Plus que jamais, nous avons besoin d’un autre manifeste

, par MARCHETTI Jean-Louis

Curieuse réponse, que la réponse de Samy à la plate-forme X. Contournant les quatres questions essentielles soulevées par notre texte, Samy consacre toute son argumentation à dresser de ses rédacteurs le portrait d’indécrotables archaïques. Polémique caricaturale, mais qui nous apprend involontairement beaucoup plus sur les auteurs du projet de Manifeste que sur la plate-forme X.

Absence de vision historique

Une grande partie de l’argumentation de Samy consiste à nous renvoyer au manifeste de 91 « À la gauche du possible ». Quel aveu ! Comme si la rédaction d’un programme politique consistait à empiler les « découvertes » d’experts ou de penseurs géniaux, années aprés années.

Un programme répond aux questions stratégiques qui se posent à un moment donné et cela que ses rédacteurs en aient conscience ou non.

En 91, nous étions à la fin d’un cycle sans voir clairement le nouveau cycle historique à venir.

L’offensive libérale battait son plein, avec ses effets désagrégateurs sur le mouvement ouvrier, sans que les contre-poisons apparaissent encore.

Le mouvement altermondialiste n’était pas né, nous étions avant la révolte zapatiste, avant les mouvements sociaux de 95 et de 2003, avant la crise économique de 1997.

La période était aux « résistances » et il fallait bien du courage pour se placer « à la gauche du possible ».

Peut-être l’horloge des rédacteurs du Manifeste s’est-elle arrêtée à cette heure ; c’est sans doute pour celà que leur texte semble si loin des préoccupations actuelles des militants. En tout cas, ce que nous lui reprochons c’est précisément de ne pas tenir compte du changement radical survenu au cours des 15 dernières années et qui modifient totalement les questions qui se posent et les réponses qui s’imposent.

Un contexte radicalement nouveau

Les réponses apportées par le développement historique au cours de toutes ces années sont au nombre de trois :

  1. Il n’y aura pas de nouvelle jeunesse pour le capitalisme. La vague de la nouvelle économie a fait flop. L’extension géographique du capitalisme à toute la planête, loin de préluder à une nouvelle onde longue de croissance, a aggravé ses contradictions internes ;
  2. Le cycle historique ouvert par la Révolution d’Octobre presque immédiatement suivie de sa dégénérescence bureaucratique s’est définitivement achevé en 1991. Mais ce n’est pas la seule page tournée. Avec l’adieu au « Trentes glorieuses » il faut aussi tirer un trait sur le réformisme redistributeur de miettes tel qu’il a fleuri dans les pays impérialistes, aprés la seconde guerre mondiale. Avec le développement spectaculaire du capitalisme asiatique, s’en est fini de la domination sans partage des vieux pays impérialistes et c’est le système tout entier qui est entré en crise. On peut lire dans le Zeit du 21/04/05 sous la plume de Robert von Heusinger, dans un article au titre évocateur « Quand les hôtes les plus importants sont absents » : « Les pays du G7, USA, Japon, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Canada, reflètent les conditions des années 70/80 et pas du tout celles du nouveau millénaire globalisé. Où est la Chine ? [...] qui est maintenant au même niveau que la France. Où sont l’Inde et le Brésil qui pèsent plus de poids dans l’économie mondiale que le Canada ? Pourquoi l’Europe occupe trois des sept places ? » Sur ces mutations fondamentales, les rédacteurs du Manifeste sont mués ;
  3. La naissance du mouvement altermondialiste, la révolution vénézuelienne, les mouvements sociaux dans notre pays, les derniers résultats électoraux, tout indique que de la phase de résistance sont entrain de naître les conditions d’une contre-offensive.

Certes le rapport de force au niveau mondial est toujours en faveur de la bourgeoisie, mais la contestation porte de nouveau sur les fondements même du système capitaliste.

Les deux mots d’ordre emblématiques de ce changement de perspective sont :
— « le monde n’est pas une marchandise », qui porte en soi un refus radical du système capitaliste ;
— « un autre monde est possible », qui situe trés haut la contestation de l’ordre établi.

C’est à ce niveau d’exigence que nous devons placer notre contribution et ce n’est pas ce que font les rédacteurs du Manifeste.

Oui, le socialisme !

Nous devons réaffirmer que dans ce monde bouleversé, l’alternative « socialisme ou barbarie » reste d’actualité.

Qu’est-ce que le socialisme ?

L’organisation rationnelle de la production et de la répartition des richesses à l’échelle mondiale. Celà nécessite l’appropriation publique des principaux moyens de production et l’organisation de la plus large démocratie pour décider de leur usage.

Le socialisme est nécessaire.

C’est la seule forme d’organisation de la société qui puisse répondre aux trois grandes questions qui se posent à l’humanité : la crise écologique, une répartition égalitaire des richesses, la maîtrise du développement scientifique et technologique.

Le socialisme est possible.

