Économie

« France Télécom veut rester public »

, par AGUITON Christophe

Tous les syndicats des PTT appellent à la grève le 30 mai pour la défense du service public. Dans les télécoms comme ailleurs, la dérégulation des marchés européens préparée par Bruxelles est vue comme une menace pour l’avenir des services publics, comme l’explique Christophe Aguiton, secrétaire fédéral chargé des télécoms du syndicat Solidarités-Unitaires-Démocratiques (SUD).

  • En quoi la prochaine ouverture à la concurrence des télécoms en Europe est-elle une menace pour l’avenir du service public ?

Le Livre vert de la Commission de Bruxelles sur la déréglementation, dont les conclusions doivent être adoptées en juin par le Conseil des ministres des Télécoms, prévoit une ouverture quasi générale des marchés. La notion de service public adoptée par Bruxelles est insuffisante. En France, selon la commission, les coûts directement liés au service public ne représenteraient que 2 % de ses charges. Un tel niveau forcerait France Télécom à renoncer à ses traditionnelles péréquations.

  • Lesquelles ?

D’abord une péréquation sociale entre les utilisations professionnelles, c’est-à-dire les entreprises, et les particuliers. La concurrence obligera à baisser les tarifs des communications internationales, dont les entreprises sont les principales consommatrices, et à relever le coût des appels locaux, pénalisant ainsi les particuliers. Ensuite, une péréquation géographique qui garantit des tarifs homogènes sur l’ensemble du territoire. France Télécom affirme ne pas vouloir la remettre en cause, mais on ne voit pas comment cela sera possible à terme. La concurrence écrémera les grandes liaisons les plus rentables. France Télécom, obligé d’aligner ses tarifs sur ces liaisons, sera contraint d’alourdir la facture pour les zones rurales qu’il sera seul à couvrir. Enfin, une péréquation financière : un service public innovant doit être capable de prendre des risques sur le moyen et le long terme à travers des programmes dont les retours sur investissements ne viendront pas avant une dizaine d’années. C’est l’ensemble du réseau de France Télécom qui, hier, a permis de financer la télématique. L’ouverture à la concurrence et ses règles mettront fin à cette possibilité. D’une part, en obligeant à un retour sur investissement rapide et, d’autre part, en imposant l’équilibre financier segment par segment d’activité. Les autoroutes de l’information seront difficiles à financer dans ces conditions. A terme, c’est l’abandon de toute velléité de politique industrielle.

  • France Télécom n’est-il pas contraint d’évoluer pour se préparer au choc de 1998 ?

D’abord, nous estimons que les choses ne sont pas jouées, même au niveau européen. La France doit pouvoir se battre au Conseil des ministres des Télécoms de juin pour défendre en Europe des normes élevées de service public. Nous plaidons pour un vrai service public européen. Derrière le terme de « service universel » défendu par Bruxelles, il y a une remise en cause du service public tel que nous le connaissons en France, c’est-à-dire un service performant pour les usagers, à faible coût, avec une péréquation géographique et s’appuyant sur une politique industrielle. Une autre Europe des télécoms est possible. Au-delà des diversités nationales, des missions de services publics peuvent exister même dans les pays où les opérateurs sont privés.

  • Êtes-vous hostiles à un accord avec l’opérateur allemand Deutsche Telekom ?

Nous sommes pour le maintien d’un lien stratégique fort, qui a déjà permis de grandes réussites techniques comme le GSM, le radiotéléphone numérique. En outre, il est possible de conjuguer les traditions de service public de la France et de l’Allemagne. Nous ne sommes pas du tout sûrs que ce soit la politique actuelle de notre direction et de celle de Deutsche Telekom, qui vient de nommer comme PDG un ancien dirigeant de Sony. Echanger des participations, comme le propose la direction de France Télécom, nous paraît secondaire. Regardez l’exemple de Renault et Volvo, dont l’alliance a échoué malgré ce type d’accord. Le projet dans les télécoms, à fort contenu idéologique, ne sert en fait qu’à défendre l’idée de la privatisation de France Télécom. Une démarche qui conduira inéluctablement à l’abandon du statut de fonctionnaire.

  • Et l’alliance avec l’américain Sprint ?

Trois blocs mondiaux se sont formés sur le créneau des services aux entreprises : BT/MCI, ATT/Unisource et Sprint/France Télécom/Deutsche Telekom. Cette évolution nous inquiète car ces alliances puissantes ne pourront être contrôlées par qui que ce soit.

  • France Télécom est-il guetté par un syndrome Air France ?

Pas du tout. France Télécom réalise aujourd’hui 10 milliards de francs de bénéfices. C’est une des entreprises qui se porte le mieux, qui a le meilleur ratio chiffre d’affaires/bénéfices. Là, le parallèle ne tient pas. Même dans un cadre de concurrence généralisée, France Télécom, avec son statut actuel, peut maintenir ce niveau de bénéfice, en adaptant la structure interne de ses tarifs. La rentabilité de l’entreprise dépend de ses investissements technologiques et du coût du personnel. Ce dernier est relativement faible. Les fonctionnaires ont la garantie de l’emploi mais sont moins payés que dans le privé. Ainsi, plusieurs de nos collègues sollicités par Bouygues se sont vu offrir le double de leur traitement. Les futurs concurrents de France Télécom seront handicapés par un coût supérieur de la main-d’oeuvre. Et puis il n’y a pas de sureffectifs chez France Télécom, et pour le long terme, l’exploitant doit développer les nouveaux services, créateurs d’emplois, dont la population a besoin.

Les notions de service public et d’aménagement du territoire reviennent en force, favorisant la mobilisation des agents et la bienveillance de l’opinion. Si le gouvernement s’entêtait dans son projet, en passant en force, il est très probable qu’un conflit très important aurait lieu dans les télécoms, voire à la Poste.

P.-S.

Propos recueillis par Blandine Hennion et Edouard Launet.