Les antagonismes de classe dans le système bureaucratique et centralisateur

, par UHL Petr

Dans notre société les inégalités sont les meilleurs témoins de l’absence de liberté. Il y a l’inégalité des droits mais aussi celle devant l’accès et la participation aux décisions concernant l’ensemble de la société. On peut le vérifier dans de nombreux cas.

Si l’on confronte la hiérarchie sociale existante et la priorité donnée aux relations dans la sphère de production, on constate que la plupart des inégalités dépendent du système de pouvoir et d’organisation économique de la société, quand elles n’en découlent pas directement [1]. Autrement dit, en schématisant, notre société est divisée en deux groupes fondamentaux. Le premier est formé d’une mince couche de « représentants du Parti et de l’Etat ». Il ne compte que quelques individus, ceux qui prennent les décisions centrales. Celles-ci influencent et souvent même conditionnent notre vie à tous. Ce petit groupe est soutenu par beaucoup d’autres : les exécutants du pouvoir, c’est-à-dire la bureaucratie du Parti, de l’Etat et de l’appareil économique. En face, il y a la grande masse des travailleurs.
On désigne en général ce premier groupe sous les vocables les plus variés ; on parle de « représentants politiques », de « l’élite au pouvoir » ou de « l’élite bureaucratique », on dit aussi « le sommet », les « maîtres du pouvoir » ou enfin, de manière peu appropriée, « le gouvernement ». Son principal point d’appui est un appareil bureaucratique omniprésent et hiérarchisé dont le parti communiste tchécoslovaque forme l’épine dorsale.
La société tchécoslovaque est dominée par l’antagonisme de classe qui oppose d’une part, ce Centre bureaucratique au pouvoir (avec les groupes qui le soutiennent) et d’autre part, le peuple travailleur (qui, lui, englobe plusieurs couches sociales).
Qu’est-ce que la bureaucratie ? Elle comprend en fait toutes les couches sociales qui retirent des avantages personnels de leur soutien au Centre bureaucratique. Ces couches participent toutes, à des degrés divers, à l’exercice du pouvoir et concourent à la persécution des travailleurs. Au bas de l’échelle bureaucratique il y a les dirigeants économiques subalternes qui ne disposent que de miettes. Leurs avantages personnels sont faibles. Cette couche est instable et peut, quand elle y est contrainte, refléter les intérêts des travailleurs. Elle forme le groupe bureaucratique le plus nombreux. La distance entre le bureaucrate et le travailleur augmente selon leur position respective. Plus le bureaucrate participe au pouvoir, plus il s’éloigne des intérêts des travailleurs, moins il les exprime. Entre le sommet de la hiérarchie et les plus bas échelons, on trouve les cadres moyens de la bureaucratie. Leur caractéristique commune est de remplir, dans les deux sens, la fonction de courroie de transmission. Ils répercutent les directives du Centre et renseignent leurs supérieurs - souvent mal - sur la situation économique et politique. Ils suggèrent des solutions aux problèmes partiels. Ils sont donc un réservoir où les plus hautes sphères bureaucratiques puisent leurs cadres. Ils s’efforcent de défendre les intérêts de la bureaucratie dans son ensemble, mais aussi les leurs, en tant que groupe particulier. Il est vrai que la collaboration régulière des membres d’un même groupe de bureaucrates crée des liens et cristallise, petit à petit, des castes spécifiques et exclusives. Il y a ainsi la caste de l’appareil du Parti, la caste de la bureaucratie économique (avec ses aspirations technocratiques), la caste de la bureaucratie syndicale, etc.
Cependant, par-delà ces différenciations internes, tant verticales qu’horizontales, on peut définir la bureaucratie comme entité, autour de cinq caractéristques :
1) Elle ne fait pas partie des producteurs directs. Son rôle dans le procès de production se borne à des fonctions de décisions, de supervision et de contrôle. Elle est la gardienne - y compris sur le plan international - des rapports de production existants, ou plutôt du niveau atteint par le développement des rapports de production.
2) Elle formule les décisions concernant les travailleurs alors que ceux-ci n’ont aucune possibilité de les influencer : décisions économiques, politiques, socio-politiques, culturelles, etc.
