La crise n’est pas fini

, par OLLIVIER François

En moins de deux mois, la France a connu quatre consultations électorales qui viennent de secouer le pays. La crise politique s’est ajoutée à la crise sociale. En effet, la qualification de Le Pen pour le deuxième tour des élections présidentielles montrait un système au bord de l’implosion. L’abstention massive, le rejet des partis de gouvernement, la percée de l’extrême droite, la poussée de l’extrême gauche, débouchaient sur la crise ouverte. L’irruption du mouvement de masse sur la scène politique pour bloquer le Front National traduisait aussi, à sa manière, l’acuité des tensions politiques. Ce n’est qu’appuyée sur les institutions de la Ve République que l’élection de Chirac à la Présidentielle allait contenir ces déséquilibres.
Dès lors, par un enchaînement mécanique, la droite obtenait la majorité à l’Assemblée nationale, donnant l’apparence d’un retour à la stabilité. Mais la crise n’est pas finie.

La signification de l’abstention

L’abstention massive est le fait majeur de ces dernières élections. L’augmentation régulière de l’abstention depuis une dizaine d’années a connu un pic lors de ces dernières consultations électorales. C’est une tendance lourde de la situation politique française et européenne de ces dernières années. Cela n’empêche pas, dans certains cas, une participation massive lorsque l’électorat sent qu’il y a un enjeu, par exemple, au deuxième tour de la présidentielle contre Le Pen, mais en général, les dernières élections indiquent une distanciation croissante des citoyens vis-à-vis de leur système de représentation politique.

Il y a une première explication fondamentale à ce phénomène : c’est la confiscation de la démocratie par la logique de concentration du capital et sa « financiarisation ». Les puissances économiques – multinationales et marchés financiers – domestiquent, de plus en plus, les États et leurs institutions. A l’heure de la contre-réforme libérale, les choses importantes se décident, de moins en moins, dans les gouvernements et assemblées parlementaires. Le processus de construction libérale de l’Europe a même aggravé cette tendance. Dès lors, des millions de citoyens sont exclus de la vie politique. Ils considèrent que la politique ne peut plus changer leurs conditions de vie. La politique menée par les classes dominantes vide ainsi de leur substance les institutions de la démocratie représentative... qui représentent de moins en moins les citoyens.

À la base des phénomènes d’abstention il y a donc cette tendance du capitalisme libéral qui confisque la démocratie.

C’est, d’ailleurs, un des fondements du « modèle américain » où la moitié des citoyens – ouvriers, employés, pauvres, noirs et chicanos – est exclue des consultations électorales pour laisser se déployer un système bipolaire où « démocrates » et « républicains » s’affrontent dans un théâtre d’ombres. Bref, progressivement, en se substituant au suffrage universel, se construit cyniquement un suffrage censitaire dont sont exclus les plus défavorisés.

En France, vingt années de politique libérale ont provoqué l’abstention massive comme la percée du Front National, nous y reviendrons. Le moule des institutions de la Ve République donne une forme particulière à cette tendance générale des transformations du capital. La forme bonapartiste originelle de la Ve avait déjà bien entamé le périmètre de la démocratie parlementaire. L’élection du président de la République au suffrage universel donnait des pouvoirs exorbitants à un seul homme, « un coup d’État permanent » que Mitterrand dénonça, en son temps, avant de s’installer aux commandes de l’État et d’utiliser à son profit ces institutions. Le mode de scrutin majoritaire à deux tours écartait de la représentation législative toute une série de courants politiques et amplifiait les majorités en réduisant les oppositions à la portion congrue. La réforme du quinquennat, comme les initiatives de modifications du calendrier électoral, ont renforcé cette « secondarisation » du rôle de l’Assemblée nationale.

Bref, le caractère particulier des institutions de la Ve République amplifie ces phénomènes d’abstention.

Nous le répétons encore, l’explication fondamentale de l’abstention réside, dans les effets de la politique socio-économique des gouvernements de droite comme de gauche qui appliquent les recettes libérales, et ce au-delà des formes institutionnelles spécifiques à chaque pays, mais la logique des institutions françaises accentue le phénomène. Même si — faut-il encore le préciser ? — c’est une tendance et non un processus achevé.

