Socialisme yougoslave

, par SAMARY Catherine

Le système yougoslave est en crise. Une crise globale – morale, politique, sociale, économique, nationale – qui dure et divise cette mosaïque de peuples [1] depuis le tournant des années quatre-vingt. C’est dire que, moins que jamais, il n’y a de concensus en Yougoslavie sur le « socialisme yougoslave » et son histoire — ou si l’on préfère sur les causes de la crise actuelle.

Les « lunettes » nationalistes serbes, par exemple, sélectionnent aujourd’hui tous les faits qui « prouveraient » que Tito et ses compagnons auraient voulu brimer la nationalité serbe (amputée d’une bonne partie du territoire qu’elle revendiquait) voire, dans la continuité de la ligne du Komintern de l’entre-deux guerre, détruire la Yougoslavie (en la confédéralisant à l’extrème). Paradoxalement, en 1971, les Croates dénoncaient à l’inverse la main-mise centraliste serbe sur l’Etat yougoslave. Les questions nationales yougoslaves, aujourd’hui à l’avant-scène sont évidemment d’abord le produit d’un passé, mais aussi d’échecs contemporains. Il serait dommage pour la réflexion socialiste que ces échecs empêchent d’apprendre dune expérience d’une très grande richesse. D’autant que le « cas » yougoslave, anticipe en réalité (notamment par l’introduction de l’autogestion et des réformes marchandes, mais aussi par ses questions nationales) bien des problèmes posés aujourd’hui, par exemple sous les cieux de Gorbatchev. Si l’on veut éviter des lunettes nationalistes déformantes, il faut s’efforcer d’intégrer dans l’analyse une complexité de facteurs : jusqu’à quel point y a-t-il eu rupture avec le stalinisme et comment le système politique a-t-il marqué le mode de fonctionnement de l’autogestion, les relations entre nationalités — et finalement les choix économiques ? Bien des débats actuels, de la Yougoslavie à l’URSS mettent la question de la démocratie socialiste au
coeur des problèmes. L’échec du « socialisme de marché » incite à remonter de l’économie au politique — et aux conditions globales (politiques, culturelles, économiques) de viabilité d’un système d’autogestion socialiste. Marx n’a donné aucune recette sur la construction du socialisme et n’avait pas prévu qu’on serait obligé de recourir au marché (mais jusqu’à quel point ?) dans la société post-capitaliste. C’est pourquoi l’étude et le bilan de l’expérience yougoslave est particulièrement nécessaire [2].

De la révolution à la rupture avec Staline

« Si l’on n’avait fait appel au peuple que pour la lutte contre l’occupant, sans lui faire comprendre en même temps que par cette lutte, il acquerrait quelque chose de nouveau, de bien meilleur, que jamais plus l’ordre ancien ne reviendrait, il aurait été impossible d’unir tous les peuples dans cette lutte, d’y intégrer de si larges masses populaires et de tenir jusqu’au bout, c’est-à-dire de vaincre ». (Josip Bros Tito, cité par Edouard Kardelj, Rapport au Ve congrès du Parti Communiste Yougoslave, Éditions du Livre Yougoslave 1949).

Il y a là, de faςon concentrés à la fois une interprétation de la révolution yougoslave par les principaux cadres du Parti — et le point central du conflit d’orientation qui les avait opposés à Staline pendant la guerre : la lutte fut menée par les Partisans dirigés par Tito, sans se limiter (comme l’exigeaient Staline et sec alliés) à former un front antifasciste appuyé sur la résistance des partisans du Roi en exil (les Tchetniks) de Mihailovic. (Dedijer, Fejtö)
Les conflits avec Staline se poursuivirent après la victoire : « Ils ont voulu nous exploiter économiquement » explique Vladimir Dedijer (1953) le principal biographe de Tito. (Cf. aussi M. Pijade, Kotcha-Popovic). L’impact de la révolution yougoslave sur les peuples de la région et la possibilité que se constitue une Fédération Socialiste des Balkans (Fejtö) échappant au contrôle du Kremlin accélérera sans aucun doute la décision prise par Staline d’« excommunier la clique tito-fasciste » en 1945 – et de mettre au pas les PC de cette région.

