Stalinisme : le « complot des Blouses blanches »

, par KRIVINE Jean-Michel

Le « complot des blouses blanches » (en russe : diélo vratchei ; « l’affaire des médecins ») est la dernière « affaire » mise au point par Staline qui devait mourir trois mois après son déclenchement. Elle est particulièrement instructive car on y retrouve les mêmes méthodes que celles utilisées lors des procès de Moscou des années 1930, où avaient déjà été condamnés trois médecins « criminels ». Mais, fait alors unique, grâce à la mort de Staline, et pour la première fois, les mêmes qui avaient accusé les médecins furent obligés de dire qu’ils avaient menti. Certains d’entre eux, comme Béria, l’un des chefs de la Sécurité, qui avait accompli depuis 1938 les pires œuvres de Staline, annonça lui-même la libération des « médecins sionistes » qui avaient été arrêtés en 1952. Cela n’empêcha pas le chef du parti, Khrouchtchev, et celui du gouvernement, Malenkov, de faire fusiller ce dirigeant (qui cherchait à prendre leur place...) en juin 1953, de n’annoncer son arrestation que le 10 juillet et de prétendre tenir un procès officiel en décembre...
Dans le communiqué de l’agence Tass du 13 janvier 1953, repris par l’Humanité, il était précisé que « La majorité du groupe terroriste [...] était liée à l’organisation juive internationale nationaliste bourgeoise Joint, créée par les services secrets américains soi-disant pour venir en aide aux juifs d’autres pays. En réalité, sous la houlette des services américains, cette organisation mène une intense activité d’espionnage, terroriste et subversive, dans plusieurs pays dont l’Union soviétique. Vovsi a déclaré aux enquêteurs qu’il avait reçu de l’organisation Joint, aux Etats-Unis, l’ordre d’“d’exterminer les cadres dirigeants de l’URSS” par l’intermédiaire du médecin moscovite Chimelovitch et du nationaliste juif bourgeois Mikhoels. » Sur les neuf noms cités, six étaieéént Juifs. Ils étaient accusés d’avoir assassiné, par des traitements volontairement inappropriés, Jdanov, membre du Politburo, en 1948 et Chterbakov, secrétaire du Comité central, en 1945. Ils avaient été dénoncés par Lidia Timachouk, médecin radiologue affectée à l’hôpital du Kremlin, mais comme le révélera Khrouchtchev, collaboratrice des services de sécurité. Elle fut décorée de l’Ordre de Lénine.

