Éditorial

En contant les moutons noirs…

, par MALIFAUD Jean

Il était une fois un petit roitelet qui se poussait tant du talon qu’il finit par excéder ses sujets...
Il virevoltait d’une cérémonie à une autre, serrait des mains, rabrouait ses contradicteurs, les insultant quelquefois. Le bougre savait manier l’invective quand il enfourchait des semblants de convictions et mentir effrontément, avec un tel aplomb que ses hérauts de cour se gardaient bien de se rebiffer. Il pouvait tout à loisir piquer de terribles colères quand il le jugeait bon, ou tout au contraire se montrer patelin, presque avouant ses très grandes fautes pour témoigner de sa grande considération pour le peuple.
En fait, il le méprisait, le peuple. Et le peuple l’avait senti. Par de petites choses : sa manière ostensible d’étaler les avantages de la position à laquelle il était parvenu, ses escapades sur d’inimaginables yachts ou dans de luxueuses demeures américaines, sa manie de détacher son bracelet-montre pour que ses convives puissent s’esbaudir à la vue de son joyau... Parvenu, il l’était bien. Ce que le peuple disait de triviale manière : il se la pétait !
Il soufflait le chaud un jour, le froid le lendemain. Ce qui aurait demandé plus de hauteur dans la manière pour être compris des marauds (ainsi les appelait-il). Pour l’avoir oublié, il s’était pris les mocassins dans les piquets de la tente de son cousin du désert. Tout cela irritait !

Et puis, il y avait sa politique... Le peuple n’avait rien vu venir des promesses qu’il avait généreusement prodiguées. Lors de son sacre, il avait pris un nom singulier, Kärcher 1er, premier puisqu’il fallait croire qu’il l’était. Un sobriquet qui lui ressemblait, en fin de compte : car cher allait se révéler son règne... Dès l’été, il avait pris soin d’arroser d’espèces sonnantes une poignée de ses sujets qui devraient chacun, pensait-il, le compter dès l’or au rang de ses amis. Mais de sonnantes, ces espèces-là sont devenues trébuchantes : quand tous les autres, qui avaient bien vu se déverser la manne karchérique, réclamèrent leur dû, il lui fallu répondre que sa tirelire ne contenait plus la moindre piécette... Qu’il ait triplé son écot sous le prétexte de s’acquitter de ses pensions alimentaires fut la cerise sur un gâteau qui manquait cruellement !
On eut beau être en hiver, la température se mit à monter !
Il n’arrivait pas à convaincre qu’il fallait coûte que coûte tout détruire de ce qui avait été arraché de longue date. Curieusement, à mesure que la grogne prenait son envol, ce qui devait tenir lieu d’opposition se rabougrissait... Le spectacle était de ce côté-là lamentable !
Il en profitait pour multiplier les coups bas et passer au kärcher les dernières onces de solidarité. Son ministre de la déportation était le plus acharné, traquant tous les pauvres dont la peau laissait croire qu’ils devaient être différents quand on sait bien qu’ils sont si semblables...
C’est qu’au delà de l’hexagone où sévissait le roitelet, le monde ne tournait pas bien rond. Dans les coins des pré-carrés que d’autres monarques s’étaient taillés à la serpe et sans équerre, se menaient des guerres incessantes. Les nouvelles pestes décimaient des continents. La peur accompagnait la misère avant de se transformer en fureur.

Le second été, Kärcher devait régenter six mois durant le ceint empire. Un incident vint gâter son plaisir : les noirs moutons d’une contrée reculée d’où le faible soleil tardait à se coucher, sans doute gorgés d’un noirâtre breuvage tapi sous une couche de mousse, se permirent de dire non au texte qu’il avait concocté pour effacer la bévue de son prédécesseur ! Il fallait une diversion.
Sa nouvelle épouse chantait, chantait... Cigale, elle avait donc chanté tout l’été. Elle se moquait bien de la fable : son hiver paraissait assuré et elle n’avait que faire de ces fourmis à qui l’on demandait de travailler plus pour moins de provisions. Les paroles de ses chansons étaient presque osées, venant d’une reinette, mais cela ne pouvait suffire : le charme était rompu ! Le conte de fée se heurtait au vide des caddies...

Alors, sans attendre les frimas de l’hiver, après quelques semaines de repos, les sujets s’étaient révoltés. Cela avait commencé simplement, aux portes des écoles, le jour de la rentrée. Une première : perturber ce rituel était inhabituel ! C’est dire que les éducateurs étaient en colère. Ils passèrent ce jour à discuter avec les élèves, avec leurs parents. Pour expliquer que les réformes annoncées détruiraient ce service public auquel ils étaient tant attachés. Et puis, ils continuèrent les jours suivants. D’autres suivirent le mouvement. Arrêtez ce monde, je veux descendre ! Bientôt, l’hexagone bruissait d’une foultitude de projets, une alternativese dessinait. On revivait.

Que la fête commence !

P.-S.

Article paru dans l’École émancipée, n° 12, juillet-août 2008.

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