Les étapes du système yougoslave après la rupture de 1948

De 1949 à 1964, le régime va se dissocier du « modèle soviétique » d’abord fidèlement reproduit – mais sans retour explicite sur le passé stalinien du parti et sans remise en cause du parti unique. Milovan Djilas, compagnon de Tito dans la lutte et cadre du nouveau régime, produira des textes sur la dégénérescence bureaucratique de l’URSS comme explication du stalinisme (1950) pour être finalement « purgé » (lors du rétablissement des liens avec Moscou...) ce qui le confortera dans son analyse de la « nouvelle classe ».
Apres une phase de collectivisation forcée, la decollectivisation de l’agriculture (à partir de 1953) et l’introduction de l’autogestion consolident la base sociale du régime soumis au boycott des « pays frères ».

Le nouveau système de planification dit « décentralisé » maintient une orientation des Brands choix stratégiques par le plan en l’associant à des formes de co-gestion des entreprises pour leur politique de court terme. (R. Bikanic, B. Horvat, K. Mihailovic)

Le rôle du parti est redéfini, mais le système de parti unique se maintient. L’intelligentsia critique la plus influente de cette époque est marxiste (cf. les philosophes marxistes animant la revue Praxis, notamment, Mihailo Markovic, Ljubomir Tadic, Svetozar Stojanovic, Zaga Golubovic, Mladen Caldarovic, etc.). Elle met le centre de gravité de sa problématique sur l’aliénation maintenue du travail dans un système bureaucratique et sur les limites de l’autogestion si celle-ci reste locale. Mais à sa vision d’un « système intégré » d’autogestion verticale et horizontale s’emparant du plan et démocratisant l’Etat, commence à s’opposer une critique libérale marchande du système existant. Branko Horvat présente une nouvelle théorisation du « socialisme de marché », considéré comme le seul compatible avec l’autogestion et l’efficacité économique. Derrière les conflits d’idées, il y a l’expression croissante de tensions sociales et nationales : en dépit d’une diécennie de très forte croissance et d’amélioration qualitative du niveau de vie, la contradiction principale apparaît entre les droits (autogestionnaires et nationaux reconnus> et le maintien d’un pouvoir de décision très centraliste. Le « décolage » économique explique aussi sans doute l’audace de l’ouverture ultérieure à la compétition mondiale.

— De 1965 à 1971 s’applique la réforme qui veut introduire le « socialisme de marché » : les fonds centraux d’investissements sont supprimés et le système bancaire est décentralisé, ce qui démantèle les principaux instruments antérieurs du plan. Pour que la logique marchande s’applique, les subventions sont réduites drastiquement, les prix largement libérés et soumis aux pressions extérieures.
« La Ligue des Communistes reconnaît que dans les conditions contemporaines, la production marchande est la seule forme possible d’extension rationnelle des forces productives et une pré-condition objective requise pour le développement de l’autogestion, et de la démocratie socialiste directe. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de poursuivre énergiquement l’orientation de la réforme vers une pleine affirmation des formes de la production socialiste marchande les plus développées et les plus libres, en s’opposant à tout subjectivisme et à tout refus par l’Etat des effets de ses lois économiques » affirme la Résolution du VIIIe congrès de 1969.

Dans cette optique de nombreux débats vont se déployer sur la notion de propriété sociale, distinguée de celle de propriété (étatique, et sur la place du secteur privé (I. Maksimovic, A. Bajt). Parallèlement, an élargit les droits des différentes Républiques et Provinces Autonomes de la Fédération.
Les philosophes marxistes de Praxis dénonceront à l’opposé ce qu’ils appellent une substitution du libéralisme marchand et du nationalisme à une effective démocratisation de tout le système. Les effets sociaux de la réforme (inflation, inégalités, chômage) vont provoquer : une montée des conflits au sein des entreprises (N. Jovanov, N.Popov), les manifestations (juin 1968) de l’intelligentsia de gauche et des étudiants contre « la bourgeoisie rouge » et l’accroissement des tensions nationales entre Républiques riches et pauvres. Une combinaison de répression et de concessions à ces divers mouvements marquera le tournant de 1971.