Ces transformations se heurtent et vont se heurter à l’histoire du pays, à ses traditions révolutionnaires, à la réalité des rapports de forces sociaux et politiques qui attestent des résistances sociales au libéralisme. Mais il y a eu dans ces journées d’avril et mai 2002 un coup d’accélérateur à tous ces processus. C’est pourquoi, les résultats de la présidentielle et des législatives restent fragiles pour la droite, un terrain mouvant. Il n’y a pas encore de remise en ordre. La crise du premier tour de la présidentielle n’est pas effacée par l’élection de Chirac et la victoire de la droite parlementaire.

Dans ces conditions il faut opposer à la « présidentialisation » des institutions, une logique de démocratie radicale, non pas un retour au parlementarisme de la IVe République. Une VIe République ou une nouvelle République qui conserverait intact l’ordre néolibéral, ne réglerait pas les problèmes fondamentaux de la population. Seule, une démocratie radicale, qui constitue une vraie rupture démocratique et sociale commencerait à donner des premières réponses cohérentes, en particulier par l’élection d’une Assemblée nationale à la proportionnelle, par le contrôle des élus par le peuple, le non-cumul des mandats, par l’alignement des revenus des députés et ministres sur ceux d’un salarié moyen, par la suppression de l’élection du président de la République au suffrage universel et la suppression du vieux Sénat.

Cette rupture avec les institutions de la Ve République exigerait un processus constituant, qui devrait avoir un contenu économique et social permettant aux assemblées élues de contrôler l’ensemble des activités du pays. La démocratie ne doit pas s’arrêter à l’entrée des entreprises ni devant les pouvoirs des marchés financiers. Aucun domaine ne doit lui échapper. Elle exige l’incursion dans la propriété privée et l’instauration de la propriété sociale. Elle suppose donc une mobilisation des travailleurs et l’émergence de formes de démocratie directe dans les entreprises et les quartiers qui trouvent aussi les voies de leur centralisation. De ce point de vue, la perspective socialiste est aussi la démocratie jusqu’au bout.

Rapports de forces et victoire de la droite

L’abstention est donc la manifestation d’une crise politique et institutionnelle.

Contrairement à l’analyse de Jacques Julliard du Nouvel Observateur, pour qui « les Français sont sagement revenus à une bipolarisation qui rend de nouveau lisible le jeu politique », nous ne pensons pas que l’élection des 400 députés de droite à l’Assemblée nationale traduit l’exact rapport de forces social et politique. « C’est trop beau pour être vrai » explique Raymond Barre, une des personnalités de la droite qui garde l’intelligence des rapports de forces et des intérêts des classes dominantes.

Il y a plus exactement une forte tendance à la polarisation politique et sociale dans le pays, exprimée, d’une part dans la victoire parlementaire de la droite, l’évolution social-libérale des appareils traditionnels de la gauche et du mouvement syndical mais, d’autre part, par les résistances des travailleurs et des mouvements sociaux face à l’offensive libérale. D’une certaine manière, la percée de l’extrême droite et à l’opposé de l’échiquier politique, la poussée de l’extrême gauche, témoignent aussi de ces tendances à la polarisation.

Mais le mouvement du « balancier » des rapports de forces va aujourd’hui vers la droite. La « vague droitière » qui emporte, aujourd’hui, presque tous les pays d’Europe après des années de gouvernements de gauche ou de centre gauche correspond aussi à une accélération de la construction libérale de l’Europe. C’est la sanction d’une gauche qui s’est moulée dans les critères de Maastricht mais c’est aussi le résultat d’une politique des classes dominantes qui exigent de passer à la vitesse supérieure dans la restructuration libérale.

Déréglementation, généralisation des privatisations, éclatement du service public, flexibilité, remise en cause des régimes des retraites, réformes des systèmes d’assurance-chômage pour contraindre les demandeurs d’emploi à s’adapter à la précarité, voilà les axes de politiques gouvernementales qui visent à en finir avec ce qui reste d’un certain type du « modèle social européen ».

Ainsi, la constitution d’un parti unique de la droite parlementaire, l’UMP (Union de la Majorité Présidentielle), a un double objectif :
— tenir le choc dans l’affrontement qui se prépare pour remodeler les rapports sociaux du pays, essentiellement en appliquant la « refondation sociale » du MEDEF.
— s’arc-bouter sur les institutions de la Ve République en construisant le parti du président.

