Écologie et luttes sociales au Brésil De Chico Mendes à aujourd’hui

, par LÖWY Michael

L’écologie serait-elle un « luxe » pour pays développés, une question qui ne concerne que la population aisée du monde industrialisée ? Un minimum d’attention à ce qui se passe au Brésil suffirait pour tordre le cou à ce lieu commun de la pensée conforme. On assiste bel et bien, parmi les paysans, les communautés indigènes, les populations urbaines marginalisées du Brésil – comme dans beaucoup d’autres pays du Sud – à des luttes importantes pour la défense de l’environnement, d’autant plus necéssaires que c’est vers la périphérie du système que sont exportées les formes de production les plus brutalement destructrices de la nature et de la santé des populations. Peu importe si les mobilisations contre la pollution de l’eau, les luttes en défense des forêts ou les résistances aux activités nuisibles des industries chimiques se font ou non au nom de l’« écologie » – terme que ne connaît pas la plupart des acteurs populaires engagés dans ces mouvements ; l’essentiel c’est que ces luttes ont lieu, et qu’elles touchent à des questions de vie ou de mort pour les populations concernées.
Parmi les multiples manifestations de cette « écologie des pauvres », un mouvement apparaît comme particulièrement exemplaire, par sa portée à la fois sociale et écologique, locale et planétaire, « rouge » et « verte » : le combat de Chico Mendes et de la Coalition des Peuples de la Forêt en défense de l’Amazonie brésilienne, contre l’œuvre destructrice des grands propriétaires fonciers et de l’agro-business multinational.
Francisco Alves Mendes Filho, né le 15 decembre 1944 à Xapuri, en Amazonie , s’est formé d’abord dans la culture chrétienne libérationniste des communautés écclésiales de base brésiliennes ; c’est au cours des années 1960 qu’il découvre le marxisme, grâce à un vétéran communiste, Euclides Fernandes Tavora, lieutenant partisan de Luis Carlos Prestes, Tavora a participé au soulèvement « rouge » de 1935, ce qui lui a coûté des années de prison et, plus tard, d’exil en Bolivie ; revenu clandestinement au Brésil il s’était établi dans la forêt amazonienne, à la frontière de l’État brésilien de l’Acre avec la Bolivie. Cet aprentissage marxiste a eu une influence décisive dans la formation des idées politiques de Chico Mendes : selon ses propres mots, la rencontre avec Tavora « a été une très grande aide et une des raisons pour lesquelles je suis dans cette lutte. D’autres camarades, malheureusement, n’ont pas eu, à cette époque, le privilège de recevoir une orientation aussi importante pour leur avenir comme celle que j’ai eu. » [1]
Chico Mendes travaille comme seringueiro, ces paysans qui récoltent, artisanalement, le latex de l’arbre à caoutchouc amazonien. En 1975 il fonde, avec le syndicaliste Wilson Pinheiro, le syndicat des travailleurs ruraux de Basiléia et, deux ans après, le syndicat des travailleurs ruraux de Xapuri, sa ville natale. C’est à cette époque qu’il va inaugurer, avec ses camarades du syndicat, une forme de lutte non-violente inédite dans le monde : les célèbres « blocages » (empates : le mot brésilien signifie littéralement « jeu à égalité »). Ce sont des centaines de seringueiros, avec leurs femmes et leur enfants, qui se donnent les mains et affrontent, sans armes, les bulldozers des grandes entreprises intéressées à la déforestation. Parfois les travailleurs étaient vaincus, mais souvent ils réussirent à arrêter, avec leurs mains nues, les tracteurs, bulldozers et scies électriques des destructeurs de la forêt, gagnant parfois l’adhésion des employés chargés de mettre à bas les arbres. Les ennemis des seringueiros sont les latifondistes, l’agro-négoce, les entreprises de l’industrie du bois, qui veulent commercialiser les essences les plus chères, ou les éléveurs, qui veulent planter de l’herbe à la place des arbres abattus, pour éléver du bétail destiné à l’exportation (Mac Donald !). Un ennemi puissant, qui compte avec son bras politique, l’UDR (« Union Démocratique Ruraliste »), son bras armé, les pistoleiros (hommes de main, mercenaires), et des innombrables complicités dans la Police, la Justice et les gouvernements (locaux, provinciaux et fédéral).