3) L’emprise bureaucratique se caractérise principalement ainsi : impossibilité de contrôler ses décisions, celles-ci n’étant pas publiques, principe du secret dans le travail, accords de cabinet, monopole du pouvoir et décisions hypercentralisées, attachement aux privilèges personnels. Les intérêts de la bureaucratie et de son Centre s’opposent donc radicalement à ceux des travailleurs. Pourtant il peut arriver que la bureaucratie en satisfasse quelques-uns. Dans le domaine de la consommation par exemple, elle peut améliorer la situation des travailleurs sans pour autant remettre en cause sa domination. C’est que l’élévation du niveau de vie peut l’intéresser, elle aussi. De même, elle peut être amenée, sous la pression de la classe ouvrière, ou pour prévenir son mécontentement, à opérer des changements économiques, sociaux, culturels et politiques. Dans ce cas elle exploite les nouvelles mesures comme des arguments de propagande.
4) Cependant, tout changement structurel de la société menacerait sa fragile suprématie et plus encore, la position personnelle de chacun de ses membres ; elle cherche donc à maintenir le statu quo dans les relations sociales. Elle agit de même à l’échelle internationale, que ce soit dans ses relations avec les autres Centres bureaucratiques au sein des pactes qui les lient, ou que ce soit dans les relations de ces pactes avec le bloc capitaliste. En maintenant cet équilibre, elle renforce la stabilité du bloc capitaliste et participe ainsi, aux crimes de l’impérialisme [2].
Dans les pays capitalistes, surtout dans ceux où existent des partis communistes de masse, cette volonté de statu quo s’exerce à travers la réduction des luttes ouvrières au terrain économique. La bureaucratie délègue aux dirigeants des partis communistes présents dans les parlements bourgeois, le soin de mener la lutte politique pour réformer la société, cette action peut être menée dans d’autres structures légales, comme parfois, les gouvernements bourgeois.
Cependant, la pression des travailleurs, les changements de la situation internationale (en particulier l’essor des mouvements de libération nationale), peuvent contraindre la bureaucratie à changer quelquefois sa politique en accord avec les besoins du progrès technologique et social. Dans les pays où elle est au pouvoir, elle préfère alors pratiquer la politique dite des « sacrifices rituels » (en sacrifiant « celui qui s’est trompé ou qui a trompé » N.d. T.).
L’opposition entre la volonté de maintenir le statu quo et la nécessité de changement sociaux est un véritable dilemme pour la bureaucratie. Elle est un des germes de crise de son pouvoir.
5) La vie de tout bureaucrate est dominée par sa soif du pouvoir. Pour atteindre son objectif, il refoule petit à petit ses propres opinions, trahit ses amis, s’abaisse. Au sein du Centre bureaucratique cette lutte est particulièrement âpre et sans merci. Il faut y ajouter la propagande totalitaire qui falsifie ou efface de la conscience sociale tout fait positif concernant les « vaincus ». Une lutte que les sommets de la hiérarchie freinent ou favorisent, selon les circonstances du moment, mais qui n’aide pas à la stabilité du régime. Elle agit de manière négative sur l’évolution économique. En général elle se déroule dans le plus grand secret, jusqu’à la « victoire ». Si elle devient publique, elle menace les fondements du système politique ou, au minimum, modifie certains aspects et certaines tendances de la politique en cours.
Le meilleur portrait du bureaucrate, c’est le Centre bureaucratique lui-même. Ses membres prennent toutes les décisions importantes et, au besoin, celles concernant les problèmes subalternes. Leurs avantages personnels sont colossaux et difficilement imaginables par un travailleur du rang. Bien sûr, les membres du Centre n’expriment pas seulement leurs besoins de domination et d’avantages personnels. Ils défendent aussi les intérêts de l’appareil qui supporte leur gouvernement. Dans la pyramide hiérarchique, le Centre bureaucratique a une position extraordinaire. Il est le seul à n’être subordonné à personne, il joue le rôle du marteau tandis que les travailleurs sont dans la position de l’enclume. Il n’y a que sur le plan international que l’on puisse parler de dépendance. Il existe en effet une collaboration étroite entre les différents Centres bureaucratiques au pouvoir et leur subordination relative à celui d’Union soviétique.
Pour assurer sa domination, l’élite bureaucratique dispose de toutes sortes d’outils : la police et l’armée, la justice et ses prisons, les « partis » et d’autres organisations pseudo-politiques, les « syndicats » et surtout, le parti communiste tchécoslovaque. Ce dernier est une espèce d’armée de fidèles, une phalange, qui doit fournir au Centre bureaucratique sa « base de masse ».