C’est un tournant pour la droite française qui enregistre les données de l’instabilité sociale et politique et tire toutes les conséquences des changements institutionnels survenus ces derniers mois. Ce qui explique la prudence des dirigeants français. Mais derrière le côté « terroir » et « France profonde » de l’équipe Raffarin, les classes dominantes du pays préparent une nouvelle offensive contre le monde du travail.

Après les législatives, Chirac et la droite traditionnelle ont contenu la crise du 21 avril. Ce sont, maintenant, les rapports de forces sociaux et politiques extra parlementaires qui constituent les vrais enjeux de la situation.

La situation de l’extrême droite

Après les législatives, nombre de commentateurs enterraient une nouvelle fois l’extrême droite. A tort. Certes, le Front national a reculé mais il y a deux approches possibles des tensions politiques résultant de la place du Front National.

a) La première met l’accent sur des mouvements électoraux qui ne feraient apparaître qu’une progression, somme toute limitée, du vote d’extrême droite : les suffrages de Le Pen ajoutés à ceux de Megret ne dépassent pas ceux de Le Pen et De Villiers lors de la présidentielle de 1995 ; tout compte fait, Le Pen ne devance Jospin que de 200 000 voix ; aux législatives de 2002, l’extrême droite perd 2 millions de voix.

Du strict point de vue électoral, cette analyse sous-estime totalement la consolidation du vote pour l’extrême droite, lors de l’élection présidentielle : non seulement, le Front national confirme en 2002 ses résultats de 1995, mais il réitère au deuxième tour de la présidentielle, la performance du premier tour, en rassemblant, malgré une mobilisation antifasciste extraordinaire, plus de 5 millions de voix sur le nom de Le Pen. Quant aux résultats obtenus pour les élections législatives, ceux de 2002 sont dans la moyenne de la série obtenue depuis une quinzaine d’années. Le scrutin majoritaire à deux tours et la dynamique du vote utile pénalisant aussi le FN. En général, cette analyse conduit à relativiser les conséquences de la place du FN dans la situation politique.

b) La deuxième approche, c’est la nôtre, ne se contente pas d’une analyse des mouvements électoraux. Elle met en relation l’ensemble des facteurs qui ont déterminé la crise politique : la poussée de Le Pen doit être rapportée au rejet des partis de gouvernement, suite aux vingt années de politique libérale menée par les gouvernements successifs, à l’explosion de l’abstention, à l’effondrement de la droite traditionnelle (perte de 4 millions de votes entre 1995 et 2002), à la débâcle de la gauche (perte de 2,5 millions de votes entre 1995 et 2002) lors d’une élection comme la présidentielle. La droite adossée sur les institutions de la Ve République a repris la main après les législatives, mais il n’en demeure pas moins que l’accumulation de force électorale de l’extrême droite est telle que dans une conjoncture de crise, le parti fasciste devient le problème nodal de la situation.

Ce qui explique aussi l’irruption démocratique et sociale de masse, de la jeunesse et du monde du travail, contre le Front National.

Dans ces situations, la tactique, les propositions, l’attitude des révolutionnaires doivent, toutes, être concentrées dans le développement de la résistance démocratique et sociale à l’extrême droite.

Certes, et nous l’avons indiqué dès le début, nous ne sommes pas dans les années 1930, à la veille de la prise de pouvoir par les fascistes. Le fascisme était la réponse contre-révolutionnaire à la montée révolutionnaire de la classe ouvrière en Europe. À l’étape actuelle, il n’y a pas de parti fasciste de masse tenant la rue pour s’attaquer aux organisations ouvrières. Aucune des fractions significatives du grand capital ne soutient activement le parti de Le Pen.

Mais la profondeur de la crise sociale, des déchirements résultants de la mondialisation capitaliste, comme l’hypothèse d’une crise européenne, concourent à créer les conditions propices au développement de l’extrême droite. « Populiste » ou « fasciste », elle peut devenir l’un des instruments d’une solution autoritaire et, à n’en pas douter, une force de frappe décisive contre les travailleurs et leurs organisations.