 L’engagement du PCF

Ceux qui furent particulièrement traumatisés par cette « affaire » furent les médecins communistes français. J’en étais, je peux donc parler en connaissance de cause. Certes, à 14 ans, en 1946, j’avais suivi mon frère aîné aux Jeunesses Socialistes (JS) qui étaient sous l’influence d’un excellent dirigeant (trotskiste caché), André Dunoyer (en fait, André Essel, le futur patron de la FNAC). En juin 1947 le PS avait dissous la direction des JS dont les militants s’étaient permis de siffler le cortège des dirigeants socialistes défilant au Mur des fédérés. Plusieurs organisations furent créées pour essayer de regrouper les « dissous » mais elles ne tinrent que quelques mois. En janvier 1949, me référant à la position trotskiste de « défense inconditionnelle de l’URSS » en cas de prochain conflit mondial, j’adhérais au PCF et créais une cellule au lycée Condorcet. Lorsqu’à 16 ans on est bombardé de responsabilités, on se soumet à la ligne dirigeante... et je devins un bon stalinien du lycée à la Faculté de médecine.
En janvier 1953 nous reçûmes les informations sur « les assassins en blouse blanche » sans trop d’émoi. Nous étions habitués aux dénonciations vigoureuses faites par des dirigeants ou des personnalités : par exemple l’Affaire Lyssenko de 1948, ce biologiste soviétique qui affirmait sans preuves véritables l’hérédité des caractères acquis, nous avait mobilisé. Il devait régner en URSS jusqu’en 1955.
Le nécessaire fut fait par les dirigeants du PCF pour que les médecins communistes manifestent leur accord. Cela est notamment raconté par Annie Kriegel dans ses Mémoires [1]. A l’époque elle s’appelait Annie Besse et était une responsable permanente stalinienne très convaincante. C’est à elle que le dirigeant Raymond Guyot demanda d’aller voir le docteur Lafitte et de faire signer une déclaration soutenant la direction soviétique par une dizaine de médecins. Elle paraîtra dans l’Humanité du 27 janvier 1953 avec dix signatures (dont la moitié de Juifs...). Vingt ans après, l’un des signataires, le Dr Jean Dalsace, affirmera que le texte publié dans l’Humanité n’avait « aucun rapport » avec celui qui avait été soumis à une « approbation de principe ».
Il n’y eut pas qu’eux pour se mouiller ainsi : à la demande de la direction, des listes ont circulé dans les hôpitaux pour affirmer sa solidarité avec la direction soviétique, ainsi que l’avaient fait les dix. Je me rappelle en avoir signé une...
Inutile de préciser qu’après le décès du « petit père des peuples », le 5 mars 1953, plusieurs des dix signataires furent traumatisés quand ils apprirent la vérité. D’après Philippe Robrieux : « Ils demandent des explications à ceux qui les ont entraînés. Certains s’indignent, d’autres doutent, mais leurs voix, timides et discordantes, finiront par être étouffées ». Par exemple le Dr Le Guillant, psychiatre, avait écrit un incroyable article de 36 pages dans La Nouvelle Critique de mars 1953 : « Les médecins criminels ou la science pervertie ». Il le terminait ainsi : « Aussi, en ce qui me concerne, je me félicite tout simplement que les soviétiques aient mis la main au collet de quelques médecins qui pervertissaient et déshonoraient mon métier ». Il avait complété son article par des extraits du compte-rendu sténographique du procès de Moscou de mars 1938 (celui de Boukharine) où trois médecins avaient été accusés d’avoir assassiné Gorki et les dirigeants soviétiques Kouibychev et Menjinski (président de l’OGPU). Deux d’entre eux furent fusillés (Levine et Pletnev) et le troisième (Kazakov) condamné à 25 ans de détention (il mourut quelques jours avant sa libération). Ils avaient évidemment tout avoué. En fait ils avaient diagnostiqué la paranoïa [2] de Staline et en avaient parlé à certains dirigeants du parti.
Le Guillant ne s’en remit pas. Annie Kriegel affirme que « la brûlure de l’infamie dont il s’était rendu complice fut inguérissable. Brisé, il mourut sans se l’être à lui-même pardonné ». Ce que confirme Dominique Desanti qui conclut : « Le souvenir de cet article le conduira, après le XXe Congrès, au seuil de la dépression ». Quant au « pauvre Lafitte », Juif roumain, Annie Kriegel précise qu’il est désigné, au soulagement général, comme « le pelé, le galeux d’où vient tout le mal ».

