Du marxisme à la sociologie de Pierre Bourdieu

, par CORCUFF Philippe

La réception de la sociologie de Pierre Bourdieu obéit à des logiques sociales, auxquelles participent les dimensions proprement intellectuelles. Si l’on s’arrête sur des cas singuliers, ces mécanismes collectifs révèlent des résonances intimes, où la généralité des énoncés sociologiques se noue aux aspérités de parcours biographiques. C’est dans cette perspective que je voudrais souligner ici dans quelle mesure la sociologie de Pierre Bourdieu, comme ses engagements publics, ont eu des effets sur mon trajet biographique, tout particulièrement sur les rapports entre l’activité intellectuelle et l’action politique.

Je parlerai ici à un double titre : en tant qu’artisan du travail intellectuel (dans les domaines de la sociologie et de la philosophie politique) et en tant que militant de ce qu’on appelle « la gauche radicale » (dans ses composantes associatives, syndicales et partisanes). Ces quelques éléments d’investigation se présenteront avant tout comme un hommage à la sociologie de Pierre Bourdieu, mais également comme un éclairage réflexif sur l’histoire singulière d’une réception, avec tous les risques narcissiques associés à ce type de démarche.

Pierre Bourdieu ne m’a pas conduit au militantisme, car j’étais déjà militant depuis le lycée (au Mouvement de la Jeunesse Socialiste en 1976, puis au PS à partir de 1977, dans le courant CERES, alors marqué par des références marxisantes). Je n’ai rencontré l’oeuvre de Pierre Bourdieu que plus tard, grâce à deux de mes enseignants de l’Université à Bordeaux : Bernard Lacroix (à l’Institut d’Études Politiques, trois années universitaires entre 1979 et 1982), puis Alain Accardo (à l’IUT de journalisme, lors de l’année universitaire 1983-1984). C’est en collaborant avec ce dernier à un recueil de textes commentés de Pierre Bourdieu (La sociologie de Bourdieu — Textes choisis et commentés, Bordeaux, Le Mascaret, 1986) que j’ai eu, pour la première fois, l’occasion de discuter directement avec Pierre Bourdieu durant l’année universitaire 1985-1986. Par la suite, j’ai suivi pendant plusieurs années ses séminaires à l’EHESS et ses cours au Collège de France, alors que je préparais, sous la direction de l’ethnologue Gérard Althabe, une thèse sur le syndicalisme cheminot. Après ma thèse, soutenue en décembre 1991, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises pour des raisons militantes : il avait, par exemple, accepté de faire partie du comité de parrainage du club Merleau-Ponty (créé en février 1995) ou avait apporté son soutien aux grèves de la faim contre “ la double peine ” des printemps 1998 et 1999 à Lyon.

La sociologie de Pierre Bourdieu a contribué à déplacer chez moi plusieurs dimensions, à l’intersection de la recherche et de l’engagement. Ici, le biographique et le sociologique sont donc étroitement liés.

1 - Au milieu des années 1980, la sociologie de Pierre Bourdieu m’a aidé à sortir du « marxisme », entendu comme la référence quasi-exclusive à un auteur et à une tradition politico-intellectuelle, tout en m’incitant à continuer à faire de Marx une des ressources importantes d’une boîte à outils plus large d’auteurs et de concepts.

(...) Ma sortie d’un “ marxisme ” trop étroit (y compris dans ses courants ouverts et hétérodoxes) pour la compréhension des complexités du monde social comme pour l’action sur ce monde (ou plutôt dans ce monde) a trouvé toute une série de prises dans les travaux menés par Pierre Bourdieu :

1.1 - Ces travaux permettent, en premier lieu, une rupture avec l’économisme, c’est-à-dire avec la fétichisation de “ la dernière instance ” que serait censé jouer l’Économique sur l’ensemble des rapports sociaux. Cette critique de la pente économiste du “ marxisme ” appelle chez Pierre Bourdieu une prise en compte de la pluralité des dominations qui travaillent une formation sociale comme la société française ; dominations (économique, mais aussi politique, culturelle, masculine, etc.) tout à la fois autonomes les unes par rapport aux autres et imbriquées.

1.2 - Les analyses sociologiques de Pierre Bourdieu engagent, dans le sillage des travaux de l’historien Edward P. Thompson, une mise à distance des visions objectivistes des classes sociales souvent présentes dans les différents marxismes. Ces visions objectivistes appréhendent les groupes sociaux comme des données “ objectives ”, en oubliant le travail de l’histoire. À l’inverse, Pierre Bourdieu nous a invité à distinguer “ les classes probables ” objectives, “ classes sur le papier ”, et “ les classes mobilisées ”, dotées de représentations unificatrices et dont la parole est portée par des représentants. Dans cette perspective, les classes sociales apparaissent comme des produits d’un processus socio-historique de construction.

