Antonio Negri, la multitude contre l’Empire

, par CORCUFF Philippe

Empire, de l’universitaire américain Michael Hardt et du philosophe italien Antonio Negri [1], est devenu un best-seller international de la contestation. Multitude [2] en constitue la suite. Ces deux ouvrages prolongent des travaux de A. Negri sur Baruch Spinoza (1632-1677) et Karl Marx (1818-1883). Il s’agit de créer un cadre postmarxiste, toujours alimenté par K. Marx mais qui cherche une ouverture du côté de Gilles Deleuze et de Michel Foucault. Les thèses de A. Negri sont particulièrement discutées en France dans la revue Multitudes, dirigée par l’économiste Yann Moulier Boutang.
L’empire serait la forme suprême de la domination internationalisée du capitalisme, distincte des impérialismes antérieurs. Les Etats-nations, même le plus puissant d’entre eux (les Etats-Unis), n’auraient plus la primauté. L’empire se déploierait dans une logique incessante de mobilité à l’intérieur de réseaux : « C’est un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l’espace du monde entier à l’intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. » L’empire, ce serait un « pouvoir absolu », qui n’aurait « plus d’extérieur ». La place hégémonique occupée par « le travail immatériel », c’est-à-dire « une forme de travail qui crée des produits immatériels, tels que du savoir, de l’information, de la communication, des relations, ou encore des réactions émotionnelles », en serait une des principales caractéristiques socioéconomiques.
Pourtant, de nouvelles possibilités de libération émergeraient « de l’intérieur de l’empire ». Ce sont « les résistances, les luttes et les désirs de la multitude ». Cette multitude, nouveau sujet émancipateur, apparaît éclatée. Ainsi, « la multitude est une multiplicité, un ensemble d’individualités ». C’est de la confrontation avec les pouvoirs « constitués » (institutions, représentation politique) que surgirait « le pouvoir constituant de la multitude » (l’effervescence créatrice des subjectivités).
M. Hardt et A. Negri nous obligent à regarder le monde en train de se faire avec un autre œil, sans nostalgie. Toutefois, focalisés sur le neuf, ils apparaissent insuffisamment attentifs au caractère composite du réel, ne se réduisant pas aux tendances nouvelles. Face aux dérives de l’institutionnalisation (« le constitué ») rencontrées de manière récurrente par les mouvements subversifs, ils ont l’avantage de mettre en avant la dimension créatrice des subjectivités (« le pouvoir constituant de la multitude »). Mais, dans une focalisation sur « ce qui bouge », ils évitent de se confronter à la question des institutions, qui ont aussi des aspects protecteurs des droits individuels et collectifs.
Les deux auteurs abordent de front la question de la pluralité humaine. Mais leur combinaison de marxisme et de nietzschéisme risque de juxtaposer les inconvénients de ces deux courants intellectuels : d’une part, celui d’une vision encore plus homogène de l’ordre établi que les marxistes (l’empire) et, de l’autre, celui d’une dispersion de la contestation empruntée à la tradition nietzschéenne (la multitude). Le monde existant apparaît trop cohérent et les forces de résistance trop éclatées. Cependant, dans Multitude, ils rectifient quelque peu le tir : la multitude serait « faite de singularités agissant en commun ». Cette harmonie postulée entre les singularités individuelles et l’espace commun a quelque chose d’un conte de Noël un peu magique.

Notes

[1Trad. Franç., Exils, 2002 (réédition poche en 10-18 en 2004).

[2Trad. franç., La Découverte, 2004.