Les transformations qualitatives de la gauche

Ces dernières élections ont confirmé les tendances à l’œuvre dans la gauche française depuis plusieurs années.

La gauche subit un vrai décrochage d’une partie importante des classes populaires qui se traduit par l’abstention, les votes pour l’extrême gauche, et malheureusement pour le Front national. Dans ces conditions, contrairement aux attentes d’une série de responsables du PS et du PCF, il n’y a pas eu au deuxième tour des législatives de « sursaut » du peuple de gauche pour sauver une série de députés de gauche, même si une partie importante des couches populaires continuent à voter pour la gauche traditionnelle, et plus exactement pour le Parti socialiste. Ces secteurs sont socialement et politiquement hétérogènes : certains continuent à se saisir du vote à gauche pour barrer la route à la droite, une autre partie du salariat et des classes moyennes épousent les thèses social-libérales, en l’absence d’alternative politique crédible. Le Parti socialiste reste le parti largement dominant à gauche, même si le PCF s’effondre et les écologistes fléchissent.

Mais c’est un parti socialiste qui change. La social-démocratie s’oriente de plus en plus vers le social-libéralisme. L’intégration de la social-démocratie dans l’appareil d’État et dans des cercles de l’industrie et de la haute finance ont converti l’essentiel de l’appareil socialiste au libéralisme. Ce sont de moins en moins « les bureaucrates syndicaux et les bistrotiers » qui dominent l’appareil socialiste, comme l’expliquait Trotsky, mais de plus en plus les technocrates et hauts fonctionnaires. L’orientation Jospin, présentée comme une alternative à la politique de la « Troisième voie » de Blair et Giddens, n’a pas fait le poids.

Le bilan du gouvernement Jospin, en matière de privatisations ou de flexibilité de la force de travail, prouve bien que le PS français s’est adapté à cette tendance lourde qui travaille toute la social-démocratie européenne. La construction européenne a accentué cette intégration aux structures de la domination de la bourgeoisie européenne. Cette évolution n’est pas seulement celle des partis mais aussi d’une bonne partie du mouvement syndical intégrée dans la Confédération européenne des syndicats (CES).

Cela n’a pas encore conduit à une rupture des rapports politiques de la social-démocratie avec l’histoire du mouvement ouvrier, de même que, comme nous l’avons indiqué, une partie de l’électorat populaire suit toujours cette gauche traditionnelle. Mais l’adaptation organique de celle-ci au libéralisme a connu des avancées qualitatives dans la dernière période. Et la question qui est maintenant posée pour la social-démocratie est d’adapter la théorie, le corpus programmatique à la politique menée depuis des années. Bref, faut-il suivre Blair dans une nouvelle révision idéologique ? Une partie des responsables socialistes – Fabius et Strauss-Kahn – répondent positivement. Nul doute qu’il y aura des débats dans le PS, que ces évolutions dépendront aussi de la courbe de la conflictualité sociale, mais la logique de l’appareil socialiste pousse dans ce sens. Cela n’exclut pas, dans telle ou telle conjoncture, des positionnements momentanés « à gauche » qui peuvent être la réponse de l’appareil socialiste à une radicalisation de la situation.

Enfin, ce changement socio-politique est aussi renforcé par la logique des institutions de la Ve République. L’alternance entre parti conservateur et gauche libérale est maintenant intégrée par l’ensemble des forces de la gauche plurielle. C’est d’ailleurs ce qui a conduit le gouvernement Jospin à prendre lui-même l’initiative du référendum sur le quinquennat et la modification du calendrier électoral, donnant la prééminence à l’élection présidentielle.

Cette « présidentialisation » de la vie politique conduit les dirigeants socialistes à accompagner leur adaptation social-libérale d’un dispositif où le parti socialiste verrouillera beaucoup plus ses alliances.

La formule de la gauche plurielle est maintenant caduque. Le PS se retrouve avec des alliés considérablement affaiblis. Ainsi, les modifications qualitatives du mouvement ouvrier, le recul du PCF et les limites écologistes vont conduire la direction socialiste à retenir des formules qui poussent le PS à accentuer sa place comme parti central, à élargir sa base sociale et politique pour en faire le « grand parti de la gauche social-libérale », le parti de l’alternance à gauche, et à relativiser la question des alliances. L’accélération de la présidentialisation du régime pousse à construire à gauche l’équivalent de ce qu’est l’UMP à droite.

