Alors, ensemble ?

, par CHAIBI Leïla

J’ai considéré pendant des années que c’était dans les espaces non partisans qu’on faisait vraiment de la politique. Je pensais que le meilleur moyen de faire avancer des causes, c’était d’agir dans le cadre de collectifs sectoriels et non-partisans. Combat après combat, je me retrouvais face à un problème identique : la marchandisation de toutes les dimensions de nos vies, et la dictature du profit. Je ne pouvais plus ignorer la racine globale de l’ensemble des injustices : le capitalisme. Par conséquent, lutter efficacement contre la précarité, pour l’accès au logement, contre toutes les injustices sociales, c’était lutter contre le capitalisme. Pour cette première raison je me suis engagée dans la construction d’un projet politique global anticapitaliste avec le NPA. Si je suis venue au NPA, c’est aussi et surtout pour que ce projet politique anticapitaliste prenne part dans les institutions, dans le paysage politique institutionnel. Pour permettre l’existence d’une force politique indépendante à la gauche du PS, une force qui porte dans les institutions les revendications du mouvement social. Un parti qui donne un débouché politique aux luttes.
Comme la plupart de mes camarades, j’étais présente activement dans le mouvement social avant d’entrer au NPA, j’y suis pendant mon engagement au NPA, et il n’y a aucune raison pour que je n’y sois pas après. Si ce soir la révolution arrive, nulle doute que je serai dans la rue (peut-être plus que que certains d’ailleurs, qui s’autoproclament « révolutionnaires », et qui flippent à la moindre action militante un tant soit peu illégale). Donc à quoi sert le NPA ?
Si le NPA sert uniquement à appeler à la grève générale de façon incantatoire, pas la peine d’avoir choisi la forme « parti », un syndicat aurait fait l’affaire.
Si le but du NPA, c’est d’attendre la révolution, je préfère rester couchée d’ici là.

Il me semble qu’en 2010, l’utilité d’un parti politique anticapitaliste, c’est d’amener les revendications du mouvement social dans les institutions.
Je pense que cela n’est contradictoire, ni avec l’appel à la grève général, ni avec l’attente du grand soir. Si demain, la région Ile-de-France vote la gratuité des transports en commun, c’est bien, j’applaudirai. Si demain, une loi d’interdiction des licenciements est votée à l’assemblée nationale, c’est bien, j’applaudirai. À part la référence obsessionnelle, quasi religieuse et largement élitiste au clivage théorique réforme/révolution, qu’est-ce qui empêcherait qui que ce soit d’applaudir ?

C’est dans cet état d’esprit que je suis venue au NPA. Parce qu’il était nécessaire de construire un parti qui qui donne corps à une gauche de combat dans l’espace laissé vide à côté de la gauche de résignation. Ce qui me
gène, c’est que beaucoup font comme si les questions sur la participation du NPA aux institutions, la stratégie politique de notre parti, les raisons de sa présence aux élections et l’intérêt d’avoir des élus, étaient déjà réglées alors que nous n’avons jamais eu ces débats. Le fait même d’invoquer l’action du NPA dans les institutions est en train de devenir tabou.

Si ce que j’écris sur le rapport du NPA aux institutions vous paraît scandaleux, comprenez qu’il en soit de même de mon point de vue vis-à-vis d’un grand nombre de propos de « révolutionnaristes » entendus au NPA. Quand
je suis venue au NPA on ne m’a pas expliqué qu’il fallait que je devienne une militante communiste révolutionnaire. Est-ce que les communistes révolutionnaires et les militants anticapitalistes comme moi et comme tant d’autres peuvent travailler ensemble à un projet politique commun, sans que l’un n’impose à l’autre sa vision des choses ? C’était le défi du NPA, et je commence à en douter.

À ce titre, le choix de partir seul aux élections régionales est pour moi l’expression de l’échec du projet NPA tel que décrit ci-dessus.
En voulant faire de la question de la participation aux exécutifs un préalable à un accord unitaire, au delà de la question du programme, nous avons volontairement rompu le cadre unitaire national. Le PCF ne voulait pas du NPA dans ce cadre unitaire, ok, on est d’accord. Est-ce une raison pour lui tendre la perche ? Cette position victimisante est en contradiction avec l’arrogance du NPA à vouloir que dans ces négociations unitaires, l’ensemble des forces politiques partie prenantes s’alignent sur notre position de non-participation aux exécutifs.
En réalité, cette histoire d’exécutifs n’était qu’une excuse pour ne pas faire l’unité. Tout comme, à l’époque des élections européennes, l’argument du « front durable » n’était qu’une excuse pour partir tout seul. Tout comme, au début des discussions sur les élections régionales, l’argument d’un « accord national entre composantes sinon » rien n’avait aucun sens. Sinon, comment expliquer que trois CPN plus tard, les mêmes qui revendiquaient un « accord national » prônaient une négociation région par région ?! Comment expliquer, de la même manière, que des accords unitaires NPA/PG/PCF sont conclus en Languedoc Roussillon, Pays de la Loire, et Limousin, sur la base de la liberté de participation ou non aux exécutifs.
Ce qui était scandaleux aux yeux de certains deviendrait tout un coup tolérable, comme par miracle ?