— De 1971 à 1979 on assiste aux ultimes réformes du temps de Tito (et de principaux cadres et théoriciens issus de la révolution – E.Kardelj et V. Bakaric). Une nouvelle Constitution (La Loi sur le Travail Associé) voit le jour en 1976 qui légalise le démantèlement des entreprises en petites unités de base autogérées (censées permettre un meilleur contrôle ouvrier contre les technocrates) et accentue l’aspect confédéral du pays (droit de veto, représentation égalitaire des Républiques quelle que soit leur taille). Un système de planification autogestionnaire par contrat limite les automatismes marchands et stimule une forte croissance. Sous la pression des revendications croates, le commerce extérieur se décentralise davantage encore.
La répression renforce la dégradation morale dans les rangs du Parti en dépit des campagnes contre les milliardaires et la corruption. La hausse du prix du pétrole et la récession mondiale heurte de plein fouet un système fragile et une économie en surchauffe. La décennie 80 sera celle de l’endettement de 20 milliards de dollars, et de la montée de nouveaux cadres pragmatiques, issus principalement de l’appareil d’Etat — la Ligue des Communistes Yougoslaves perd de plus en plus ses formes de légitimation de classe, au profit d’un éclatement en plusieurs partis s’affrontant selon des lignes nationalistes.

Depuis 1979 l’austérité a été imposée sous les préceptes du Fonds Monétaire International afin d’obtenir de successifs aménagements de la dette. Mais la chute du niveau de vie n’a jugulé ni l’inflation galopante (à trois chiffres dans la deuxième moitié de la décennie), ni le chomâge de plus de 10 % de la population active, ni l’endettement extérieur stable. Dans ce contexte les grèves ouvrières et les chauvinismes nationaux se sont déployés. Le Kosovo (A. Pipa) proche de l’Albanie – et la plus pauvre des régions yougoslaves – est devenue depuis les émeutes de 1981 une poudrière permanente. Son autonomie au sein de la République Serbe (et dans la foule, celle de la Vojvodine) est remise en cause par le dirigeant serbe S. Milosevic appuyé par des centaines de milliers de manifestants nationalistes. À l’autre extrême, la riche Slovenie préserve jalousement ses positions acquises contre toute recentralisation (politique) de la Fédération. La jeunesse de cette République a su utiliser les marges de libéralisme plus grandes qu’ailleurs pour développer des « mouvements alternatifs » (pacifistes, féministes...) en s’efforçant de leur trouver un soutien dans les institutions du régime : le Journal Mladina de l’Alliance des Jeunes Socialistes Slovènes qui a popularisé ces mouvements, et le Comité en défense des Droits de l’Homme qui est né (1988) face à la répression des jeunes activistes slovènes sont les porte-paroles les plus dynamiques d’un renouveau pointant au travers de la crise : laissons-les conclure sur ce qui est, selon eux la seule chance de surmonter cette crise « La claire reconnaissance des différences serait un pas vers la démocratisation du pays [...]. Sans démocratisation, il n’y a pas d’avenir pour la Yougoslavie. » (Interview de Miha Kovac, ex-éditeur de Mladina. New Left Review, n° 171, sept.—oct. 1988).

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Notes

[1La Yougoslavie est composée de Six Républiques (Slovénie, Croatie, Serbie – incluant deux Provinces Autonomes, la Vojvodine et le Kosovo – la Macédoine, la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro).

[2Notre point de vue est développé dans le livre Le marché contre l’autogestion – l’expérience yougoslave, co-édition La Brèche/Publisud, Paris 1988 qui analyse l’expérience yougoslave de la révolution à nos jours.