Pour légitimer son existence, la bureaucratie utilise une idéologie prolétarienne déformée, falsifiée, frelatée. Du marxisme, elle n’a gardé que le nom, du moins dans les pays où la bureaucratie est au pouvoir. Ce qui a complètement déconsidéré les idéaux du socialisme auprès de la population. En général, les bureaucrates eux-mêmes ne sont pas d’accord avec la version officielle du marxisme, et encore moins avec le marxisme tout court. Ils n’ont qu’une idéologie : celle qui permet de conserver le pouvoir et ses avantages matériels, de suivre son intérêt personnel ou de groupe. Ils s’accrochent avec la dernière des énergies à un discours pseudo-marxiste, car il permet de légitimer leur domination, de créer l’illusion d’une continuité historique entre eux et le pouvoir révolutionnaire du prolétariat. Et chaque fois qu’un problème social ne trouve pas de solution, il est refoulé comme un tabou. Tout cela favorise dans la population des idées conservatrices de droite, la démocratie bourgeoise libérale apparaît plus adaptée que le « socialisme » que nous vivons. Elle est valorisée comme le sont les traditions et les symboles de l’Eglise, ce qui favorise la résistance contre le système prétendument socialiste, ou contre le socialisme tout court. En fait, l’absence de discussion, l’interdiction de confronter ses opinions et de proposer des conceptions conformes aux intérêts des travailleurs créent, dans une grande partie de la population, un climat propice à l’idéologie de droite. Sans le vouloir la bureaucratie encourage ce processus (elle le fait quelquefois volontairement, aussi). Cette peur de « la diversion idéologique » montre une fois de plus la faiblesse des bureaucrates. Leurs idéologues et leurs propagandistes sont incapables de contrecarrer la propagande de la bourgeoisie libérale.
La bureaucratie est arrivée à ce degré d’évolution par une clarification graduelle. Aujourd’hui nous pouvons la caractériser comme une couche sociale qui assume en grande partie le rôle de classe exploiteuse. Le début de ce processus, il faut d’abord le chercher dans les conditions objectives et subjectives connues par le mouvement révolutionnaire russe. Il faut partir de la révolution d’Octobre 1917, de son développement ultérieur, de la guerre civile et de ses conséquences. Il faut analyser la stratification sociale de la Russie, son niveau culturel et l’état de ses moyens de production. Il ne faut pas oublier non plus la révolte de Cronstadt, l’interdiction du droit de fraction dans le parti bolchevik et sa systématisation après la mort de Lénine, puis l’appropriation du pouvoir par Staline. Enfin, il faut prendre en considération l’isolement du jeune Etat soviétique, son encerclement par l’impérialisme et la théorie dite du « socialisme dans un seul pays ». Ce processus historique fort complexe a subi également l’influence d’un mouvement ouvrier bureaucratisé depuis fort longtemps. Ce n’est qu’à la lumière de cette analyse historique que l’on peut distinguer les acquis de la révolution russe de sa dégénérescence, comprendre ses demi-mesures, mais aussi la trahison des idéaux et des objectifs d’origine.
Cette évolution a fait un tort considérable au mouvement ouvrier international. On assistait pour la première fois à la victoire d’une révolution socialiste, elle n’était pas égorgée et l’on pouvait s’engager dans la construction d’un nouveau système social. Et puis voilà, elle dégénère ! Lors des décennies suivantes, toutes les luttes ouvrières en ont subi les conséquences. En Europe centrale et en Asie, se sont créés des systèmes semblables au modèle soviétique, intégrant dès le départ les défigurations de la révolution russe. L’évolution propre à chacun de ces pays a ensuite élargi le gouffre existant entre la réalité et les idéaux d’origine.
Certaines fonctions remplies par la bureaucratie demeurent socialement nécessaires, nous le reconnaissons, tant que la division du travail produira des forces antagoniques. Ces forces se maintiendront aussi longtemps que ne sera pas entreprise une politique consciente de compensation, même partielle, elle-même dépendant directement du niveau atteint par le développement des forces productives. Cela signifie entre autres choses : l’extension de l’automation, la réduction substantielle du temps de travail, la solution de la tension énergétique, de la crise des matières premières, des problèmes de croissance démographique, etc. Mais on devra limiter la bureaucratie afin qu’elle ne puisse ni freiner l’évolution de la société, ni en redevenir une composante dominante. Il faudra au contraire inventer un mécanisme qui permette d’amoindrir en permanence son rôle au profit des décisions directes des producteurs et de toute la population.