 Antisémitisme honteux

Si la condamnation de médecins-assassins n’était pas un fait nouveau en URSS, la proportion de Juifs parmi eux, l’était. L’arrestation du premier groupe se déroula en novembre 1952. Tout fut organisé par Rioumine, un protégé de Staline, chef des services de l’instruction judiciaire du MGB (Ministère de la Sécurité d’État). Fut également arrêté le ministre du MGB, V. Abakoumov, un protégé de Béria. Rioumine espérait un procès identique aux précédents dont il pourrait tirer des tas d’avantages pour lui. C’était un antisémite notoire qui était persuadé que les Juifs préparaient l’assassinat des dirigeants du parti et du gouvernement avec l’aide des médecins qui les soignaient. La question se pose pour ceux qui n’ont pas connu ces années : le fait qu’il y ait eu six Juifs sur dix parmi les arrêtés signifie-t-il qu’il y avait à ce moment une vague d’antisémitisme en URSS ? Bien sûr les staliniens de l’époque affirment le contraire. Citons l’ex-stalinienne Annie Besse qui parle dans les Cahiers du communisme de février 1953 de « la calomnie typiquement social-démocrate de l’antisémitisme qui régnerait en Union soviétique et parmi les communistes ». « De même, pour ce qui concerne les médecins criminels — qui, pas plus que les accusés de Prague, ne sont pas tous Juifs — il ne s’agit pas de leur imputer à crime leur origine juive, dont il n’est d’ailleurs pas fait mention, mais leur forfait ». Devenue Annie Kriegel, elle dira exactement le contraire 24 ans plus tard [3] : « Enfin en février 1953, le “complot des blouses blanches” était destiné à donner le signal du passage à ce qu’on peut tenir pour la version soviétique de la “solution finale” — la déportation de la totalité des Juifs — quand un grain de sable salvateur bloqua l’entreprise : la mort de Staline en mars 1953 ».
Dès 1946 une campagne avait été lancée contre le « cosmopolitisme ». Pendant la guerre, en 1942, avait été créé un Comité antifasciste juif sous la direction de l’acteur Salomon Mikhoels, directeur du théâtre yiddish de Moscou (et oui, il y en avait un...). Il comprenait d’éminentes personnalités juives (dont Paulina Jemtchoujina, l’épouse de Molotov) et éditait le journal Einikeit.
Comme le fait remarquer J-J Marie [4] : « Staline désirait utiliser les Juifs soviétiques pour faire pression sur les Juifs américains, pousser le gouvernement américain à entrer au plus vite en guerre contre l’Allemagne et, au nom de la solidarité juive contre l’antisémitisme nazi, leur extorquer quelques fonds ».
En juin 1948 Mikhoels est tué lors d’un prétendu accident de voiture (version officielle). Il aura de grandioses obsèques. Le Comité antifasciste juif est dissous le 21 novembre, car « devenu un centre de propagande antisoviétique », son journal est interdit et, à partir de 1949, commence ce que certains ont appelé « la chasse aux Juifs ». Les membres du Comité seront torturés et tous avoueront (sauf un). Leur procès aura lieu à huis-clos deux ans et demi après leur arrestation et, Israël ne voulant pas se rallier au « camp de la paix », ils seront tous discrètement fusillés en août 1952. Quelques mois plus tard commence « l’affaire des médecins » qui, elle, fera du bruit. Eux aussi seront torturés et beaucoup avoueront des crimes imaginaires. C’est en novembre 1952 qu’eurent lieu les premières arrestations massives de « médecins criminels ». Certes il n’y eut pas que les neuf noms cités dans le communiqué initial : plusieurs centaines de médecins et pharmaciens juifs se retrouvèrent derrière les barreaux.
Rappelons qu’à la même époque (en novembre 1952) avait lieu en Tchécoslovaquie le procès Slansky : sur les quatorze cadres condamnés à mort, onze étaient juifs (dont Slansky).
Le 21 janvier 1953, le secrétaire du PCF, Auguste Lecœur, fit un discours à la Mutualité, qu’il a dû regretter ultérieurement, pour célébrer l’anniversaire de la mort de Lénine, publié dans les Cahiers du communisme de février 1953 : « De même que les médecins honnêtes n’oublieront pas que présentement on veut non seulement camoufler les crimes monstrueux des médecins nazis avec la blouse blanche de la profession, mais encore les crimes de leurs confrères assassins qui viennent d’être justement arrêtés en Union soviétique ». Et juste après, vient un passage qui a été censuré dans l’Humanité de l’époque : « Les tentatives des fauteurs de guerre de vouloir camoufler leurs crimes avec la lévite du rabbin, la blouse du médecin ou la soutane du prêtre, sont un procédé classique qui peut encore tromper quelques bourgeois peureux, mais qui est trop usé pour émouvoir la classe ouvrière ».
Pour conclure nous nous permettrons de reproduire un article inhabituel paru dans l’Humanité du centenaire (1904-2004). Il a pour titre : « Moscou : Du procès des blouses blanches à l’univers du goulag ». Le titre est incorrect car le procès n’avait pas encore eu lieu, mais les quelques lignes sous-jacentes sont gratinées pour l’organe du PCF :
« Des médecins, pour la plupart juifs, avaient été arrêtés, torturés et condamnés pour attentat contre Staline.
« 4 avril. La Pravda publie un communiqué qui annonce la libération des quinze médecins du “complot des blouses blanches”, accusés d’avoir attenté à la vie de Staline. Leurs aveux ont été obtenus par la torture. Les accusations portées contre eux, aux allusions antisémites, s’inscrivent dans un climat où les activités des organisations juives avaient été réduites à rien et où, en août 1952, des écrivains et personnalités juives avaient été fusillés pour “sionisme” ou “cosmopolitisme”. Arrestations et procès se sont multipliés durant les dernières années de Staline. En France, les révélations sur les camps staliniens, niées par l’Humanité, donnent lieu à des campagnes anticommunistes, avec lesquelles Jean-Paul Sartre prend ses distances en démissionnant du Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, qui s’était emparé de ce thème. »