La direction du PS y arrivera-t-elle ? Quelles seront les relations entre les alliés et le Parti central ? Comment se positionneront les Verts et le PCF dans ce débat, voilà une série de questions décisives dans les mois qui viennent.

Malheureusement, cette évolution social-libérale n’épargne pas les alliés du PS, PCF et écologistes. Les écologistes ont limité les dégâts sur le plan électoral. Ils occupent une place particulière dans la gauche, en combinant certaines propositions radicales sur le plan sociétal – en défense des droits des sans papiers, par exemple – et l’acceptation du cadre social libéral en participant au gouvernement de la gauche plurielle. Ainsi, si les Verts ont fait avancer certaines discussions sur les questions écologiques, leur participation n’est pas particulièrement probante dans l’avancée de certaines questions clé comme le nucléaire ou les OGM. Relancer l’activité de mobilisation unitaire sur ces thèmes, pousser le débat sur la nécessité d’une nouvelle approche politique où la participation aux institutions est subordonnée à la dynamique des mouvements sociaux et au type de politique menée dans ces institutions, voilà une des questions capitales à débattre avec les Verts.

Mais c’est le PCF, qui connaît un nouveau recul électoral, tant aux présidentielles qu’aux législatives, recul à peine amorti par la préservation du groupe parlementaire à l’Assemblée. Il recueille maintenant des résultats équivalents à l’extrême gauche. Le déclin s’accélère. La fonctionnalité historique du PCF est discutée depuis l’effondrement de l’URSS. Sa satellisation par le PS a, en même temps, sapé substantiellement ses bases « communistes nationales ». L’URSS n’existant plus, le PCF ne se distinguant plus suffisamment du PS, à quoi sert le PCF ? C’est la question que se posent des milliers d’électeurs et de militants communistes, et au-delà, des milliers de militants des mouvements sociaux ou d’autres partis politiques de gauche et de gauche radicale.

Son déclin historique est irrémédiable. Les sursauts pour défendre son appareil ne peuvent constituer une politique. La confirmation d’une orientation subordonnée au PS, pour les uns, ou la crispation nostalgique sur le PCF d’antan pour certaines oppositions, ne mènent qu’à l’impasse. Le repli sur une discussion théorique réduite au projet communiste ou à la reconstruction d’une « maison communiste » ne prend pas en compte la nécessité d’une recomposition d’ensemble sur de nouveaux axes. Une nouvelle force anticapitaliste ne peut s’identifier avec un replâtrage, peu ou prou lié à l’appareil du PCF. Il faut en fait rompre avec une logique infernale des débats au sein du PCF qui tend, pour les uns, à confondre unité et adaptation à la social-démocratie et, pour les autres, radicalisme et repli nostalgique sur le stalinisme d’antan.

C’est en tirant les leçons du stalinisme dans toutes ses dimensions, en revenant sur le bilan de la participation gouvernementale, en choisissant le terrain de l’unité d’action et la réflexion sur des propositions de rupture avec le système capitaliste que peut émerger un courant unitaire et radical. Après la campagne d’Olivier Besancenot, la LCR rencontre un certain écho auprès des militants communistes. Cette nouvelle phase de la crise du PCF exige une série d’initiatives spécifiques de la Ligue : depuis les propositions d’actions et de discussions communes aux militants et aux sections du PCF jusqu’à la participation à tous les débats qui traversent aujourd’hui la « galaxie communiste ».

Et l’extrême gauche ?

L’extrême gauche ou gauche radicale peut être maintenant une force politique à part entière dans la situation française, même si ses résultats aux législatives n’ont pas confirmé ceux de l’élection présidentielle. Les candidatures de Laguiller, Besancenot, et Gluckstein avaient obtenu 10 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle. L’extrême gauche n’a pas dépassé les 3 % aux législatives.

Dans une élection difficile, c’est le résultat du mode de scrutin majoritaire à deux tours qui pénalise les petites formations politiques, en poussant au vote utile tout en confortant l’abstention de ceux qui, justement, ne veulent pas voter utile... L’extrême gauche paie aussi ses divisions, puisque dans certaines circonscriptions, il n’y avait pas moins de cinq candidats se réclamant de la gauche radicale ou de l’extrême gauche.