A partir du critère fondamental de la participation au pouvoir et à l’élaboration des décisions, la société tchécoslovaque est donc dominée par l’opposition fondamentale entre le Centre bureaucratique (soutenu par la bureaucratie) et la grande masse des travailleurs.
Cependant d’autres divisions traversent notre société, nous devons maintenant les analyser.
Il y a la division entre les ouvriers qualifiés et ceux qui n’ont aucune formation, entre les travailleurs manuels et les intellectuels, entre les hommes et les femmes, entre les vieux et les jeunes, entre les Tchèques et les Slovaques, entre les membres de ces deux nationalités majoritaires et ceux des minorités nationales, entre les habitants des villes et ceux des campagnes, entre croyants et athées, entre les membres du P.C.T. et les autres, etc. Ces divisions sont très importantes pour comprendre certains problèmes particuliers et pour les résoudre. Néanmoins, notre analyse fondamentale doit partir des antagonismes centraux, du point de vue du travail et de la participation au pouvoir. La société tchécoslovaque est divisée en classes et en couches sociales qui ne sont pas délimitées de façon précise. Elles ont, dans leur majorité, des rapports différents aux moyens de production. Leur histoire et le caractère de leur travail sont également très diversifiés.
En dehors du groupe bureaucratique déjà décrit, il y a surtout la classe ouvrière. Très nombreuse, elle englobe plus de la moitié de la population apte au travail. Il s’agit en général de travailleurs manuels, quoique la part d’activité intellectuelle s’y accroisse. Aussi bien dans les domaines productifs qu’improductifs, c’est un travail d’exécution, subordonné aux ordres. Quand elle est organisée - ce n’est pas encore le cas chez nous - la classe ouvrière représente la force la plus importante dans la lutte pour les droits de tous les travailleurs. Du point de vue social, c’est la classe la plus opprimée de la société. Elle est chaque jour confrontée aux comportements et aux privilèges des maillons inférieurs et moyens de la bureaucratie. Ces petits bureaucrates personnifient pour elle l’ensemble du système détesté. Le travail des ouvriers et surtout de certaines catégories d’entre eux a un caractère vital pour l’ensemble de la société. Aussi, la classe ouvrière a-t-elle entre ses mains une arme avec laquelle elle peut, en un temps très court, paralyser l’ensemble de la vie économique.
Comme l’écrivent Jacek Kuron et Karol Modzelewsky dans leur Lettre ouverte au P.O.U.P., la position de subordination de la classe ouvrière détermine l’oppression des autres classes et couches de la société. En se libérant, les travailleurs libéreront l’ensemble de la population. Elle sera débarrassée de la police secrète, les libertés politiques seront rétablies. L’abolition de la censure libérera des lecteurs, des écrivains, des journalistes, des artistes. L’émancipation des travailleurs fera disparaître la dictature de la bureaucratie, le fonctionnaire ne dépendra plus de l’oligarchie au pouvoir, les agriculteurs pourront contrôler directement leur production. La démocratie ouvrière sera socialement la plus large, car les ouvriers forment aujourd’hui la composante la plus subordonnée de la société. Voilà ce que disent, en substance, Kuron et Modzelewsky dans leur lettre.
Chacun sait que la propagande officielle ment lorsqu’elle parle du pouvoir de la classe ouvrière dans l’Etat, quand elle vante le caractère ouvrier de l’Etat, quand elle affirme que la classe ouvrière gouverne (dans le passé elle parlait même, bien que de façon embrouillée, de dictature du prolétariat !). Mais très peu de gens réalisent qu’au bout de trente années de pouvoir, la bureaucratie n’a rien changé de fondamental dans la position sociale des ouvriers. Ils représentent toujours un peu plus de 50 % de la population active - le nombre absolu d’ouvriers a légèrement augmenté mais leurs droits, en particulier dans le domaine du travail, n’ont nullement progressé. Au contraire, certains ont été abolis : le droit de grève, le droit syndical, la possibilité de former des groupes ouvriers d’entraide. Bien d’autres encore, qui concernent l’ensemble de la population ont été supprimés (les libertés démocratiques). De plus, et c’est peut-être le plus grave, les ouvriers ne reçoivent qu’une éducation primaire et une formation secondaire spécialisée. Certes, le niveau d’instruction s’est amélioré, mais dans une moindre mesure que celui des lycées et des grandes écoles, où le nombre des étudiants a brusquement augmenté ces vingt dernières années. Tout cela creuse l’écart existant entre les ouvriers et les autres travailleurs non manuels. En maintenant la classe ouvrière dans l’état de force de travail faiblement consciente de ses droits, le système bureaucratique commet l’un de ses plus grands crimes. Et de surcroît, il usurpe le titre de « pouvoir ouvrier » !
