Le départ d’un ancien trotskiste qui n’a rien renié

, par KRIVINE Jean-Michel

Laurent Schwartz est mort à l’âge de 84 ans, le 4 juillet 2000. Son décès a donné lieu à nombre de commentaires qui rendaient tous hommage à son exceptionnelle personnalité. Ce mathématicien de renommée mondiale avait su allier deux passions : celle de la science et celle de la défense des opprimés.

N’ayant aucune compétence pour traiter de la première, nous dirons simplement qu’il a été le premier Français à être honoré en 1950 de la médaille Field (l’équivalent du prix Nobel dans le domaine des mathématiques) pour la « théorie des distributions » qu’il avait découverte subitement en une seule nuit (« la plus belle nuit de ma vie » racontera-t-il...).

Il insistera toujours sur le côté « subversif » que nécessite la recherche en mathématiques et l’obligation qu’on y a de « renverser tous les tabous ». Mais il ne devait pas limiter à cette seule activité son côté trublion et très tôt il rejoint le mouvement ouvrier. Galvanisé par juin 1936, alors qu’il est à l’école Normale Supérieure, et révolté par la non-intervention en Espagne, il s’apprête à rejoindre le PC quand survient le premier procès de Moscou. Il comprend immédiatement que les aveux sont extorqués et est séduit par une interview de Fred Zeller parue dans le Petit Parisien. Il rejoint alors le groupe trotskiste en 1937 et y restera 11 ans. Contrairement à l’extrême discrétion d’un ancien Premier Ministre sur ce sujet, il ne reniera jamais ce choix de jeunesse. Il ira jusqu’à s’en réclamer dans une longue interview accordée à l’Humanité du 1er juillet 1997 à l’occasion de la parution de ses Mémoires [1] : « Mais c’est là que j’ai acquis une formation politique qui est restée celle de toute ma vie. Depuis, je n’ai cessé de penser que la morale en politique était quelque chose d’essentiel, tout comme les sentiments ou les affinités. La morale en politique a été le pivot de mon existence [...] Je suis resté trotskiste jusqu’en 1947. Je me suis alors rendu compte que la révolution ne pouvait pas être faite par deux cents personnes. Depuis, je suis sans parti. Mais j’ai gardé du trotskisme deux attachements sur lesquels je n’ai pas bougé d’un pouce : l’internationalisme et l’anticolonialisme... »

Et il ne s’agit pas de simples attachements sentimentaux. Laurent Schwartz participera très activement à de nombreux combats. C’est lors de la guerre d’Algérie qu’il fera sa première grande apparition publique. Son élève Maurice Audin, assistant à la faculté des sciences d’Alger (et membre du PC algérien) ayant « disparu après une évasion », il interpelle rudement les pouvoirs publics et organise une séance de soutenance de sa thèse à la Sorbonne avec une chaise vide. En fait les paras l’avaient torturé et assassiné en juin 1957. Ensuite Laurent Schwartz signera le « Manifeste des 121 » proclamant le droit des jeunes à l’insoumission, ce qui lui vaudra d’être révoqué de son poste à l’Ecole Poytechnique pendant deux ans.

Ce sera ensuite la lutte contre la guerre américaine au Vietnam : depuis sa participation à la campagne du « Milliard pour le Vietnam » en passant par la création du Comité Vietnam National (CVN) et la fondation du tribunal Russell qui devait déterminer si l’armée américaine s’y livrait à un véritable génocide. Plusieurs missions furent envoyées en 1967 (avec dans l’une d’entre elles le chirurgien qui écrit ces lignes) et rapportèrent des témoignages accablants qui furent largement diffusés dans les médias.

Son exigence morale en politique lui fit prendre la défense de Georges Boudarel dans les années 1990. Ils n’étaient pas très nombreux à le faire. Cet enseignant, passé au Viet Minh au cours de la première guerre d’Indochine, avait accepté la tâche de « rééduquer » les prisonniers du corps expéditionnaire français. Il était accusé de tortures par certains d’entre eux. Les poursuites lancées contre lui n’aboutirent pas et le Comité qui participait à sa défense se réunissait régulièrement chez Laurent Schwartz qui avait écrit dans le Monde du 20 décembre 1995 une lettre où, tout en désapprouvant totalement la fonction de propagandiste acceptée par Boudarel, il réfutait très fermement les accusations de tortures qu’on lui attribuait et défendait l’honneur d’un homme qu’il connaissait depuis plus de vingt ans.

Pendant dix ans le Comité des mathématiciens qu’il animait s’était battu pour obtenir la libération de Pliouchtch, Chtcharanski et d’autres scientifiques en URSS et dans les démocraties populaires. Par ailleurs il devait également faire connaître sa position sur les évènements d’Afghanistan, de Tchétchénie et de bien d’autres pays.

Néanmoins c’est quand même la révolution coloniale qui l’aura le plus marqué et alors que c’est la guerre d’Algérie qui avait été l’occasion de sa première apparition publique c’est encore cette guerre qui motiva son dernier message : le 31 octobre 2000 il était l’un des signataires d’un appel solennel lancé à Jacques Chirac et à Lionel Jospin pour qu’ils reconnaissent enfin et condamnent l’emploi de la torture pendant la guerre d’Algérie. Anticolonialisme et internationalisme : indiscutablement Laurent Schwartz a su conserver jusqu’à la fin son héritage trotskiste...

Notes

[1Laurent Schwartz, Un mathématicien aux prises avec le siècle, Odile Jacob, Paris 1997.