Le mouvement face à lui-même, un défi…

, par TRÉPÈRE Galia

Au moment où chacun refait des forces pour préparer la journée du 3 juin, le mouvement ressent le besoin de prendre la mesure du chemin parcouru pour évaluer les enjeux de la nouvelle étape devant laquelle il se trouve.
Un pas aux conséquences incalculables vient d’être franchi, qui modifie l’ensemble de la situation sociale et politique. Les salariés ont rompu, par la grève et les manifestations, avec leurs armes propres, le ronron institutionnel et le consensus auquel les directions des grandes confédérations syndicales s’intégraient. Les cartes ont été redistribuées mais le gouvernement garde la main. Il entend bien utiliser l’avantage que lui laissent tant ces directions syndicales que les partis de la gauche plurielle.
Commentant la situation à l’issue du conseil des ministres de mercredi, Fillon a déclaré : « Cette réforme a été obtenue grâce à une concertation qui a débouché sur un accord avec plusieurs organisations syndicales. Le débat n’est pas clos, on entre maintenant dans une nouvelle phase qui est la phase parlementaire. » Et d’ajouter « Je l’attends avec beaucoup d’impatience parce qu’elle va permettre de mesurer qu’il n’y a pas d’alternative à la réforme que nous proposons. »
Le gouvernement connaît bien son avantage. Partis sociaux-libéraux et directions syndicales, quand bien même ils viennent d’affirmer publiquement, sous la pression des salariés en lutte, le rejet du projet Fillon, acceptent le principe de la réforme. Ils négocient ou discutent à la marge sans contester le bien fondé de la démarche de la droite et pour cause : la politique qu’ils mènent ou soutiennent est, quant au fond, la même que celle que la droite poursuit. C’est ainsi que le dirigeant de la CGT, Thibault, et les dirigeants du PS se trouvent en accord avec la droite quant à l’allongement de la durée de cotisation des salariés du public à 40 annuités. Or, là est bien l’essentiel pour le gouvernement qui sait bien que, une fois le verrou des 37,5 annuités enlevé, le reste suivra en son temps.
Voilà qui donne confiance à Fillon. Raffarin peut se réjouir, il réussit à contenir l’explosion sociale latente et peut espérer piéger la gauche dans un débat parlementaire où elle n’a rien à dire tout en anesthésiant le mouvement pour le retrait du projet Fillon.

 Rompre avec l’illusion parlementaire

Seul un nouvel essor du mouvement peut venir contrarier les manœuvres de Raffarin-Fillon et bousculer le calendrier de la réforme que, soit dit en passant, les directions syndicales ont par avance accepté. Cela suppose que le mouvement réussisse à prendre la mesure de ce qu’il a osé faire, en assume les conséquences, c’est à dire conteste la légitimité du Parlement, des « représentants mandatés du peuple », selon les mots de Raffarin, à décider.
Relever ce défi implique une prise de conscience claire qui rompe avec les illusions parlementaires et le respect des institutions qui en découlent.
Imposer au parlement de reculer et de rejeter le plan Fillon, c’est rompre avec les raisonnements par lesquels la gauche gouvernementale a justifié son ralliement à Chirac et a, par là-même, donné une majorité à la droite, à l’UMP. Il s’agit de comprendre que le rapport de force entre les classes ne relève pas des accords parlementaires, que voter pour son propre adversaire ne peut être qu’une trahison de soi-même, qu’une capitulation lourde inévitablement de conséquences. Il s’agit de comprendre que le mouvement ouvrier doit préserver son indépendance de classe par rapport aux jeux et combinaisons parlementaires pour garder toute liberté d’action non seulement sur le terrain social mais aussi sur le terrain politique.
Ce qui importe pour lui, c’est de savoir qu’il ne doit compter que sur lui-même, que les partis gouvernementaux ne cherchent qu’à le berner comme il l’ont fait pendant les vingt années de cohabitation, les vingt ans d’offensive libérale qui ont préparé le terrain à la politique actuelle. En conséquence, il doit se donner les moyens, sur le plan tant social que politique, d’exercer sa pression sur les gouvernements quels qu’ils soient pour faire valoir ses intérêts, participer de plain-pied au débat politique.