On peut comparer à celle de la classe ouvrière, la situation d’autres couches sociales, en particulier des employés et des petits fonctionnaires. Ils ont le même rapport aliéné aux moyens de production, mais leur travail est différent, puisqu’il s’agit d’un travail intellectuel (assez simple). Ils sont de tradition différente, la plupart d’entre eux ayant des origines paysannes (petits exploitants, artisans). Leur nombre s’est considérablement accru, dans le secteur tertiaire, ces trente dernières années. Il y a aussi les techniciens peu ou moyennement qualifiés. Très liés à la classe ouvrière, ils forment une couche transitoire entre elle et l’intelligentsia. Il ne faut pas les confondre avec les dirigeants économiques subalternes que nous avons déjà évoqués comme partie intégrante de la bureaucratie.
L’intelligentsia pour sa part, forme une couche sociale très différenciée, celle qui l’est peut-être la plus. Une grande partie de ses membres opère dans les rangs de la bureaucratie. L’élévation du niveau culturel des bureaucrates a été très lente, mais elle n’a pas discontinué depuis des décennies. Aussi leur niveau d’instruction s’est-il élevé. Certaines composantes de l’intelligentsia jouent - et souvent ne font vraiment que « jouer » un rôle bureaucratique. C’est le cas des instituteurs ou d’un nombre considérable de chercheurs scientifiques, la majorité des artistes.
Cependant, beaucoup d’intellectuels se situent très près de la classe ouvrière, comme les techniciens ou les médecins. Ceux de formation humaniste - les chercheurs en sciences sociales, les artistes, les journalistes, les ecclésiastiques - quand il ne sont pas en opposition ouverte, minent le système de l’intérieur avec leurs efforts réformistes. D’autres, mais c’est une minorité, servent la bureaucratie. Il y a également des membres de l’intelligentsia étroitement liés aux agriculteurs des coopératives de production et aux ouvriers agricoles, il y en a enfin qui travaillent dans l’armée.
Cette dispersion qui nous empêche de caractériser l’intelligentsia comme une classe sociale, est un facteur de faiblesse. Par contre, elle tire sa force d’une expérience multiforme, de son instruction, de sa clairvoyance et de ses idées. Si elle bénéficie d’un niveau de vie meilleur que les autres groupes sociaux - à l’exception de la bureaucratie - il n’en demeure pas moins qu’elle ressent plus que d’autres les oppressions et l’absence de liberté. C’est elle qui cerne le mieux le fond des problèmes. De par sa profession, elle a souvent le plus grand intérêt aux changements sociaux. Bien qu’elle ne soit pas en mesure de les réaliser seule, c’est souvent elle qui a le plus d’initiatives dans le combat antibureaucratique. C’est le cas en particulier des étudiants, des jeunes intellectuels et des techniciens. Elle peut, à différents moments, prendre la tête du mouvement des travailleurs. Elle peut jouer le rôle de détonateur et provoquer des changements brusques dans l’orientation de la société.