1.3 - C’est aussi la pente paradoxalement idéaliste d’une tradition qui se réclame du “ matérialisme ” qu’a pointé Pierre Bourdieu. Idéaliste, dans le sens où elle surestime le poids des écrits des “ pères fondateurs ” dans l’action transformatrice. Paradoxal, car Marx valorisait une praxis large par rapport aux seules idées. La survalorisation des textes de congrès et des programmes dans les groupes marxistes constitue une autre variante de cette tendance idéaliste.

1.4 - Associé à l’idéalisme, c’est le théoricisme que Pierre Bourdieu a bien perçu dans certaines productions marxistes. La sacralisation théoriciste des concepts au détriment de l’enquête, du théorique au détriment de l’empirique, une certaine répugnance à mettre à l’épreuve de la réalité observable des élaborations théoriques de “ haute volée ” ont marqué à plusieurs reprises les philosophes marxistes. (...)

1.5 - La sociologie comme l’action politique ont du mal à décoller des débats récurrents qui opposent l’individuel et le collectif. Les analyses marxistes ont elles-mêmes tendance à osciller entre une ultra-objectivisme (fétichisant les structures collectives), du côté des marxismes savants, et un ultra-subjectivisme (gonflant les possibilités de la volonté, notamment des “ grands leaders ” du mouvement ouvrier), du côté des marxismes militants. Dans le sillage de la reproblématisation esquissée par Norbert Elias, la notion d’habitus rend possible un arrachement à ce dilemme classique. Plus, elle porte un regard sociologique sur la question de la singularité individuelle. Loin d’être le bulldozer du collectif contre l’individuel, de l’objectif contre le subjectif, comme l’ont insinué maints détracteurs, l’habitus ouvre un grand défi pour les sciences sociales : penser ensemble le collectif et le singulier, à travers une individuation à chaque fois irréductible d’expériences collectives.

1.6 - La sociologie de Pierre Bourdieu a défendu au coeur des années 1960 et 1970, quand les marxismes avaient une certaine force dans l’Université française, l’importance de l’autonomie de l’activité scientifique, autour de règles et de critères propres aux procédures de connaissance empirique. C’était particulièrement important à une époque où l’autonomie du champ scientifique était si malmenée par les prétentions diverses à faire dépendre la production des savoirs d’une “ ligne politique ”. Cela ne récusait pas l’engagement des scientifiques, comme l’a montré Pierre Bourdieu lui-même à différents moments de sa vie, mais cela les incitait à une “ vigilance épistémologique ”. Aujourd’hui, quand, tout à la fois chercheur et militant, je suis amené à faire des passages fréquents entre des registres différents, c’est une mise en garde toujours actuelle qui pointe un piège véritable.

2 - La sociologie de Pierre Bourdieu a débouché sur l’esquisse d’une philosophie politique plus stimulante que la philosophie politique libérale qui a dominé ce qui a été appelé “ le retour de la philosophie politique ” en France dans les années 1980-1990.

(...) À partir des savoirs sociologiques qu’il avait engrangés, Pierre Bourdieu a avancé d’autres pistes, plus amples, si l’on veut associer une réflexion sur les modes d’organisation les plus souhaitables de la cité et une connaissance des inégalités qui concrètement la rongent. Par exemple, cette remarque apparaît particulièrement heuristique pour la philosophie politique : “ Il y a une sorte d’antinomie inhérente au politique qui tient au fait que les individus - et cela d’autant plus qu’ils sont démunis - ne peuvent se constituer (ou être constitués) en tant que groupes, c’est-à-dire en tant que force capable de se faire entendre et de parler et d’être écoutée, qu’en se dépossédant au profit d’un porte-parole. Il faut toujours risquer l’aliénation politique pour échapper à l’aliénation politique ” (dans “ La délégation et le fétichisme politique ”, 1° éd. : 1984, repris dans Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, coll. « Points », 2001, pp.260-261). Pierre Bourdieu pointe ici deux choses rarement associées dans un même constat. Premièrement, pour exister publiquement, pour voir ses expériences, ses intérêts et son identité pris en compte dans l’espace public, un groupe (des ouvriers aux malades du sida) a besoin de porte-parole. Mais, deuxièmement, l’existence de ces porte-parole enferme la possibilité de l’usurpation de la parole, le risque de la domination des représentants sur les représentés. Se découvre ici en pointillés une philosophie politique complexe, mettant en tension démocratie représentative et démocratie directe, nécessité de la représentation politique et critique libertaire de cette représentation, composante pragmatique et composante utopique (...).