 Assumer sa propre audace

Pour affronter cette « nouvelle phase parlementaire » de la lutte, c’est à dire politique, les animateurs du mouvement ont à tirer les enseignements des deux premières phases : du 9 janvier, le « non » des salariés d’EDF, au 13 mai, le non de l’ensemble des salariés, la rupture du consensus puis, du 13 mai au 3 juin, la maturation des forces qui assument cette rupture et se prépare à l’épreuve de force qui s’annonce.
La principale leçon du mouvement est qu’à chaque étape ce sont les salariés qui ont osé et su s’emparer des initiatives des directions syndicales pour leurs donner leur propre contenu. Cette intervention directe des salariés s’est faite spontanément pour l’essentiel même si le rôle du mouvement enseignant a été déterminant sans oublier celui de « l’extrême-gauche syndicale ».
D’une certaine façon, les enseignants, ou du moins la fraction la plus militante d’entre eux, a joué le rôle de parti politique du mouvement. La parallèle avec le rôle des cheminots en 95 ne rend pas compte des différences concrètes des deux mouvements. En 95, les cheminots ont été l’axe de la grève, la grande majorité des salariés faisant grève par procuration. Aujourd’hui, les enseignants jouent le rôle d’initiateurs politiques, voire d’organisateurs, d’un mouvement militant qui tend à rompre les corporatismes tant professionnels que syndicaux. L’unité interprofessionnelle est réellement une aspiration collective d’une large fraction des salariés. Ce qui exprime une prise de conscience que le mouvement est un mouvement politique de l’ensemble des salariés.
C’est cette prise de conscience qu’il faut renforcer pour que le mouvement surmonte l’obstacle du conformisme parlementaire qu’il a devant lui et que les directions syndicales n’ont pas l’intention de surmonter. En corollaire, il aura à s’émanciper de ceux qui voudront se faire au Parlement ses avocats en particulier les avocats sociaux-libéraux qu’il devra considérer comme des faux-amis qu’il peut utiliser mais dont il ne saurait être dupe. D’un sentiment de méfiance, largement partagé, mais ressenti plus ou moins confusément, il doit passer à une lucidité clairement assumée.

 La légitimité de la rue et de la lutte face à celle du Parlement

La logique même de la lutte favorise ces prises de conscience mais elles n’en seraient que plus profondes et radicales si au cœur même du mouvement un parti des luttes pouvait les aider, les amplifier, leurs donner des armes tout en aidant le mouvement à prendre conscience de lui-même et de ses possibilités.
Ce sont ces possibles évolutions spontanées et surtout, à travers elles, l’émergence d’une extrême-gauche politique et syndicale qui inquiètent gouvernement, syndicats et partis sociaux-libéraux.
Blondel exprimait cette inquiétude en s’adressant à Raffarin avant le conseil des ministres de mercredi pour qu’il prenne le temps et évite de « passer en force » : « Il a les moyens de passer en force puisqu’il est majoritaire au parlement. Mais il aura derrière la réforme de la sécurité sociale plus dure et beaucoup plus urgente. Or, si les gens se sentent spoliés sur les retraites et s’aperçoivent ensuite qu’on casse la Sécu, ça ne va pas être triste. » Lucidité cynique !
Blondel définit les limites de son action, le respect de la légitimité parlementaire, et en conséquence se refuse à imaginer que le mouvement social puisse sortir vainqueur du bras de fer avec le gouvernement. Il est cependant lucide qu’une telle issue ne fera que mûrir les prises de conscience. De ce point de vue, un succès parlementaire de la droite ne serait pas une défaite pour le mouvement social, il pourrait même lui donner une leçon de chose politique qui sera utile pour mener les batailles à venir.
Cette leçon de chose est en premier lieu que l’on ne peut pas compter sur les directions syndicales. Raffarin les disqualifie, à moins qu’elles ne réagissent, pour mieux tenter de se les soumettre en les prenant au piège de leur politique d’acceptation et de la réforme et des règles du jeu fixées par le gouvernement seul.
Raffarin entend aussi disqualifier les dirigeants de la gauche plurielle en les obligeant à assumer et leur politique passée et leur choix actuel. Au moins pour le PS dont le premier secrétaire ne cesse de répéter qu’il faut une réforme, certes une réforme juste, mais une réforme qui implique l’allongement de la durée de cotisation. « Il ne faudrait pas que l’idée même de réforme soit entamée » explique Hollande.
Raffarin entend bien utiliser jusqu’au bout la logique de la cohabitation, de « l’esprit de mai ».
La seule intervention qui peut rompre cette logique, c’est l’intervention du mouvement lui-même relevant le défi de mener le débat politique, obligeant les directions syndicales à se battre, occupant le terrain qu’on voudrait lui interdire pour contester la légitimité du Parlement à décider en lieu et place des intéressés.
Oui, il faudra faire entendre la voix de la rue jusque dans les murs de l’Assemblée nationale.
Le mouvement en lui-même est déjà un succès riche de promesses pour les batailles à venir. Blondel, de ce point de vue a raison. Mais la « phase parlementaire » n’est pas perdue. « Nous allons gagner » n’est pas une simple incantation, mais bien une possibilité. Elle engage le mouvement sur le terrain directement politique.