« La dérive monarchique a isolé le régime et ses institutions »

, par SALHI Chawki

  • Le PST a rendu publique, dimanche, sa décision de ne pas participer à la prochaine élection présidentielle. Quels sont les arguments qui fondent votre décision ?

La confrontation électorale est déloyale, le rouleau compresseur de la propagande officielle unilatérale s’est déclenché en 2005. Des milliards investis de façon irrationnelle, un recours systématique aux entreprises étrangères détruisant les capacités nationales avec un objectif : tenir l’échéance électorale de 2009. Nous avons examiné la possibilité de transformer le désintérêt massif des Algériens en boycott et aussi celle d’une candidature pour dire notre combat démocratique et antilibéral.

  • Le Premier ministre Ahmed Ouyahia déclarait récemment que le pouvoir politique n’interdisait à personne de se porter candidat. Qu’avez-vous à lui répondre ?

On interdit l’expression politique des Algériens qui ne peuvent manifester, s’organiser, passer à la TV que dans le cadre du soutien au 3e mandat. On interdit aux courants politiques de se construire en les privant de marches dans la capitale, en imposant des procédures lourdes pour leurs activités. On interdit le renouvellement politique en empêchant la création de nouveaux journaux, de nouveaux partis en réservant la candidature à neuf partis seulement, en interpellant les diffuseurs de déclarations, en empêchant les associations, en harcelant les syndicats, les grévistes.

  • Les formations politiques de l’opposition et l’intelligentsia n’ont-elles pas contribué à leur propre exclusion du jeu de l’alternance en désertant la scène ?

Question pertinente. Question douloureuse. Le boycott dans la tradition des socialistes, c’est l’empêchement des élections jugées antidémocratiques, comme en 2002 en Kabylie. C’est une alternative concrète. Nous avons jugé préférable de proposer une action démocratique et une campagne antilibérale du parti.

  • Malgré sa crise apparente, le régime qu’incarne le président Bouteflika semble plus que jamais décidé à maintenir sa feuille de route électorale., Qu’est-ce qui conforte, d’après-vous, le pouvoir politique dans son entêtement à ignorer les pulsions de la société ?

Les institutions ultraprésidentielles autant que les traditions politiques favorisent la personnalisation et l’émergence d’un personnage bonapartiste. Il y a au sein du régime une unanimité apparente autour de la réélection de Bouteflika, alors sourdent les rivalités et les dures luttes de succession depuis sa maladie. Tant que la société ne produira pas une force politique assez puissante pour les arrêter, pourquoi voulez-vous qu’ils aient des scrupules démocratiques ? C’est ainsi à travers le monde. De plus, la dérive monarchique produit un entêtement qui isole de plus en plus le régime et ses institutions.

  • Quels risques pourrait comporter, selon-vous, la perspective d’un 3e mandat ?

Le problème n’est pas tant dans le nombre de mandats que dans les pouvoirs exorbitants du détenteur du mandat. La dérive monarchique est le principal problème.

  • Pensez-vous que « la rue algérienne est politiquement en grève » ?

Les Algériens, notamment les jeunes, ne se reconnaissent plus dans les institutions ; ils ont divorcé d’avec les représentations politiques, même celles d’opposition ; ils vomissent les pratiques politiques des notabilités bourgeoises. Cette négation de l’existant n’est pas une expression positive, une proposition alternative. On y trouve la cohabitation d’un discours néo-colonial désespérant de l’avenir politique du pays et aussi une protestation radicale contre l’émergence arrogante d’une bourgeoisie qui s’exprime de manière confuse.

  • Vous appelez, dans votre conférence de presse, à une « convergence » des luttes politiques et sociales et aussi à « construire une alternative » par delà l’échéance présidentielle du 2 avril...

Le PST propose à tous les partis, à tous ceux qui s’opposent à la dérive autoritaire et à la fermeture progressive du champ politique, de converger dans une action pour les libertés politiques et syndicales. C’est un travail ponctuel dans cette campagne qui peut se prolonger dans une bataille démocratique au delà du vote du 2 avril. C’est différent de l’appel à constituer une alternative démocratique antilibérale qui redonnerait de l’espoir aux jeunes et aux masses populaires. La plupart des partis d’opposition font de la surenchère libérale et ne seront pas nos alliés dans cette bataille que les socialistes proposent aux syndicalistes, aux militants de gauche, etc. Mais rien n’empêche de converger sur des points démocratiques précis avec les autres dans leur diversité.

  • Vous dites que les cadres de lutte politique traditionnels, les « grands partis » de l’opposition se sont effondrés durant la décennie 1990.

La coalition présidentielle a eu les suffrages d’un Algérien sur sept. Les islamistes ont régressé malgré une religiosité massive, les partis démocrates se sont effondrés, notamment en Kabylie, depuis 2001. Il pourrait y avoir une émergence populiste temporaire ou le redéploiement d’une nouvelle impasse islamiste. Nous, socialistes, anticapitalistes, nous ne sommes pas encore la représentation consciente de la protestation démocratique et sociale. Mais on peut le devenir et c’est même la seule chance pour offrir une issue à nos masses populaires. Nous y travaillons avec tous les militants qui se définissent dans une perspective démocratique, anti-impérialiste, antilibérale.

  • Des contacts sont entrepris par le PST avec certaines formations politiques de l’opposition, le FFS notamment. Sur quel « SMIG politique » vous êtes-vous entendus ? Pensez-vous qu’il est encore possible de fédérer les forces éclatées de l’opposition ?

Les marxistes ont un vieux principe : frapper ensemble, marcher séparément. Au lieu de philosopher sur le régime autoritaire, nous proposons d’agir ensemble autour de points précis : levée des entraves à l’exercice syndical et politique, levée des entraves à la vie associative et à l’expression organisée des citoyens, levée des obstacles aux manifestations, aux grèves, aux diffusions militantes. Liberté de créer un journal, droit d’accès aux médias publics, service public étendu à tous les médias d’information... Mais aussi, pour changer les règles injustes du jeu politique, élection au terme d’une période de confrontation politique loyale d’une Assemblée constituante porteuse des aspirations des masses. La cartellisation actuelle peut compliquer un regroupement, elle n’empêche pas une convergence autour de points précis.

P.-S.

Propos recueillis par Mohand Aziri.