Sur le décès d’Ernest Mandel

, par VERCAMMEN François

  • Vous étiez un proche d’Ernest Mandel, décédé jeudi. Comment l’avez-vous rejoint ?

Je l’ai rencontré en 1962-1963, après la grande grève. Il venait de publier le Traité d’économie marxiste, véritable mise à jour des analyses classiques de Marx et ballon d’oxygène par rapport au marxisme de l’époque. J’étais président des étudiants socialistes de Belgique et en butte aux attaques de la direction du PSB, qui voulait exclure La Gauche, dont Mandel était le rédacteur en chef.

  • Toute sa vie, il a voulu réhabiliter Léon Trotski ?

Il a voulu créer un marxisme vivant, dans lequel Trotski, qu’il avait connu, jouait un rôle. Mais il était vraiment très « lié » à Marx, s’appuyait sur Rosa Luxemburg, Lénine, etc. Il est vrai, cependant, qu’il a lutté pour la réhabilitation pénale de Trotski en URSS, mais aussi pour sa réhabilitation idéologique et théorique. Cependant, Mandel n’était pas un théoricien ou un intellectuel en chambre. Il a été résistant, a rejoint des brigades pour soutenir la révolution yougoslave en 1949, quand Staline a essayé d’écraser Tito ; il est allé à Cuba avec Che Guevara ; il a participé aux grèves générales, etc. C’était aussi un homme accessible, sympathique, doté de connaissances fabuleuses, qui refusait les mots savants et la pédanterie.

Qu’a-t-il apporté à la gauche ?

Beaucoup, sans aucun doute, même s’il n’était pas aveugle quant à la situation du moment, où les perspectives pour la révolution socialiste et la construction d’une organisation de travailleurs sont mauvaises. Mais il avait connu le fascisme — « minuit dans le siècle » comme le disait Victor Serge — et la guerre. Il se rappelait également que tous les internationalistes marxistes tenaient dans trois taxis quand ils créèrent la IIIe Internationale... Il se voyait en fait comme un chaînon dans le long combat pour un meilleur avenir. Il avait lutté contre l’exploitation sous toutes ses formes. Rien que cela était une contribution.

Je pense par ailleurs que l’ampleur de l’oeuvre qu’il laisse devrait apparaître au fil du temps.

  • Sur quoi travaillait-il avant sa mort ?

Il laisse une oeuvre inachevée sur la criminalisation de l’économie capitaliste, dont les conclusions ne sont pas développées. Il analysait le fait que les inégalités, les barbaries ont toujours existé, mais que la mondialisation et le développement des technologies les surmultiplient. Il y a peu de perspectives pour le socialisme, mais l’économie de marché est, elle aussi, à bout de souffle. Cette contradiction motivait son combat et le nôtre.

  • Comment voyait-il alors l’avenir de la gauche ?

Très ouvert aux nouvelles tendances, il incarnait dans le marxisme le courant révolutionnaire qui tentait le mieux de saisir la nouveauté. Il était attentif à la jeunesse, aux nouveaux problèmes culturels, sociaux et idéologiques. Il pensait que la social-démocratie n’a pas d’avenir et ne sera pas capable de porter les réformes, le capitalisme ne le lui permettant pas. Or, au lieu de s’en dissocier, elle tend à s’y associer de plus en plus. Les « affaires » ne sont qu’une pointe de l’iceberg dans le phénomène de sa dégénérescence. Mandel espérait une refondation de la gauche, dotée d’un nouveau programme, même si elle n’abandonnerait pas tout son passé, et dans laquelle la IVe Internationale prendrait sa place.

  • Comment vivait-il l’explosion des nationalismes dans l’ex-Yougoslavie et ailleurs ?

Il pensait d’abord que ces nationalismes, ces chauvinismes, ces barbaries étaient « lisibles ». Comme d’autres, il jugeait que l’aspect le plus extraordinaire était l’impuissance face à cela. En tant que marxiste, il ne misait pas sur l’intervention des gouvernements européens, qui ont favorisé le dépeçage du pays, ce qui fut le prélude à l’agonie.

  • A-t-il eu la place qu’il méritait dans la vie intellectuelle en Belgique, d’après vous ?

Non. Il en était conscient mais n’en souffrait pas. Il savait que la vie politique et intellectuelle est d’un niveau très faible – tout comme le courant marxiste – en Belgique. En revanche, il se réjouissait de pouvoir convaincre les gens. C’était un propagandiste sans fin qui avait mobilisé des dizaines de milliers de personnes lors de meetings dans le monde. Il disait parfois qu’il était plus connu à l’étranger que la VUB — où il a enseigné — tout entière...

P.-S.

Propos recueillis par Jean-Pierre Stroobants.