 Témoignage d’Arthur London

Arthur London, condamné à perpétuité au procès de Prague en 1952, réhabilité en 1956, raconte dans L’Aveu (Gallimard, collection Folio, Paris 1986) :
« Devant moi, quatre hommes dont un en civil — le commandant Smola — qui me prend à la gorge et crie avec haine : “Vous et votre sale race, nous saurons vous anéantir ! Vous êtes tous pareils ! Tout ce qu’Hitler a fait n’était pas bon, mais il a détruit les Juifs, et cela est une bonne chose. Trop encore ont échappé aux chambres à gaz. Ce qu’il n’a pas terminé, nous le finirons.” Et tapant rageusement le sol du pied : “C’est à dix mètres sous terre qu’on vous ensevelira vous et votre sale race !” »
« Ces paroles sont proférées par un homme qui porte l’insigne du Parti à la boutonnière, en présence de trois autres, en uniforme, qui approuvent par leur silence ! »

 Document : déclaration de médecins parisiens

Un groupe de médecins terroristes vient d’être découvert en Union soviétique ; ils ont attenté à la vie de dirigeants de l’URSS ; ils ont été démasqués comme agents des services de renseignement américains ; certains d’entre eux avaient été recrutés par l’intermédiaire du Joint, organisation sioniste internationale.
Les médecins français estiment qu’un très grand service a été rendu à la cause de la paix par la mise hors d’état de nuire de ce groupe de criminels, d’autant plus odieux qu’ils ont abusé de la confiance naturelle de leurs malades pour attenter à leur vie.
Les agents français et sionistes des services américains en France essayent de surprendre la bonne foi du corps médical français en lui demandant de se solidariser avec les criminels.
Ils nient les crimes eux-mêmes sans avancer d’autres arguments que leur monstruosité. Alors que l’histoire récente des crimes médicaux nazis est là pour nous prouver jusqu’à quel degré de perversion ont pu être entraînés certains membres d’un corps médical qui, dans sa totalité, les rejette de son sein et leur dénie le droit au beau titre de médecin.
Ils osent accuser l’Union soviétique d’antisémitisme alors que le pays du socialisme, le premier, a extirpé les racines mêmes de toute discrimination raciale et que l’antisémitisme y est puni par la loi.
Nous faisons confiance au corps médical français pour réprouver ces crimes et pour repousser les manœuvres de leurs complices français qui tentent de falsifier les faits. Ils apporteront ainsi une contribution importante à la lutte du peuple français pour son indépendance nationale et pour la défense de la paix.
Yves Cachin, Henri Chrétien, Jean Dalsace, Hector Descomps, Pierre Frumusan, Paul Hertzog, H.P. Klotz, Victor Laffite, Raymond Leibovici, Jeanne Lévy.
L’Humanité du 27 janvier 1953.

 Extrait du rapport (secret) de N. Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS, février 1956

[...] Rappelons aussi « l’affaire du complot des médecins ». En fait, il n’y avait pas « d’affaire » en dehors de la déclaration d’une doctoresse Timachouk qui, probablement, a subi l’influence ou reçu les ordres de quelqu’un (elle était après tout une collaboratrice non officielle des organes de la sécurité d’État) d’écrire une lettre à Staline dans laquelle elle déclarait que les médecins appliquaient des méthodes prétendument incorrectes de traitement médical.
Une telle lettre a suffit à Staline pour venir aussitôt à la conclusion qu’il y avait des médecins comploteurs en Union soviétique. Il donna les ordres pour faire arrêter un groupe de médecins soviétiques qui étaient d’éminents spécialistes. Il donna personnellement des avis sur la conduite de l’enquête et la méthode d’interrogation des personnes arrêtées.
Il dit que l’académicien Vinogradov devait être enchaîné, qu’un autre devait être battu. A ce Congrès se trouve délégué l’ancien ministre de la Sécurité d’État, le camarade Ignatiev, Staline lui dit sèchement : « Si vous n’obtenez pas d’aveux des médecins, je vous raccourcirai d’une tête. » [...]
Peu après l’arrestation des médecins, nous — membres du Bureau politique — avons reçu les procès-verbaux des médecins : des aveux de culpabilité. Après la remise de ces procès-verbaux, Staline nous dit : « Vous êtes aveugles comme des chatons ; qu’arrivera-t-il sans moi ? Le pays périra parce que vous ne savez pas comment reconnaître les ennemis. » [...]

Notes

[1Annie Kriegel, Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont, Paris 1991.

[2Maladie psychiatrique avec troubles caractériels (orgueil, méfiance, agressivité, susceptibilité, fausseté de jugement, surestimation de soi).

[3Annie Kriegel, Les Juifs et le monde moderne, Seuil, Paris 1977, p. 226.

[4Jean-Jacques Marie, Les derniers complots de Staline — L’affaire des blouses blanches, Éditions Complexe, Paris 1993.