Bref, quels que soient les arguments invoqués pour ne pas faire l’unité des forces à la gauche du PS, ce choix signifie qu’on se fiche que le NPA prenne part à la recomposition d’une gauche de combat à la gauche du PS. Qu’on se fiche que le NPA ait des élus. Qu’on se fiche que par ces élus, le NPA porte dans les institutions un programme de rupture. Qu’on se fiche que les électeurs assistent au spectacle lamentable de l’émiettement de la gauche radicale. Qu’on se fiche que le sarkozyme gouverne et écrase les miettes d’acquis sociaux dont nous bénéficions encore.
Tout ça alors que d’un point de vue programmatique, j’en suis persuadée, il y a nettement plus de points communs que de divergences.

Lors de notre consultation des militants quant à la politique à adopter aux élections régionales, je faisais partie de ceux qui portaient la position unitaire, position C. Le score a été honorable, mais nous n’avons pas été majoritaire. J’en prends acte. Cela signifie que la vision que j’ai du NPA n’est pas partagée par la majorité de ses militants.

Dans ce contexte, il y a deux possibilités. La première consiste à laisser passer la période des élections régionales et à continuer le combat en interne pour un NPA ouvert, largement anticapitaliste, qui repose sur cette conception de l’importance d’une présence dans les luttes ET dans les institutions. Mais j’ai peur que cette option ne soit déjà plus en accord avec la culture du NPA. Ou alors, peut-être avais-je simplement mal compris
l’intitulé de l’invitation à créer un Nouveau Parti Anticapitaliste... Quoi qu’il en soit, j’en ai ras-le-bol de me battre contre des moulins à vent, et je sais que je ne me transformerai jamais en militante communiste révolutionnaire, je vous l’ai déjà dit. Quant à exercer pendant des années un travail minoritaire, dans un parti lui-même minoritaire, non merci ! Je suis rentrée au NPA pour que nous changions les choses ici et maintenant, pas dans 30 ans. L’urgence sociale rend nécessaire et légitime cette impatience.
La deuxième possibilité consiste à mettre en oeuvre, en dehors du NPA, la dynamique que je souhaitais trouver en son sein. Concrètement, il s’agit d’aller là où le NPA aurait dû aller, et de faire campagne pour la recomposition d’une gauche radicale dynamique, rassembleuse, ne considérant pas qu’une présence dans les institutions soit forcément le signe d’une compromission. Je pensais que notre organisation serait l’outil pour y parvenir, il n’en a pas été ainsi. Dans le paysage politique, à la gauche d’Europe Écologie et du PS, il existe le rassemblement du PCF, du PG, de la FASE, des Alternatifs et jusqu’à la semaine dernière, du Mouvement des Quartiers Populaires. Évidemment cela aurait été largement mieux que le NPA y soit. Cela aurait limité l’influence du PCF dans cette coalition, cela aurait aussi facilité le travail de négociation des petites forces de ce rassemblement. Mais on ne fait pas de politique avec des « si ». La situation est ainsi, il faut faire avec le réel.

Après avoir donné ma démission de la direction du NPA, je me suis dit que je ne pouvais rester les bras croisés en attendant qu’une nouvelle séquence politique remplace celle-ci. Quitte à prendre le risque de se tromper, j’ai testé, avec d’autres camarades, cette deuxième possibilité. Depuis quelques semaines, nous participons à des réunions avec la FASE, les Alternatifs, et le MCQP. Nous avons aussi discuté avec le Parti de Gauche, qui a joué courageusement un rôle de facilitateur dans les discussions unitaires.

Dans le cadre de la campagne « Ensemble, pour des régions à gauche, solidaires, écologistes et citoyennes » en Ile-de-France, nous, avons voulu vérifier, de façon collective, les conditions d’une démarche unitaire, et la
possibilité pour les militants du mouvement social et des quartiers populaires d’intégrer des listes en créant une véritable dynamique politique et sociale, et non un simple accord national entre un cartel d’organisations politiques.

Il s’avère aujourd’hui que les conditions ne sont pas réunies, essentiellement parce que le PCF n’a pas souhaité sincèrement jouer le jeu d’une campagne dynamique et unitaire. Il a ainsi privilégié la logique d’appareil à la mise en œuvre d’une campagne innovante et rassembleuse.
J’ai rejoint le NPA avec l’idée de faire de la politique autrement. Déçue par l’orientation du NPA depuis quelques mois, je ne peux pas envisager néanmoins, de rejoindre par défaut une coalition qui ne correspond pas, au final, aux espoirs qu’elle aurait pu susciter. Sans doute, la présence du NPA comme interlocuteur aurait pu changer cet état de fait mais il n’en a pas été ainsi.

J’ai donc décidé de ne pas être candidate sur la liste « Ensemble » en Île de France, ni sur aucune autre liste, mais je continuerai à soutenir toute initiative qui favoriserait l’unité indispensable d’une gauche de transformation sociale. Les prochains mois seront surement riches en débats au sein du NPA ainsi que dans les composantes de la gauche radicale, et je compte y participer. Cela me permettra de mieux juger de la finalité du projet d’un Nouveau Parti Anticapitaliste, et de la continuité de mon engagement en son sein et dans la gauche de gauche.

Le 18 janvier 2010.