Lire Bourdieu autrement

, par CORCUFF Philippe

Il importe de lire Bourdieu avant tout comme un sociologue. Ses apports font partie des points d’appui qui permettent aux sciences sociales d’explorer de nouvelles contrées.

Avec le vent des polémiques actuelles, on oublie trop souvent de lire Bourdieu avant tout comme un sociologue. Une autre lecture de Bourdieu, tentant d’échapper aux flots de banalité, de mauvaise foi et de ressentiment qui se déversent aujourd’hui sur le débat public, aurait à rappeler la spécificité sociologique de ses travaux et, ce faisant, à trouver un chemin qui éviterait la polarisation stérile des contre et des pour. Peut être qu’à cette double condition, on se rendrait compte qu’il s’agit d’une œuvre centrale dans la France de l’après guerre, mais que cela ne l’empêche pas de receler des contradictions et des insuffisances, appelant de nouvelles problématisations. En ce sens, l’avenir de la sociologie française est sans doute post bourdieusien, comme il a été, avec Bourdieu, post marxiste, à partir du moment où l’on considère que les apports de Bourdieu, comme de Marx, font partie des points d’appui qui permettent aux sciences sociales d’explorer de nouvelles contrées.
Les textes de Bourdieu ne peuvent être lus indépendamment de considérations sur le « métier de sociologue », et qui dit métier dit aussi outils, matériaux et travail. C’est devenu un lieu commun de la sociologie que de situer son exercice au carrefour du théorique et de l’empirique, de l’élaboration conceptuelle et de l’enquête, mais cette exigence idéale est moins présente qu’on ne le pense dans les pratiques effectives. Beaucoup de sociologues se contentent d’une plongée dans le fouillis des données empiriques, censées apporter par elles mêmes l’essentiel des réponses, avec un vague habillage théorique fait de bric et de broc. Les illusions empiristes qui laissent entendre que le réel parlerait directement sans la médiation de questions et de concepts sont loin d’être mortes. Mais il y a encore aussi des spécialistes des commentaires de textes et de concepts qui, pour rien au monde, ne s’abaisseraient aux disciplines fastidieuses du travail d’enquête, et qui gardent alors comme idéal professionnel une activité philosophique qui n’aurait pas à confronter ses vérités à des épreuves empiriques. Le théoricisme, s’il a moins d’adeptes, n’en cultive pas moins chez certains le sens de leur supériorité et leur mépris à l’égard des enquêteurs ordinaires. Il est finalement assez rare de trouver, comme chez Bourdieu, l’alliance de fortes ambitions théoriques, puisant largement dans le patrimoine des sciences sociales (en particulier, mais non exclusivement, chez Marx, Durkheim et Weber), de l’usage d’une variété d’outils d’enquête (statistiques, entretiens, observations ethnographiques, matériaux historiques, etc.) et d’une diversité de terrains d’investigation (l’univers kabyle, le célibat dans le Béarn, l’école, les musées, la photographie, les goûts, le patronat, la représentation politique, la haute fonction publique, la maison individuelle, la souffrance sociale, etc. etc.). C’est pourquoi les critiques de Bourdieu les plus extérieures au champ de la sociologie passent souvent à côté de leur objet, dans une déconnexion totale entre les formalisations conceptuelles et le travail sur des données d’enquête, dont tout à la fois elles naissent et qu’elles autorisent, dans un processus circulaire.
Prenons un exemple, Pierre Bourdieu a proposé (notamment dans son ouvrage magistral Le sens pratique) une théorie de l’action, calée sur la notion de pratique (non nécessairement réfléchie et consciente, passant par le corps), rompant avec les philosophies intellectualistes, et qui doit beaucoup notamment à Marx, Wittgenstein ou Merleau Ponty. Mais la construction de cette théorie de la pratique a aussi à voir, en amont, avec des observations faites chez les paysans béarnais et kabyles. En retour, la critique de l’intellectualisme, c’est à dire de l’identification de toute forme d’action au rapport intellectuel à la pratique (en quelque sorte faire comme si la relation à l’action du joueur de football était la même que celle du spectateur du match), va avoir des effets très concrets sur l’élaboration d’hypothèses de départ, la constitution d’un questionnaire ou d’un guide d’entretien ou dans le codage et l’interprétation des matériaux recueillis. Car trop souvent le chercheur en sciences sociales, en croyant saisir le monde de ses enquêtés, n’attrape seulement que son monde et son propre rapport au monde.
