jeu du « marché des idées » qui peut être érigé en modèle d’organisation sociale. Car à ce « jeu » là, le mouvement social risque fort de se couler dans le moule de l’organisation sociale dominante, où le pouvoir, bien réel, est masqué derrière une organisation en réseau où tout le monde a droit a parole, où tout le monde croit participer à la prise de décision parce qu’il aura dit son mot à un moment donné, mais où la maîtrise du réseau est parfaitement sous contrôle.
La seconde, « du côté des partis politiques ». Dès lors que l’on se place du point de vue du mouvement social, aucune de ses composantes ne veut - ne doit - se priver d’intervenir sur le projet de transformation qui pourrait le définir. On ne peut donc raisonner en termes de « partage des tâches ». Mais, en même temps, il revient à chacune de ses composantes de définir sa spécificité. Nul doute que les « partis politiques » sont eux aussi constitutifs du mouvement social si l’on considère qu’est attachée à la notion de mouvement social l’idée de transformation de l’organisation sociale. Mais aucun d’entre eux ne peut prétendre vouloir incarner le mouvement social à lui seul. Il n’y aura pas, il ne peut y avoir « le parti du mouvement social ». Et il revient au(x) parti(s) de savoir préciser en quoi leur façon d’aborder les questions sociales est différente des autres composantes. Nul doute que la notion de synthèse ne recouvre pas les mêmes exigences au sein d’un syndicat, d’une association ou d’un parti. De la même façon que celle du lien entre prise de position et/ou exigence et celle de l’action, du mouvement précisément, est très différente. Or, une des questions posées au mouvement social est bien celle d’une remise en cause de la culture du partage des tâches : au syndicat revendicatif, à l’associatif les thèmes de société, aux partis la question de la prise - ou du gain - du pouvoir dans ses formes institutionnelles. Cette culture-là est obsolète.
Mais s’il ne peut y avoir partage des tâches, il ne peut non plus y avoir identité. C’est sans doute là que réside une partie des rapports conflictuels du social et du politique. Il est de la responsabilité de la Ligue de clarifier de son propre point de vue ce problème, et aux autres composantes du mouvement social de ne pas ignorer cette dimension du débat. Débat d’autant plus compliqué qu’il peut parfaitement déboucher sur la question de l’existence même de la forme partidaire. Après tout, la question « un parti ça sert à quoi ? » a-t-elle obtenu une réponse satisfaisante à ce jour ? Surtout pour des organisations politiques dont le rapport au pouvoir reste encore une abstraction évidente.
C’est, pour conclure, une question qui n’épargne pas les autres composantes du mouvement social. Ainsi en est-il aussi de l’Ecole émancipée, où se pose de façon assez récurrente la question de sa propre identité : tendance syndicale, syndicale ou plus que cela ? Si oui, jusqu’à quel point ? Elle a régulièrement la prétention de vouloir aborder toutes les questions (sans en avoir toujours les moyens), à la fois dans leur dimension syndicale (donc d’action syndicale), mais aussi dans leur dimension politique. Et régulièrement se pose la question de l’équilibre entre ces deux dimensions. Elle est syndicaliste révolutionnaire, syndicaliste et révolutionnaire. Son objet et son projet se retrouvent dans cette définition. Qu’en est-il de la Ligue ?

F.C.
(mars 2003)