L’extension du marché mondial aboutit à socialiser les moyens de production à l’échelle internationale. La classe numériquement la plus nombreuse dans le monde, c’est celle qui est dévolue aux tâches de production : le prolétariat. Elle regroupe maintenant en son sein les capacités techniques et intellectuelles de faire fonctionner la société. Face à ces possibilités objectives, la main aveugle du marché est aussi archaïque que l’art de la divination.

La bourgeoisie est depuis longtemps incapable de maîtriser les forces productives qu’elle a elle-même déchainées. Mais l’égoïsme des classes possédantes, plutôt que de céder la place pousse l’humanité à la misère, à la guerre et à la catastrophe écologique.

Ce qui se conçoit bien...

Dans le projet de manifeste on trouve de tout celà un peu... et son contraire.

Ce qui permet de répondre à chaque critique de quelque côté qu’elle vienne, qu’on a tenu compte de son point de vue.

La cause de la difficulté de lecture du texte ne réside ni dans les maladresses stylistiques des auteurs, ni dans les concepts utilisés, mais bien dans cette volonté de faire consensus entre des orientations contradictoires.

La confusion de la forme révèle les ambiguïtés du fond.

Quelques repères stratégiques indispensables

Il est désolant de constater qu’à l’absence de sens de l’histoire, le projet de Manifeste ajoute une absence de vision internationaliste.

Rien sur l’impérialisme, rien sur le devenir de la Chine, de l’Inde, de Cuba...

Le tour de passe-passe sur le chapitre concernant l’impérialisme français qui reste à écrire est révélateur de l’éclectisme de la démarche.

Bien évidemment, l’analyse globale du système de domination impérialiste et de ses contradictions aurait du se trouver au point de départ du Manifeste et non pas rajoutée aprés coup à un texte conçu à partir d’autres préoccupations.

Le résultat c’est que celui qui lit ce texte n’a aucun point de repère pour s’orienter et comprendre les processus à l’oeuvre dans le monde.

Deux problèmes et un fantôme

Sur deux questions particulières le projet de Manifeste porte la confusion à son comble.

1) La démocratie

La démocratie est un sytème politique ; elle s’incarne dans un État. Et la question incontournable, c’est la nature de classe de cet état. La démocratie antique a fleurit sur l’esclavage et la démocratie bourgeoise sur l’exploitation du prolétariat. La démocratie à laquelle nous aspirons ne tolérera ni oppression ni exploitation.

En ce sens elle ne naîtra pas comme un simple prolongement du parlementarisme bourgeois, mais comme une rupture, un saut qualitatif. C’est tout le droit bourgeois, dressé en défense de la propriété privé, qu’il faut abattre. Rien que ça !

Nous devrions tous être d’accord sur le fait que la société bourgeoise ne peut être qu’une caricature de démocratie, puisque les décisions essentielles appartiennent à la classe des détenteurs de capitaux qui eux-mêmes sont condamnés à respecter étroitement les règles du jeu de la concurrence capitaliste ou à disparaitre.

Nous sommes d’accord pour décrire le socialisme comme la société la plus démocratique que l’humanité n’a jamais connu, puisqu’il repose sur la maitrise collective des moyens et des conditions d’existence.

Le problème qu’il faut éclaircir c’est le passage d’une société à l’autre.

Or ce que toute l’expérience historique démontre, c’est qu’un changement de société ne s’organise pas dans un cadre démocratique, puisqu’il suppose de balayer un ancien système de domination au moment même où il tombe dans une profonde crise. C’est parce que nous savons celà que nous sommes révolutionnaires. Et toute l’évolution du monde actuel ne peut que confirmer ce jugement.

Ne pas le dire clairement dans notre Manifeste, c’est soit mentir, soit s’illusionner.

Et que les rédacteurs du Manifeste l’ai voulu ou non, lorsqu’on sous-estime l’importance de la rupture, par contre coup on en vient à valoriser la démocratie bourgeoise. C’est un vieux chemin emprunté bien des fois.

Au lieu de s’évertuer à construire des utopies démocratiques post-révolutionnaires, notre réflexion commune devrait plutôt porter sur la question cruciale du double pouvoir, c’est-à-dire ce moment où les structures d’auto-organisation des travailleurs — comités, conseils, coordinations... — commencent à assumer les fonctions étatiques que les vieilles institutions ne peuvent plus assumer. Quelle que soit la forme que prendra la confrontation, et nous ferons tout pour qu’elle soit pacifique, à ce moment précis, le choix de société se présente comme un affrontement de classes sociales.

Ce moment est crucial, parce qu’il conditionne le succés ou l’échec d’une révolution.

Crucial aussi, parce que nous le savons maintenant, il conditionne son avenir ; tous les moyens n’ont pas la même fin.

Curieusement notre contradicteur qui se pose en gardien du temple, semble totalement ignorer le principal texte programmatique de notre courant sur ces questions : « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat ».

2) L’individualisme

L’individu concret se construit dans ses multiples relations aux autres. Son développement, son asservissement et son émancipation se réalise dans le mode de relations au sein desquels il est insérer.

