« Les putschistes ont peut-être sous-estimé le rapport de forces »

, par HABEL Janette

Politologue et spécialiste de l’Amérique latine, Janette Habel décrypte la crise au Honduras...

  • Qui est Manuel Zelaya, le président hondurien renversé ce week-end ?

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que Zelaya n’est pas du tout, à la base, un révolutionnaire. Il vient d’un parti très conservateur, le président du même parti vient d’ailleurs de cautionner le coup d’État et d’être élu par la Chambre. Récemment, Zelaya s’était rapproché du courant progressiste latino-américain, aux côtés du Venezuela, de la Bolivie, de l’Équateur. Une décision assez intrigante et qui avait suscité beaucoup de questions au Honduras. L’explication de Zelaya, c’était qu’il s’était rendu compte progressivement des besoins sociaux de son pays. Ceci, mêlé à des sentiments nationalistes forts, l’avaient conduit vers Chavez.

  • C’est ce qui est, selon vous, à l’origine du coup d’État ?

Oui, il n’y a aucun doute sur cela. Il faut savoir que l’armée hondurienne, comme celle du voisin salvadorien, est très ancrée à l’extrême droite. Ces militaires ont contribué à renforcer la Contra, au Nicaragua, contre les sandinistes. Enfin, les intérêts américains sont nombreux au Honduras, avec d’importantes bases militaires.

  • En même temps, le pays était plutôt stable depuis quelques années et connaissait une croissance économique assez forte...

Oui, de nombreuses grandes entreprises y avaient installé leurs maquilas (entreprises d’assemblages délocalisées et bénéficiant de conditions fiscales avantageuses dans certains pays du Sud, ndlr). De nombreux emplois avaient été créés mais les conditions de travail y étaient épouvantables. On a assisté aussi à une forte immigration paysanne vers les villes. Au niveau politique, les élections ont été jugées démocratiques, Zelaya a été élu démocratiquement.

  • Comment peut réagir la population, qui a élu Zelaya ?

Un couvre-feu a été instauré, cela ne va donc pas faciliter les réactions. Mais il est certain qu’une majorité de la population soutenait Zelaya.

  • Ce coup d’État peut-il remettre en cause la stabilité de la région ?

La grande question, c’est de savoir si les putschistes ont reçu des soutiens extérieurs, de la part de l’oligarchie centre-américaine ou de certains lobbies militaires américains, voire du Southern Command ou si c’est une action autonome. S’ils ont agi seuls en sous-estimant le rapport de force, on s’en apercevra très vite et il y a fort à parier que Zelaya sera réintégré, sous la pression de la quasi unanimité des chefs d’État latino-américains. Et il sera même renforcé car il pourra alors radicaliser son discours, un peu comme Chavez en 2002. Ce serait là une grave erreur politique de la part de l’Armée. S’ils ont des soutiens extérieurs, ce peut être un ballon d’essai pour tester la solidité des régimes de la région, qui ont tout de même bien évolué depuis quelques années. Encore récemment, le Salvador a basculé à gauche. Je pense que l’hypothèse la plus probable, aujourd’hui, est que les putschistes n’aient pas bien apprécié la situation. Il est donc encore trop tôt pour dire que la stabilité de l’Amérique centrale est menacée.

  • L’administration Obama a condamné le coup d’État. Peut-elle aller plus loin ?

D’abord, il faut distinguer le discours d’Hillary Clinton, qui a fermement condamné et celui de Barack Obama, qui a appelé à un discours entre les deux parties. Mais ce sera difficile de réinstaurer le dialogue après cela ! Une intervention américaine n’est pas vraiment dans l’air du temps mais ils surveilleront de très près l’évolution de la situation car les bases militaires au Honduras sont pour eux d’une importance capitale dans la région.

  • Chavez peut-il, lui, intervenir ?

Il a menacé, comme il le fait souvent, d’intervention, parce que certains putschistes ont un peu mal traité les ambassadeurs vénézuéliens et cubains. Mais cela n’ira sans doute pas plus loin. La gauche latino-américaine n’est pas vraiment dans une stratégie de confrontation.

P.-S.

Propos recueillis par Nicolas Rauline.