Il faut ajouter un dernier commentaire pour nos résultats : le fait que nombre d’électeurs ne fassent pas encore le rapport entre le candidat de la LCR à la présidentielle – Olivier Besancenot – et les candidats de la LCR aux élections législatives.

Dans ce cadre deux remarques doivent nuancer ces résultats aux législatives, pour la LCR. La première, c’est qu’en 1997, nous présentions et soutenions seulement 150 candidats qui obtenaient près de 80 000 voix. En 2002, la LCR présentait 450 candidats qui obtenaient près de 330 000 voix. C’est un net progrès. La deuxième indication que font apparaître les résultats de ces élections législatives, c’est un rapport équilibré entre les résultats de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et de Lutte Ouvrière (LO), favorable aux scores de la Ligue. Lutte ouvrière a été visiblement sanctionnée par une partie de son électorat qui n’accepte pas son sectarisme ni la politique menée par LO entre les deux tours dans la mobilisation anti-Le Pen. Au-delà de ses déclarations pour le vote blanc ou nul lors du deuxième tour, ou du refus d’appeler au vote contre Le Pen, la direction de LO s’est frontalement opposée au mouvement contre le Front National. Résultat, une partie de son électorat s’est retirée lors de ces législatives.

Il serait faux de conclure après ces législatives que l’extrême gauche est hors jeu. Les élections législatives sont les élections les plus difficiles pour ce courant, aussi faut-il prendre la mesure des résultats de l’extrême gauche sur la longue durée. Et de ce point de vue, depuis 1995, à l’exception des deux élections législatives de 1997 et de 2002, l’extrême gauche progresse de scrutin en scrutin jusqu’à atteindre les 3 millions d’électeurs en 2002. Là aussi, les résultats électoraux globaux n’effacent pas l’écho de l’extrême gauche, et en particulier la campagne et les résultats d’Olivier Besancenot. La faiblesse de la situation actuelle de l’extrême gauche ne réside pas tant dans des résultats électoraux, somme toute exceptionnels en rapport à la force militante de ces partis, mais dans les limites de l’auto-activité politique du monde du travail. Ces résultats, s’ils indiquent une traduction politique partielle des luttes sociales de la décennie, ne correspondent pas à une progression qualitative de la conscience anticapitaliste liée à la croissance organique de courants ou partis « lutte de classes » dans le pays.

La gauche radicale, dans toute sa pluralité, se développe aujourd’hui en Europe. Un nouvel espace politique s’ouvre pour cette gauche anticapitaliste en Italie, au Portugal, en Angleterre et en Écosse, au Danemark, en France, résultant fondamentalement des résistances sociales à l’offensive libérale – luttes ouvrières et sociales, mouvements anti-globalisation capitaliste – et des changements qualitatifs de la gauche traditionnelle. L’évolution social-libérale de la social démocratie conjuguée au déclin des partis communistes libère un espace à gauche.

Ne pas laisser cet espace aux sociaux-libéraux ou ne pas abandonner des secteurs populaires pour qui les combats d’une vraie gauche gardent un sens, voilà la signification de la référence 100 % à gauche des candidats ou des listes municipales présentées ou soutenues par la LCR. Mais au-delà de ces références, les points clé de la construction d’une nouvelle force anticapitaliste, s’ordonnent autour des axes suivants :

a) La « centralité » de la question sociale. En effet, l’actualité d’un marxisme critique réside dans l’analyse des contradictions du capitalisme, des luttes sociales que celles-ci génèrent, de l’extension de leurs thématiques, jeunes, féministes, écologistes, articulées aux contradictions capital-travail. Loin de rechercher les « insaisissables classes moyennes », nous partons d’une définition large du prolétariat : « toutes celles et tous ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail », c’est-à-dire plus des 2/3 de la population active – ouvriers, employés, techniciens, enseignants, une partie des cadres, occupés ou sans emploi.

