De l’émancipation au XXIe siècle et de la critique des médias

, par CORCUFF Philippe

Quand il y a un problème, une explication simple et rassurante intervient souvent dans les milieux militants : « C’est la faute aux médias ! » Et si une telle posture nous empêchait de repenser la question de l’émancipation ?

Relancer dans une perspective altermondialiste la question de l’émancipation au XXIe siècle s’avère tout à la fois difficile et passionnant. Difficile, car la construction d’une société non-capitaliste durable sur des bases démocratiques et pluralistes a échoué depuis presque deux siècles. Ce qui donne une tonalité mélancolique à nombre d’engagements contemporains. Passionnant, car nous ne sommes plus conduits à circuler automatiquement sur les rails posés par d’autres dans le passé. En puisant de manière critique dans les traditions émancipatrices d’hier, nous avons à forger et à poser au fur et à mesure nos propres rails, de manière tâtonnante et expérimentale. Nous pouvons alors devenir joyeusement mélancoliques, selon l’inspiration du regretté Daniel Bensaïd.

Repenser l’émancipation face à la question écologiste

Que dire de l’émancipation aujourd’hui ? On entend classiquement l’émancipation, en un sens moderne, comme un détachement individuel et collectif des « tutelles » (selon l’expression du grand philosophe des Lumières allemandes Kant), un arrachement à des dominations, appelant une plus grande autonomie individuelle et collective. Ce sens du mot a été prolongé par les penseurs socialistes à partir du XIXe siècle, en insistant davantage sur les conditions sociales de cette émancipation et sur le passage obligé par une action collective. Or, aujourd’hui, les militants radicaux sont tout particulièrement percutés par la question écologiste, en étant invités à une alliance durable avec l’antiproductivisme. Cela appelle des reformulations de la question de l’émancipation.

Dans la logique du XVIIIe siècle, le thème de l’émancipation a été trop unilatéralement mis du côté du détachement : détachement des préjugés pour se constituer une autonomie personnelle raisonnée et détachement de la nature pour passer vis-à-vis d’elle de la dépendance à l’indépendance. Des Lumières anticapitalistes pour le XXIe siècle, rompant avec un productivisme prométhéen, ne pourraient plus s’inscrire dans une perspective d’exploitation infinie de ressources naturelles supposées illimitées. Il s’efforcerait plutôt de consolider certaines de nos attaches avec des univers naturels finis. Ce n’est cependant pas contraire à l’émancipation des individus dans le cadre de rapports de classes radicalement transformés, mais cela constituerait des conditions de possibilité de cette autonomie, pour nous et pour les générations futures. Le détachement des contraintes sociales hiérarchiques, afin d’asseoir nos autonomies respectives, prendrait appui sur certains attachements, ici des biens communs naturels.

Émanciper ou s’émanciper ?

Par ailleurs, l’émancipation aujourd’hui doit pouvoir clarifier un problème lexical qui se présente aussi comme un problème éminemment politique. Le meilleur des traditions émancipatrices renvoie au verbe pronominal s’émanciper. Ce qui suppose que les individus et les groupes qui s’émancipent donnent un caractère actif, et non pas passif, au mouvement d’émancipation. Car si l’on renvoie émancipation au verbe transitif émanciper (et non pas à s’émanciper), par exemple dans le geste qui émancipe les esclaves (distinct d’un Spartacus qui s’émancipe), on n’abolit pas les fameuses « tutelles » de Kant !

Or historiquement, tant l’instituteur républicain et socialiste que l’avant-garde révolutionnaire léniniste ont eu tendance à déplacer le s’émanciper vers l’émanciper, faisant apparaître alors de nouvelles « tutelles » vis-à-vis des opprimés. Aujourd’hui encore, dans la campagne qui s’ouvre pour les élections présidentielles de 2012, on a un écho lointain de ces deux figures tutélaires à la gauche de la gauche : d’un côté, le professionnel de la politique Jean-Luc Mélenchon, en « homme providentiel » républicain-socialiste, et, d’un autre côté, la candidate de Lutte ouvrière Nathalie Arthaud, en figure de l’avant-garde des « travailleuses-travailleurs »…

Olivier Besancenot a su rompre avec ces tentations, malgré sa popularité, en récusant une troisième candidature présidentielle, au nom d’une éthique libertaire plus exigeante. La mouvance écologiste n’est pas elle-même à l’écart de telles impasses tutélaires : certains prophètes de la catastrophe supposée imminente ne se préoccupent guère de la prise en charge des problèmes écologiques par les humains eux-mêmes, en préférant s’improviser comme guides moralisateurs conduisant « le troupeau »...

De la diabolisation des médias et de l’émancipation

Mais en quoi le fameux « c’est la faute des médias » du début de cet article est en rapport avec l’émancipation ? Les médias occupent une place accrue dans la politique contemporaine, mais une place encore restreinte, souvent exagérée par les journalistes comme leurs critiques les plus manichéens. Par conséquent, critiquer radicalement les médias et diaboliser les médias renvoient à deux postures fort distinctes. Une critique radicale des médias s’efforce de saisir des logiques dominantes, spécifiques (quête des scoops et du « nouveau », circulation circulaire de l’information, privilège accordé aux formats courts, etc.) et générales (types de propriété, logique marchande, rapports de classes, de sexes, discriminations post-coloniales, etc.) qui travaillent la production des informations. Toutefois le champ journalistique, doté d’une autonomie relative, est aussi traversé de conflits et de contradictions.

Les sciences sociales critiques fournissent dans cette perspective une série de ressources utiles. Une des grandes figures de ce type d’analyse radicale est le penseur britannique d’inspiration marxiste Stuart Hall, car il a associé dans son approche quatre aspects importants : les conditions capitalistes de production des messages médiatiques, le contenu stéréotypé de ces messages, l’autonomie relative des règles professionnelles dans leur production et leur filtrage critique variable par les récepteurs. Dans le sillage de Hall, les études de réception des médias (s’intéressant à la manière dont lecteurs, auditeurs et téléspectateurs reçoivent les messages médiatiques), qui se sont développées à partir des années 1980, nous ont fait découvrir des récepteurs tendant à filtrer les messages qu’ils reçoivent (en fonction de leur groupe social, de leur sexe, de leur génération, etc.) et manifestent des capacités critiques différenciées (mais rarement nulles).

Une telle vision nous éloigne des représentations misérabilistes, si courantes dans les milieux critiques, d’une masse de téléspectateurs « aliénés », voire « abrutis », par « la propagande médiatique ». Les tenants de ce type de discours se demandent rarement pourquoi ce sont « les autres » qui sont ainsi « abrutis » par les médias, et comment ils échappent eux, comme par miracle, à cet abrutissement généralisé. Dans cette perspective, où « les autres » sont appréhendés de manière élitiste et méprisante comme une masse informe et passive, il n’y a plus beaucoup de place pour une émancipation des opprimés par eux-mêmes. D’où le glissement subreptice et fréquent, dans la diabolisation des médias active dans les milieux militants, du s’émanciper à l’émanciper. Partant, cette critique misérabiliste des médias tend à désarmer la critique sociale de ses potentialités émancipatrices, rejoignant l’instituteur républicain-socialiste, l’avant-garde révolutionnaire et le prophète écologiste...