Mais une fois qu’on les a restitués dans un cadre sociologique peut on se contenter d’accepter ou d’invalider en bloc l’ensemble des travaux de Bourdieu ? C’est ce à quoi nous poussent les polémiques croisées des adversaires et des adeptes. C’est également ce à quoi nous invitent certaines tentations de Bourdieu lui même, soit dans certains tics rhétoriques qui laissent transparaître des prétentions à la totalisation (« seule une analyse de... peut rendre compte de », « la totalité de », « la vérité complète du monde social », etc.), soit dans des présentations de son œuvre comme un système trop cohérent et clos sur lui même. Mais il vaut mieux écouter Bourdieu quand, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, il met en garde contre toute leçon académique et en particulier la sienne : « on ne doit pas attendre de la pensée des limites qu’elle donne accès à la pensée sans limites » (Leçon sur la leçon). Si l’on suit cette piste, on peut devenir plus sensible aux tensions, aux hésitations, aux problèmes posés par ses travaux. On est alors en face d’une œuvre moins bouclée, moins lisse, plus contradictoire. Et c’est aussi et surtout à travers ces aspérités que l’on peut essayer de la faire travailler sociologiquement. Ainsi, quand à réintroduit la notion de stratégie dans l’éventail de ses concepts, est ce que cela ne signale pas aussi les manques d’une critique excessive de l’intellectualisme, qui laisse trop peu de place à l’intention et à la conscience, dans une dichotomie trop rigide entre rapport pratique à la pratique et rapport intellectuel à la pratique ? Si l’on s’arme de cette intuition, c’est une problématique de l’économie pratique de la conscience, variable selon les situations, qui s’ouvre, à partir de l’économie de la pratique théorisée par Bourdieu, mais en se projetant au delà d’elle. Un autre exemple est significatif. Bourdieu s’est souvent adossé à l’impératif wébérien de « neutralité sociologique », censé protéger l’activité scientifique du poids des considérations morales ou politiques, à la différence du marxisme. Par rapport à cette tendance, ses récentes prises de position politiques troublent parfois ses lecteurs. Pourtant que faisait Bourdieu quand il critiquait sociologiquement les mécanismes de délégation aux professionnels de la politique et la dé possession corrélative des citoyens ordinaires ? Le recours à des outils scientifiques d’analyse n’y était il pas déjà adossé à certains principes de la tradition démocratique, réclamant des possessions, au moins virtuelles, pour les citoyens ? L’hostilité à la démocratie souvent attribuée à cette sociologie, notamment au travers de l’accusation passe partout de « populisme », est alors un complet contresens. Il apparaît, à l’inverse, qu’il s’agit là d’une sociologie qui prend très au sérieux la démocratie comme possibilité - en tout cas plus que les chantres de « la démocratie de marché » comme « fin de l’Histoire » -, en en critiquant les formes existantes, parce que lacunaires, détournées et inabouties. Et s’il manque quelque chose ici à Bourdieu, c’est plutôt l’explicitation des présupposés normatifs de sa critique scientifique, qui permettrait d’en mieux délimiter le domaine de validité.
Lire Bourdieu autrement, en lui rendant justice sans le figer et le sacraliser, c’est donc possible. Cela demandera vraisemblablement un travail collectif de longue haleine, ce qui rend d’autant plus remarquable la contribution individuelle de Bourdieu à la sociologie. Mais la recherche, en sociologie comme dans les autres sciences, n’est-elle pas d’abord un mouvement ?