Aucun de ceux qui ont participé à l’élaboration de ce texte, n’attribue à l’intelligentsia la place de force dirigeante de la société, que ce soit dans le passé, le présent ou l’avenir. Nous avons cependant des appréciations différentes sur son poids en tant que couche sociale, lors du renversement du pouvoir. Nos opinions divergent également sur les possibilités d’action de chacune de ses composantes, sur le rôle de l’intellectuel en tant que personne particulière, comme producteur d’idées d’avant-garde, comme détonateur, ou enfin comme organisateur. Ces divergences touchent en particulier à l’interprétation des rapports entre l’intelligentsia (sa composante politique active) et les autres travailleurs (notamment la classe ouvrière). Le rôle et l’apport de chacun de ces groupes dans le processus révolutionnaire seront déterminés par le rythme même des changements, par leur degré de spontanéité, par leurs coûts sociaux. Le rôle des travailleurs, comparé à celui de l’intelligentsia, sera d’autant plus important que l’évolution sera conflictuelle et rapide, que pèseront des menaces. Par contre, si le processus est moins orageux, s’il n’est pas menacé de l’extérieur, alors l’intelligentsia occupera une plus grande place. En tant qu’organisatrice de la vie sociale et politique, elle sera le porte-parole des travailleurs et des autres composantes de la population.
Les ouvriers agricoles des fermes d’Etat ont un statut analogue à celui de la classe ouvrière. Ils entretiennent des liens privilégiés avec la plus récente de nos classes sociales, les travailleurs des coopératives agricoles unifiées. Mais l’importance de ces derniers ne cesse de diminuer. Leur nombre va décroissant - au milieu des années soixante-dix, il n’y avait plus que 700 000 agriculteurs employés dans des coopératives unifiées - et leurs conditions de vie et de travail tendent à se confondre avec celles de la classe ouvrière. Les agriculteurs ont intérêt, eux aussi, à un bouleversement fondamental de leur position sociale, même si c’est dans une moindre mesure que la classe ouvrière. Ils sont tout aussi concernés par une démocratisation de la vie publique, indispensable pour rendre possible la formation de leurs propres organisations et pour les débarrasser de la tutelle des conseils agricoles de district et du parti communiste de Tchécoslovaquie.
On compte parmi les groupes sociaux les moins nombreux, la classe des agriculteurs privés et individuels qui est plutôt un résidu historique, les membres des coopératives non agricoles et un groupe très restreint de travailleurs indépendants. Il faut parler enfin de ceux qui ne participent pas à la vie active : les retraités (pour invalidité ou à cause de leur âge, environ 20 % de la population), les femmes au foyer, les étudiants, les apprentis, les lycéens, les soldats accomplissant leur service obligatoire et les jeunes de moins de quinze ans. Ces groupes forment, en gros, la moitié de la population. Selon les cas ils sont plus ou moins bien intégrés mentalement et socialement, à un groupe donné de la population active, à son mode de vie familial, à son histoire, etc. Mais leurs problèmes sont spécifiques.
En conclusion de cette brève analyse nous dirons que tous les groupes de travailleurs sont, au même titre que la population vivant en dehors du procès de travail, subordonnés à la bureaucratie. Ils sont exploités par elle. Ils vivent dans l’oppression, même si cette dernière prend des formes diverses et est ressentie différemment. En Tchécoslovaquie, les intérêts de chaque groupe social particulier opprimé par la bureaucratie ne sont pas unifiés. Ils ne sont pourtant pas contradictoires par principe. Au contraire. Tous les travailleurs peuvent et doivent unir leur espoir général de chasser la bureaucratie et d’installer de meilleures conditions sociales.
Car nous savons, comme cela a été écrit il y a cent trente ans, que les oppresseurs n’abandonnent pas volontairement leur position, qu’il faut lutter pour renverser la bureaucratie.

P.-S.

Source : Petr UHL, Le socialisme emprisonné, une alternative socialiste à la normalisation, Editions Stock, Stock2 & La Brèche, Paris, 1980, tome 20, p. 111-127.

Préface de Pierre Franck. Traduit du tchèque par Antonin Bàsta et Jean-Yves Touvais. Notes et présentation de Jean-Yves Touvais.

Notes

[1Statut W. Pieck : le directeur est nommé par le Conseil après appel de candidature, il a le droit de nommer lui-même les cadres dirigeants de l’entreprise, il est nommé pour cinq ans, « il a l’entière responsabilité de la direction opérationnelle de l’usine, de l’organisation du travail et du processus du travail ». Ses pouvoirs sont donc relativement étendus, mais il doit se soumettre aux décisions des organes d’autogestion. Dans Le Projet de loi..., élu selon la même modalité, le directeur a beaucoup plus de pouvoir et d’indépendance. Il a un contrat de cinq ans renouvelable automatiquement. (Op.cit.) (N.d. T.)

[2Tous les conseils constitués en 1968 élisaient leur président. (N.D.T.)