Claire Villiers, l’intelligence de l’action

, par AGUITON Christophe

J’ai réellement rencontré Claire fin 1992. Nous nous connaissions à travers les différentes réunions et conférences qui étaient organisées sous l’égide d’une revue de la gauche syndicale créée dans les années 1980, la revue Collectif. Mais c’est en 1992, alors que le chômage atteignait le pic de 3 millions de demandeurs d’emplois, que nous nous sommes lancés, avec des militants syndicaux, associatifs et politiques, dans le projet de construire un mouvement de lutte contre le chômage.

Cette expérience, dans laquelle Claire s’est lancée corps et âme, nous a tous profondément transformés. L’objectif initial de ce qui allait s’appeler AC !, Agir ensemble contre le chômage !, était de construire un mouvement transversal de lutte contre le chômage, unissant chômeurs et salariés, un mouvement qui mobiliserait sur des revendications capables de rassembler ces différents secteurs sociaux en s’attaquant aux racines du chômage. Avec comme objectif le plein-emploi, notre revendication phare était celle des 35 heures, suivant en cela l’exemple du syndicat allemand IG Metall.

Au printemps 1994, AC ! se lance et se construit en organisant cinq grandes « marches contre le chômage » qui ont sillonné le pays pendant plus d’un mois. Ces marches ont eu un impact très important, mais elles ont en même temps révélé l’ampleur des défis à relever. Après les marches, de nombreux chômeurs rejoignent AC ! et ils demandent très vite que soient prises en compte leurs revendications, sur le montant des indemnités ou des minima sociaux, sur l’accès aux services publics – transport, électricité, etc. –, sur le logement... Claire fut une des premières à comprendre qu’il fallait absolument reprendre et défendre ces revendications tout en essayant de maintenir le caractère transversal d’AC ! Une tension qui allait traverser le mouvement et se manifestait à différents niveaux, souvent inattendus, comme le rapport à la temporalité, les salariés et syndicalistes étant habitués à gérer la durée pendant que les chômeurs exigeaient des mobilisations immédiates face à l’urgence des situations vécues.

Trois ans plus tard, le « mouvement des chômeurs » démarra à Marseille et dans le Nord-Pas-de-Calais avec des occupations d’Assedic et se généralisa très vite à tout le pays. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un mouvement de masse de chômeurs émergeait et bousculait le gouvernement. Claire fut aux avant-postes du mouvement, conduisant en particulier la délégation qui défendit ses revendications devant Lionel Jospin et Martine Aubry.

La construction d’AC ! et le mouvement des chômeurs ont permis de poser toute une série de questions nouvelles, dont la plus difficile fut peut-être le rapport au travail salarié. Un emploi que défendent bec et ongles toutes celles et ceux qui risquent de le perdre, mais qui est aussi vécu comme une souffrance et, à ce titre, rejeté par une partie significative des chômeurs, en particulier les plus jeunes. Claire a compris très vite la nécessité de prendre en compte cette mutation fondamentale dans le rapport au travail, sans pour autant tomber dans la facilité de revendiquer un « revenu garanti » sans questionner les conditions et la nature du travail salarié.

Nous perdons avec Claire ces capacités, cette intelligence de l’action et des situations, mais nous perdons tout autant sa gentillesse, sa disponibilité totale aux autres, son aptitude à mettre sa pratique et ses actions en cohérence absolue avec ses convictions. Merci Claire pour tout ce que tu nous as appris et apporté.