Au cours de ces premières années de son activité syndicale, Chico Mendes, socialiste convaincu, militait dans les rangs du Parti communiste du Brésil, une scission maoïste du PCB pro-soviétique. Deçu par ce parti, il va adhérer en 1979-80 au nouveau Parti des Travailleurs, fondé par Lula et ses camarades, au sein duquel il se ralliera à l’aile gauche, socialiste. En 1985, il organise, avec ses camarades syndicalistes, la Rencontre Nationale des Seringueiros, qui va fonder le Conseil National des Seringueiros ; sa lutte reçoit le soutien du PT, de la Pastorale de la Terre, de la CUT (Centrale Syndicale) et du MST (Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre) qui était justement en train de se constituer à cette époque.
Bientôt le combat des seringueiros et autres travailleurs qui vivent de l’extraction (châtaigne, jute, noix de babaçu) pour défendre la forêt va converger avec d’autres groupes de paysans et surtout avec les communautés indigènes, donnant lieu à la fondation de l’Alliance des Peuples de la Forêt. Pour la première fois des seringueiros et des indigènes, qui si souvent s’étaient affrontés dans le passé ont uni leur forces contre l’ennemi commun : le latifundium, le capitalisme agricole destructeur de la forêt. Chico Mendes a defini avec passion l’enjeu de cette alliance : « Plus jamais un de nos camarades va faire couler le sang de l’autre, ensemble nous pouvons défendre la nature qui est le lieu où nos gens ont appris à vivre, à éléver leurs enfants, et à dévélopper leur capacités, dans une pensée en harmonie avec la nature, avec l’environnement et avec tous les êtres qui habitent ici » [2].
Comme l’on voit, Chico Mendes était parfaitement conscient de la dimension écologique de cette lutte ; il se rendait compte aussi que le combat pour l’Amazonie interessait non seulement les populations locales, mais toute l’humanité, qui a besoin de la forêt tropicale, le « poumon vert de la planète » :
« Nous avons découvert que pour garantir l’avenir de l’Amazonie, il fallait créer une reserve uniquement destinée à l’extraction, en préservant ainsi la forêt. [...] Nous, les seringueiros, nous comprenons que l’Amazonie ne peux pas devenir un sanctuaire intouchable. D’autre part, nous comprenons aussi qu’il est urgent d’empêcher la déforestation qui menace l’Amazonie et donc menace même la vie de tous les peuples de la planète [...] » [3].
La solution proposée, une espèce de réforme agraire adaptée aux conditions de l’Amazonie, est d’inspiration socialiste, dans la mesure où elle est fondée sur la propriété publique de la terre, et son usufruit par les travailleurs.
En 1987, des organisations environnementalistes nord-américaines invitent Chico Mendes à venir témoigner lors d’une réunion de la Banque Interamericaine de Dévéloppement, sans hésitation, il explique que la déforestation de l’Amazonie est le résultat de projets financés par les banques internationales. C’est à partir de ce moment qu’il devient internationalement connu, recevant, peu après, le Prix Écologique « Global 500 » des Nations unies. Son combat était devenu un symbole de la mobilisation planétaire pour sauver la dernière grande forêt tropicale du monde, et des écologistes du monde entier se solidarisaient avec lui.
Pragmatique, homme de terrain, Chico était aussi un rêveur et un utopiste, au sens noble et révolutionnaire du mot. Il est impossible de lire sans émotion le testament socialiste et internationaliste qu’il a laissé aux générations futures, publié après sa mort dans une brochure du syndicat de Xapuri et de la CUT :
« Attention, jeune de l’avenir :