3 - La sociologie de Pierre Bourdieu m’a aidé à interroger l’ethnocentrisme militant, c’est-à-dire ces évidences spontanées des milieux militants qui comprennent mal que le rapport à la politique qu’ils entretiennent est très spécifique et fort éloigné de celui de la grande majorité des gens, peu ou pas intéressés par la politique.

Les militants sont souvent pris, comme les observateurs professionnels de la politique (journalistes ou chercheurs en science politique), dans une vision politico-centrée du monde. Une vision qui est biaisée par le filtre constitué par le langage dit “ politique ”, les problèmes dits “ politiques ”, les jeux et les enjeux dits “ politiques ”, les commentaires dits “ politiques ”, etc. Une vision qui est focalisée sur la politique légitime, institutionnelle, dite “ sérieuse ”. Cette lecture spontanément politico-centrée de la réalité passe à côté de la fragilité sociale de la politique. (...) Ce genre de mise en perspective ouvre aussi un autre chemin du côté de l’action, car elle permet d’envisager une autre politisation, partant des quotidiens diversifiés d’une pluralité de groupes et d’individus aux propriétés sociales différentes.

4 - La sociologie de Pierre Bourdieu m’a éloigné des thématiques du “ complot ” si prégnantes dans les univers militants. (...)

5 - La sociologie de Pierre Bourdieu m’a fourni des ressources contre les illusions d’une extra-territorialité par rapport au monde social, contre les prétentions d’échapper aux “ impuretés ” du monde au moyen d’une pureté “ idéologique ” ou éthique, contre la rhétorique des donneurs de leçons oubliant les compromis quotidiens avec les logiques dominantes qui contribuent à les structurer, eux aussi ; bref contre la présentation angélique de soi qu’on trouve souvent exacerbée dans “ le gauchisme ”. (...)

6 - La sociologie de Pierre Bourdieu a mis l’accent, dans la lignée de la conception originale de la liberté énoncée par Spinoza, sur la réflexivité critique, sur l’auto-connaissance de ses propres déterminations sociales ; arme tout à la fois scientifique et politique. (...)

7 - Enfin, dans le sillage de Marx, la sociologie de Pierre Bourdieu a contribué à réévaluer la place de “ la pratique ” dans la vie sociale, en pointant notamment les limitations sociales de la pensée et de ses effets.

L’auto-connaissance peut certes élargir nos marges de manoeuvre, individuelles et collectives, notre liberté relative, mais la pensée, même outillée sociologiquement, n’est jamais toute-puissante. Elle ne constitue qu’un élément d’une praxis plus large. Or, un des pièges qu’évite rarement l’intellectuel engagé en politique est de majorer la dimension intellectuelle de l’action, de son action et de celle des autres (...).

Si la liste n’est pas exhaustive, voilà les principales ressources de la sociologie de Pierre Bourdieu qui, d’une certaine façon, sont entrées dans ma vie militante et intellectuelle, et qui m’ont amené, mêlées à d’autres expériences, à me déplacer. Davantage qu’une théorie bouclée, Pierre Bourdieu a légué des pistes fructueuses, des problèmes entrevus et des questions esquissées à ceux qui continuent de penser que la connaissance du monde social et l’action dans le monde social doivent garder des rapports étroits. À nous de travailler maintenant à ce que ces ressources intellectuelles contribuent à nourrir les réflexions et les actions à venir. Et puis il y a une responsabilité particulière des universitaires et des chercheurs qui se sentent requis par l’engagement, afin que la mort de Pierre Bourdieu ne sonne pas comme le retour des conformismes, de l’enfermement et des petites lâchetés académiques, qu’il a si radicalement critiqués, dans sa sociologie et en actes.

P.-S.

Extraits de Philippe Corcuff, Déplacements biographiques — Places de la sociologie de Pierre Bourdieu dans un itinéraire militant et intellectuel, publié dans Rencontres avec Pierre Bourdieu, textes rassemblés par Gérard Mauger, Editions du Croquant, 2005, p. 281-290.

Rencontres avec Bourdieu, Textes rassemblés par Gérard Mauger, Editions du Croquant, 688 pages, 34 euros.

Pour tout renseignement :
Editions du Croquant
Broissieux
73340 Bellecombes-en-Bauges

Site : http://www.atheles.org/editionsducroquant / E-mail : info chez editionsducroquant.org