Derrida et le marxisme

, par BENSAÏD Daniel

Le philosophe Jacques Derrida est mort samedi à l’âge de 74 ans. Son oeuvre et sa personnalité, peu médiatisées, ont irrigué la pensée politique de beaucoup parmi ceux qui se réclament aujourd’hui de l’altermondialisation. Nous avons demandé au philosophe marxiste Daniel Bensaïd d’évoquer une facette importante du travail de Derrida.

Lors d’un colloque organisé à la fin des années 1990 autour des Spectres de Marx (livre paru chez Galilée en 1993), Jacques Derrida dut répondre aux interpellations de divers critiques, dont Tony Negri, Fredric Jameson, Aijaz Ahmad (parmi d’autres). Celle du brillant critique marxiste britannique Terry Eagleton ne le ménagea pas. Oscillant entre un discours prudemment réformiste et une parole extatiquement ultragauche, la déconstruction selon Derrida relevait à ses yeux d’une « perversité adolescente » aboutissant à « un marxisme sans marxisme » (ironie sur l’usage du « sans » dans l’oeuvre derridienne) ou à un « formalisme messianique vide ».

Courtoise, la réponse de Derrida à la charge de ses contradicteurs n’en est pas moins cinglante (elle est parue en français sous le titre Marx & Sons dans la collection « Actuel Marx », PUF).

Les Spectres étaient d’abord « un livre sur l’héritage », sur ce qu’hériter peut non point vouloir dire de manière non-équivoque, mais enjoint de manière souvent contradictoire : il s’agirait ainsi de repolitiser un certain héritage de Marx après les désastres politiques et théoriques du siècle écoulé. Ceux qui se sentent troublés par le propos sur Marx, n’est-ce point précisément parce qu’ils se concevraient comme des propriétaires dépossédés de leur héritage ? « Encore un effort, camarades, les exhorte Derrida, pour penser au-dessus de la "propriétalité" ! »

Dans tous ses textes, du moins des vingt-cinq dernières années, il n’a « jamais engagé de bataille contre le marxisme ou les marxistes », rappelle Derrida. En revanche, il interpelle ses détracteurs au présent : « Qu’est-ce que le marxisme ? [...] Qui est autorisé à dire nous ? Nous marxistes ? » Les Spectres déplairaient au premier chef à ces « marxistes » « installés dans leur position de propriétaires ». Or, qui peut encore proclamer avec certitude : « Je suis un marxiste » ?

À Eagleton, qui demande où était Derrida lorsqu’on avait besoin de lui, au temps du stalinisme triomphant, le philosophe réplique en récusant la confusion entre le contretemps et l’accusation d’opportunisme. On ne peut à la fois lui reprocher son opportunisme d’hier et lui reprocher aujourd’hui d’aller à contre-courant pour exploiter une certaine vogue du marxisme comme dissidence. Un tel opportuniste ferait preuve d’un bien piètre sens de l’opportunité ! Parmi les réserves qui, dans les années 1960, l’auraient tenu à l’écart de l’engagement communiste, Derrida indique dans un beau texte sur Althusser les nombreuses questions qui lui paraissaient alors escamotées, « notamment celles concernant l’historicité ou le concept de l’histoire » : « Je trouvais qu’Althusser soustrayait trop rapidement certaines choses à l’histoire, par exemple en affirmant que l’idéologie n’a pas d’histoire. Je n’entendais pas renoncer à l’histoire. La destruction du concept métaphysique d’histoire ne signifie pas pour moi qu’il n’y a pas d’histoire [1]. » Pour Derrida, le concept d’idéologie a une histoire liée à celle du sens commun. C’est dans cette trame du temps historique que la question de l’événement s’associe à celle du fantôme : « Une logique du fantôme fait signe vers une pensée de l’événement », alors que, selon les propres termes de Marx, une « histoire sans événement » se réduit aux vérités sans passion et aux passions sans vérité de héros sans héroïsme : « Ce qui interrompt l’ordre du temps, ce qu’on appelle révolution, cette césure qui vient tout d’un coup déranger l’ordre du temps », c’est elle qui donne le tempo et le ton de l’histoire, ce qui fait l’historicité même, dans un jeu d’apparitions et de disparitions messianiques. Question de temps à nouveau. Marx se révèle en effet comme un virtuose de « l’anachronie rythmée ». Il sait « prendre le pouls de l’histoire » et écouter sa « fréquence révolutionnaire ».

Le témoignage de Jacques Derrida contribue à rappeler l’atmosphère intellectuelle de l’époque, ses censures et ses refoulements [2]. Le poids du parti communiste aurait alors fait écran entre lui et le communisme : non membre du parti, « j’étais paralysé, dit-il, parce que je ne voulais pas que les interrogations soient exploitées » par un discours anticommuniste. À cette crainte, significative d’une époque, d’être pris à « hurler avec les loups », à cette crainte souvent exploitée pour imposer silence et sommer le dissident en puissance de « choisir son camp », s’ajoutait un effet d’intimidation théorique : « J’étais paralysé devant quelque chose qui ressemblait à une sorte de théoricisme avec un T majuscule. » [3] Double paralysie donc, politique et intellectuelle.

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P.-S.

Article paru dans Politis, édition du jeudi 14 octobre 2004.

Notes

[1« Politics and Friendship », in Althusserian’s Legacy, Jacques Derrida, Verso, Londres, 1989.

[2« Friendship and Politics », in Althusserian’s Legacy, Jacques Derrida, Verso, Londres, 1989.

[3Ibid, p. 199.

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