6 septembre de l’an 2120, anniversaire du premier centenaire de la révolution socialiste mondiale, qui a unifié tous les peuples de la planète, dans un seul idéal et une seule pensée d’unité socialiste, et qui a mis fin à tous les ennemis de la nouvelle société.
Ne restent ici que le souvenir d’un triste passé de douleur, souffrance et mort.
Excusez-moi. Je rêvais quand j’ai décrit ces événements que je ne verrais pas moi-même. Mais j’ai le plaisir d’avoir rêvé » [4].
Pour l’oligarchie rurale, qui a, depuis des siècles, l’habitude d’ « éliminer » – en toute impunité – ceux qui osent organiser les travailleurs pour se battre contre le latifundium, il était « un gars marqué pour la mort ». En décembre 1988, Chico Mendes est assassiné, devant sa propre maison, par des tueurs à gages au service du clan des propriétaires fonciers Alves da Silva. Devenu une figure legendaire, un héros du peuple brésilien, il inspire jusqu’au jourd’hui les luttes socio-écologiques du pays.
Une des plus proches collaboratrices de Chico Mendes, Marina Silva, elle aussi seringueira par son origine, est devenue, à partir de 2001, ministre de l’Environnement dans le gouvernement de Lula, où elle a tenté de promouvoir des mesures de protection de la forêt – mais n’a pas pu empêcher la légalisation, par son gouvernement, de la soja transgénique imposée par la multinationale Monsanto. De plus en plus marginalisée par un gouvernement qui favorise l’agronégoce, elle a démissionné en 2009, quand on lui a retiré la gestion de l’Amazonie au profit d’un technocrate du centre-droit Roberto Mangabeira Unger. Elle est actuellement candidate aux éléctions présidentielles de 2010 par le Parti Vert brésilien. Ce parti politique, dirigé par des anciens révolutionnaires « repentis » et convertis au social-libéralisme – comme Fernando Gabeira, l’équivalent de Dany Cohen-Bendit au Brésil – n’est malheureusement pas à la hauteur des défis sociaux et écologiques du pays. Reste à savoir si Marina Silva, qui a suscité une grand interêt et de la sympathie dans la société civile brésilienne, réussira à dépasser les limites de son nouveau parti et mener une campagne au profil social et écologique radical.
L’héritage de Chico Mendes est présent dans les luttes des seringueiros et des indigènes, dans la mobilisation des paysans pour la réforme agraire et contre les OGM — et dans la convergence entre écologie et socialisme qui commence à prendre forme, non seulement dans des petits réseaux militants — comme le Réséau Écosocialiste Brésilien, une importante initiative qui rassemble quelques centaines de militants dans tout le pays mais aussi dans le plus important mouvement social du Brésil, le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre. Lors de la célébration de son 20e anniversaire, le MST a organisé un seminaire international à Rio (juillet 2004) sur les « Dilemmes de l’Humanité ». Dans la brochure de présentation de la Conférence nous trouvons un résumé du point de vue du mouvement, de son utopie sociale, de son « rêve aux yeux ouverts » (pour utiliser une expression d’Ernst Bloch) : « un monde égalitaire, qui socialise ses richesses matérielles et culturelles. » Dans le même document nous trouvons un diagnostique sans illusions de la réalité actuelle : « Le monde se trouve à ce point dégradé qu’il ne s’agit plus de penser des stratégies pour le faire « revenir à son axe », mais plutôt de construire un chemin nouveau, fondé sur l’égalité entre les êtres humains et sur des principes écologiques ». Un chemin nouveau, égalitaire et écologique, socialisant les richesses : je pense que Chico Mendes se reconnaîtrait dans ce programme.