Pourquoi ce rappel ? Parce qu’un des problèmes clé de reconstruction d’un mouvement social et politique c’est de reconstruire une appartenance sociale et politique. On les disait « invisibles », mais la majorité de la population est bel et bien constituée par la classe des travailleurs, même si cette classe est fragmentée, différenciée, divisée par nombre de situations et statuts. Il y a effectivement une crise d’appartenance qu’exploite l’extrême droite en substituant aux références sociales, les références raciales ou nationalistes. Cette crise d’appartenance sociale se ressent aussi sur le plan politique où les effets désagrégateurs du stalinisme et de la social-démocratie sur le plan de la conscience politique pèsent encore sur l’émergence d’une nouvelle force politique. Aux révolutionnaires, et au-delà aux anticapitalistes, de reconstruire ces références de classe. D’où la nécessité de mettre l’accent sur une série d’expériences de luttes, de Danone au jeunes de Mac Do, sur la démocratie et l’auto-organisation des luttes et mouvements sociaux. D’où aussi l’importance de redonner de la chair au projet socialiste en revitalisant un programme de démocratie révolutionnaire. C’est aussi cette compréhension qui nous a conduit au choix d’un jeune travailleur comme candidat à l’élection présidentielle. Un « jeune facteur » qui permettait une identification des classes populaires avec le discours et le parti du jeune candidat.

b) La question sociale est aussi au centre d’une refondation programmatique d’une gauche anticapitaliste. Ce programme doit combiner revendications immédiates des luttes et objectifs transitoires qui inversent la logique socio-économique actuelle en donnant la priorité aux besoins sociaux sur les profits, des objectifs qui subordonnent la propriété aux droits sociaux. Pour réarmer les mouvements sociaux sur le long terme il ne s’agit pas d’auto-limiter le combat anti-libéral, que ce soit à un hypothétique retour à un capitalisme à visage humain ou à la définition d’objectifs compatibles avec la domination de la loi du profit et la préservation des institutions bourgeoises.

La discussion sur la question de l’interdiction des licenciements ou sur la participation gouvernementale recouvre sous un certain angle ce débat. Cette discussion programmatique doit aussi intégrer une vision ample de la question sociale. Il ne s’agit pas seulement de défendre les intérêts des ouvriers dans l’entreprise mais de savoir intégrer toutes les dimensions de l’exploitation et de l’oppression, d’abord le combat pour la libération des femmes. Mais c’est aussi, par exemple, l’intérêt que comporte l’action contre la globalisation capitaliste, activité multidimensionnelle, ou ce qui nous a conduit à traiter de l’usage des drogues douces pendant la campagne présidentielle ou d’autres thèmes sociétaux ou démocratiques.

c) Enfin, construire un nouveau parti, exige de faire du neuf. Cette perspective ne peut se centrer sur des reclassements au sein des organisations traditionnelles. Bien entendu des secteurs du PS, PC ou écologistes peuvent à des moments donnés s’opposer à leur direction voire rompre avec leurs organisations. Ils peuvent vouloir changer la gauche. Nous devons y être attentifs, mais le centre de gravité d’une nouvelle force sera extérieur aux vieilles organisations traditionnelles. Il s’agit bien alors de changer de gauche, de construire une nouvelle force.

C’est aussi ce qui a fait un des succès de la campagne de Besancenot : affirmer un camp nettement démarqué et en particulier une délimitation nette avec la gauche plurielle.

Il y a aujourd’hui deux gauches en action et en perspective dans ce pays : une gauche social-libérale satellisée par le PS et composée des partis de l’ex-gauche plurielle et une gauche anticapitaliste. Une gauche d’accompagnement social-libérale et une gauche de rupture avec le système capitaliste. Bien entendu, des plages d’unité d’action entre ces gauches sont indispensables pour résister aux attaques patronales et gouvernementales mais la construction d’une nouvelle force qui tienne le choc tant face à la droite qu’à l’extrême droite ne peut se faire qu’en totale indépendance des partis de la gauche gouvernementale. En effet, une nouvelle perspective politique ne peut s’accompagner de « faux-semblants » ou de « flou » sur des revendications indispensables à la mobilisation sociale, l’interdiction des licenciements par exemple ou des questions comme la participation à des gouvernements de type social-libéral. Ce « flou » constituant la caractéristique des projets actuels issus des Verts comme du PCF, qui permettent à ces derniers de maintenir leurs liens avec le PS.