C’est précisément ce que tend à masquer l’individualisme bourgeois, qui est une idéologie nécessaire au fonctionnement du marché capitaliste. Mais cette construction idéologique ne se limite pas à l’individualisme marchand. Elle a aussi une dimension juridique, politique, affective. Bref, c’est une vision globale du monde. C’est la véritable religion des métropoles impérialistes.

Elle agite le drapeau de la liberté individuelle au sein de la société la plus totalitaire que l’humanité n’est jamais connu. En ce sens, c’est le principal obstacle idéologique à l’émancipation humaine.

Nous devons déconstruire cette idéologie et indiquer le chemin pour s’en libérer.

Or non seulement le texte du manifeste ne le fait pas, mais il tombe en plein dans l’illusion en mettant en avant le « droit de choisir son appartenance ».

Soyons concret.

Une jeune femme, prolétaire, musulmane d’origine immigrée se trouve prise à son corps défendant sous le coup d’au moins trois oppressions.

L’exploitation de classe, l’oppression de genre et le racisme post-colonial..

Le texte du Manifeste lui donne le droit de choisir de revendiquer tout à tour son appartenance religieuse, sa conscience de classe ou son féminisme, voire son orientation sexuelle si elle est lesbienne.

La belle affaire. C’est exactement ce à quoi la condamne la société bourgeoise.

Nous devons dire autre chose.

Son émancipation personnelle passe à la fois par la fin des discrimination racistes, le combat féministe et l’abolition de l’exploitation capitaliste et c’est en combinant ces trois combats qu’elle pourra échapper au morcellement que lui impose le système actuel de domination et d’aliénation.

Pour faire sauter ce systéme, le levier d’Archimède, c’est l’unité du prolétariat pour renverser la bourgeoisie. Ce qui ne signifie pas l’abandon des autres combats émancipateurs au contraire, mais leur convergence sur des objectifs communs, dans la perspective de la révolution socialiste.

Sur ces deux questions flottent le fantôme du stalinisme.

Il faut prendre le problème à bras le corps.

Nous ne pensons pas que les professions de foi démocratiques, ni la complaisance envers l’individualisme bourgeois soient des remparts efficace contre aucune bureaucratie.

Nous ne pensons pas que les racines du stalinisme soient des déviations idéologiques, mais bien plutôt des rapports de force sociaux. En ce sens nous restons fidèles à la méthode marxiste.

Nous ne pensons pas que l’on puisse proposer un projet révolutionnaire crédible au vingt-et-unième siécle, sans rendre compte de la trajectoire des précédentes révolutions.

Le premier défi auquel a du se confronter le marxisme, c’est précisément de rendre compte de l’oeuvre accomplie par la Grande Révolution Française.

Nous l’avons dit au début de ce texte. La révolution d’octobre appartient à l’histoire.

Il n’en reste pas moins que, comme pour la Grande Révolution Française nous devons clairement départager dans cette histoire, ce qui relève d’une révolution dont nous revendiquons l’héritage et ce qui relève d’une contre-révolution que notre courant historique a trés tôt combattue. C’est l’héritage le plus précieux du trotskysme et le Manifeste accomplit le tour de force de mettre cette lumière éclatante sous le boisseau.

Personne ne peut offrir d’assurance sur le futur.

Mais la fidélité programmatique aux combats de l’opposition de gauche et les pratiques de transparence et de démocratie dans les luttes quotidiennes et au sein de notre propre organisation politique sont encore la meilleure des cartes de visite. Certainement meilleure que l’adaptation servile aux clichés petits-bourgeois.

La victoire du non le 29 mai, nous impose de fournir des réponses concrètes à la question de plus en plus souvent posée : « Que signifie être révolutionnaire aujourd’hui ? »

Ce n’est pas comme l’affirme Samy « lutter pour qu’une autre logique l’emporte », formule qu’on peut retrouver aussi bien dans la bouche de B. Cassen que de M.G. Buffet.

Être révolutionnaire, c’est lutter ouvertement :
— pour abolir la propriété privé des moyens de production et son corollaire l’exploitation capitaliste ;
— pour abattre l’État bourgeois et en finir avec les politiques impérialistes ;
— pour l’avènement d’un régime démocratique sans précédent à l’échelle de la planète.

Cet objectif ne sera atteint ni en un jour, fut-il long, ni en un soir, fut-il grand.

Rosa Luxemburg écrivait, au début du siécle précédent : « Dans l’état actuel des choses la lutte syndicale et la lutte parlementaire sont conçues comme des moyens de diriger et d’éduquer le prolétariat en vue de la prise du pouvoir politique ».

Nous ne prétendons pas, éduquer ni diriger. Mais rien dans l’expérience du siécle passé ne permet que nous fixions à nos luttes un autre objectif que la prise du pouvoir politique par le prolétariat.

Pour le dire, nous avons besoin d’un autre Manifeste.