Le MST mène un combat socio-écologique contre les multinationales comme Monsanto, qui veulent imposer au Brésil leurs dangereuses semences transgéniques, et contre les multinationales du papier, qui remplacent la forêt par des « déserts verts », des immenses plantations d’eucalyptus qui sèchent l’eau et éliminent toute vie animale ou végétale. Les actions des militants – souvent des militantes femmes – du MST prennent parfois de formes « non-légales », en arrachant les plantes transgéniques ou les eucalyptus, qui attirent la repression, mais permettent de poser ces questions socio-écologiques devant l’opinion publique. À la recherche d’une alternative à l’agriculture industrielle capitaliste, il dévéloppe, dans ses coopératives et assentamentos, des formes d’agriculture biologique respectueuse de l’environnement.
Dans certaines grandes villes du Brésil, comme Sao Paulo, on assiste à la naissance de mouvements d’écologie urbaine, qui critiquent l’envahissement de l’espace par le béton et la voiture, et mènent campagne pour des transports publics gratuits. Des militants ecosocialistes sont actifs dans ces réseaux, qui ont un soutien surtout dans la jeunesse scolarisée.
Une contribution importante à la mobilisation ecologique sociale a été apportée par les théologiens de la libération, dont l’influence, non seulement dans les communautés écclésiales de base mais dans le mouvements sociaux continue à être considérable. Des figures comme Leonardo Boff et Frei Betto ont mis au centre de leur réfléxion la convergence entre le combat des pauvres pour leur libération et celui pour sauver la planète Terre de la destruction par la logique infernale du capital.
Le dernier Forum Social Mondial, qui s’est réalisé à Belem do Para (Brésil), dans la région Amazonienne, en janvier 2009, a été un énorme succès, avec la participation de 120 personnes, la plupart étant, bien entendu, des brésiliens. Un des thèmes centraux du Forum a été la crise du capitalisme, pas uniquement sous l’angle de la crise financière, mais comme crise de tout un modèle de civilisation : la civilisation capitaliste industrielle occidentale moderne. Écologistes, militants du mouvement pour la justice climatique, mouvements indigènistes, le MST, et differents courants de la gauche radicale ont trouvé un important terrain de convergence dans le combat en défense de l’Amazonie, contre la destruction de la dernière grande forêt tropicale par les multinationales minières, les exportateurs de bois précieux, les latifondistes, les grands propriétaires agro-capitalistes qui coupent les arbres pour planter du soja, de la canne à sucre ou élever du bétail. Face à la véritable guerre du capital contre la forêt amazonienne, le mot d’ordre qui a fait l’unanimité a été : « Déboisement zéro, maintenant ! ». Les grandes assemblées générales thématiques, sur les luttes indigènes, sur le changement climatique, sur la crise, ou sur la question agraire ont adopté, sous l’impulsion notamment des militants brésiliens et latino-américains, des résolutions explicitement anticapitalistes.
Malgré certaines limites – la faible mobilisation urbaine, l’absence d’un grand mouvement contre le changement climatique – le Brésil est en train de dévenir un des laboratoires les plus importants d’une écologie critique, anti-capitaliste et articulée avec les mouvements sociaux, notamment dans les campagnes.

Notes

[1Chico Mendes por êle mesmo, Rio de Janeiro, FASE, 1989, p. 64. Il s’agit d’un entretien auto-biographique réalisé à Xapuri en novembre-décembre 1988 par le prof. Pedro Vicente Sobrinho, de la Universidade Federal do Acre, selon un plan établi par Candido Grzybowksi, professeur à la Fundaçâo Getulio Vargas de Rio.

[2Discours de Chico Mendes, cité par Ailton Krenak, coordonateur de l’Union des Nations Indigènes du Brésil, in
Chico Mendes, Sindicato dos Trabalhadores de Xapuri, Central Unica dos Trabalhadores, S. Paulo, Janeiro de 1989,
p. 26.

[3Chico Mendes por êle mesmo, Rio de Janeiro, FASE, 1989, p. 24. Le titre de ce chapitre de son entretien autobiographique est « La création d’une réserve d’extraction en Amazonie comme alternative écologique et économique ».

[4Chico Mendes, Sindicato dos Trabalhadores de Xapuri, Central Unica dos Trabalhadores, S. Paulo, Janeiro de 1989, p. 34.