La LCR : passer au stade de petit parti populaire

C’est dans ce cadre, celui de la nécessité d’une alternative anticapitaliste, qu’il faut maintenant ajuster la construction de la LCR à la nouvelle période, en œuvrant à une profonde mutation de l’organisation, dans le sillon de la campagne d’Olivier Besancenot.

a) D’abord en relançant l’action de masse unie. La question de la préparation et de la construction des mobilisations sociales unitaires contre les plans du gouvernement Chirac-Raffarin est une des priorités de la prochaine rentrée sociale et politique.

Retraites, licenciements, salaires, privatisations : sur chaque dossier, il faut construire un front unitaire des travailleurs et de leurs organisations. Pourquoi ne pas construire un comité national unitaire pour la défense des retraites appuyé sur des comités locaux dans les communes, entreprises, quartiers ? Sur le terrain de l’anti-globalisation capitaliste, les mobilisations du Forum Social Européen en Italie, comme la préparation des mobilisations contre la tenue du G8 en France en 2003, constitueront les prochaines échéances. Un spectre hante la droite revenue aux affaires : la grève générale de l’hiver 1995. A nous de favoriser les conditions pour un nouveau « tous ensemble ! ».

b) La LCR a appelé à la tenue de forums pour discuter des perspectives de construction d’une nouvelle force anticapitaliste En effet, la crise politique issue du premier tour de l’élection présidentielle a donné un coup d’accélérateur à cette perspective : face à la gauche libérale qui a failli, il faut un nouveau parti.

Nous avons proposé d’associer des militants ou collectifs locaux à ces forums. La discussion sur cette question est décisive pour l’avenir tant du point de vue des contenus politiques que des formes. Sur le contenu, le programme, la stratégie, c’est la rupture avec le capitalisme et ses institutions. Ce sont les grandes lignes de la campagne d’Olivier Besancenot. Sur les formes, une nouvelle force ne peut résulter que d’un saut qualitatif dans le rassemblement des forces radicales et anticapitalistes.

Seule une convergence de forces issues des mouvements sociaux, des jeunes générations, de militants de la gauche qui rompent avec une politique faillie, et des militants révolutionnaires peut déboucher sur de nouvelles structures organisationnelles. Seule une telle convergence dépasserait la réalité actuelle d’une organisation comme la LCR. Des évènements brusques peuvent accélérer la situation, mais dans l’état actuel, ce processus sera long : il exige de nombreux débats et la confrontation d’expériences. Dans cette perspective, la LCR a pris l’initiative de Forums qui seront organisés par ses équipes locales mais aussi par des courants, groupes ou militants intéressés par cette discussion. Ces réunions seront un moment important pour discuter, tisser des liens, créer les conditions d’échanges sur l’action immédiate et les perspectives. Ces Forums seront un moment fort du débat politique de la rentrée. Dans l’immédiat la LCR est disponible pour participer à tous les débats qui vont intéresser des milliers de militants de gauche. Elle poursuivra aussi sa politique unitaire vis-à-vis de Lutte Ouvrière.

c) Enfin, la nouvelle situation politique met à l’ordre du jour un processus de transformation de la LCR dans le sillon de la campagne d’Olivier Besancenot. C’est le point d’appui principal pour changer la LCR. Celle-ci a vu affluer des centaines de sympathisants et de nouveaux membres. La LCR doit maintenant s’ouvrir et muter pour les accueillir, stabiliser et organiser. Passer du stade de l’organisation à celui de petit parti populaire, voilà l’objectif pour la Ligue dans les mois qui viennent. Ce flux militant est essentiellement composé de jeunes, mais aussi de militants qui observaient la Ligue depuis des années et qui font maintenant le pas, sans oublier d’anciens militants qui reprennent le chemin de l’action partidaire. Des cartes de membres ont été éditées. Elles permettront de formaliser le contrat militant entre chacun, chacune et l’organisation. Des réunions ou sessions de formation d’accueil ont été organisées sur tout le territoire. Des dizaines de nouvelles sections doivent se créer pour répondre à la demande de groupes militants dans de nouvelles villes. Bref, nous sommes confrontés à une nouvelle étape pour la construction d’une organisation révolutionnaire, pour une nouvelle Ligue.