Décryptage

« Planète des singes », planète des indignés ?

mardi 6 décembre 2011 par CORCUFF Philippe

Dans divers coins du globe, des indignés espagnols, grecs, israéliens... et même, à une moindre échelle, bayonnais ou nîmois se lèvent ! Des émeutes ont éclaté dans les quartiers populaires britanniques. Et cela dans le sillage d’un « Printemps arabe » (la Tunisie, l’Égypte, la Libye... mais aussi le Maroc, la Syrie, le Yémen...) vivifiant, ayant enclenché des logiques révolutionnaires complexes et contradictoires mais toujours en mouvement. Un vent de contestation indissolublement sociale et démocratique commence à essaimer sur la planète.

Et si un blockbuster hollywoodien avait rencontré cette révolte mondialisante ? Le succès de « La planète des singes : les origines » de Rupert Wyatt (en France : 2 millions 817 000 entrées au bout de la quatrième semaine, celle du 31 août-6 septembre) ne ferait-il pas écho à ce climat de rebéllions accrues ?

Un singe marxiste nommé Caesar

Depuis le roman de science fiction de Pierre Boulle (1963) et la première adaptation cinématographique de Franklin J. Schaffner, avec Charlton Heston (1968), on en est au septième opus de La planète des singes. Adossé à une esthétique et à un récit plus sobres que le film de Tim Burton en 2001, la version de Rupert Wyatt en apparaît davantage percutante politiquement.

Économie de paroles, économie de dégoulinements sentimentalistes, économie d’afféteries narratives, dans un usage retenu des images de synthèse : l’effet politique s’en trouve redoublé. Cette fiction cinématographique éclaire, ce faisant, certains mécanismes d’une action collective à portée révolutionnaire dans un groupe opprimé.

Des singes humanisés par des expériences dans le domaine de la recherche génétique, mais continuant à être traités comme des animaux emprisonnés dans des cages, se présentent alors comme la métaphore de tous ces humains traités comme des choses ou des animaux, bref des sous-humains, par les élites au service des mouvements erratiques du Capital mondialisé.

Le singe Caesar, développant une intelligence hors du commun à la suite d’expériences scientifiques à visées à la fois médicales et pécuniaires, devra rompre le charme profondément intériorisé de ses rapports avec la société humaine dominante, dont la dureté se révèlera fort éloignée des relations affectives à coloration paternaliste nouées avec ceux qui l’ont élevé (Will le chercheur, son père Charles, atteint de la maladie d’Alzheimer, et la compagne de Will, Caroline).

Il aura à choisir le camp de ses congénères contre les humains, sans pour autant oublier les liens sentimentaux qu’il a tissés avec ces trois humains.

Il devra s’attaquer d’abord et pratiquement aux combats et aux divisions des singes entre eux, pour ensuite stimuler la constitution progressive d’un sentiment partagé de la commune oppression, ouvrant sur la possibilité d’une émancipation.

Où le film rejoint les sciences sociales

Par des moyens proprement cinématographiques, le film rejoint les travaux en sciences sociales de ceux qui ont insisté — de l’historien britannique Edward P. Thompson aux sociologues français Pierre Bourdieu et Luc Boltanski — sur le caractère non naturel de la construction d’un groupe autour d’intérêts communs, nécessitant alors un travail social, entre avancées et reculs, convergences et fragmentations.

Bien que Caesar ne goûte guère la violence, l’insurrection des singes ne pourra éviter un affrontement avec des forces répressives explicitement alliées au capital, débouchant sur une libération (provisoirement ?) victorieuse. Beau personnage mélancolique, parce que brutalement détaché des joies partagées dans l’enfance avec des humains mais aussi attristé des morts survenus parmi les singes et parmi les humains, Caesar incarne un révolutionnaire à la fois déchiré, déterminé et paradoxalement humain.

En 1765, l’Encyclopédie des Lumières du XVIIIe siècle ne caractérisait-elle pas la mélancolie de manière étonnante comme « le sentiment habituel de notre imperfection », nous engageant dans un métissage de nostalgies, de fragilités assumées et de potentialités subversives ?

De l’arthrite « léniniste » de la révolution simiesque

Il y a cependant un hic dans « La planète des singes : les origines ».

Hollywood, qui pourtant nous surprend encore une fois politiquement, apparaît dans le même temps lesté par des conservatismes, quelque chose comme une arthrite « bolchevique ». Et si la figure « léniniste » de la révolution avait trouvé refuge à Los Angeles dans les industries culturelles, à l’écart des aspirations les plus démocratiques et libertaires des « indignados » d’aujourd’hui ?

Dans la version de Rupert Wyatt, un chef semble devoir nécessairement donner la direction à l’insurrection des opprimés. Les logiques chaotiques et partielles d’auto-organisation à l’œuvre dans les processus révolutionnaires arabes comme parmi les « indignados » n’ont pas d’écho ici.

L’auto-émancipation des opprimés ne suppose-t-elle pas une rupture tant avec les tutelles des dominants qu’avec les nouvelles tutelles des chefs politiciens ou des avant-garde révolutionnaires parlant au nom des opprimés ? Depuis deux siècles que la perspective d’une société non-capitaliste émancipée, démocratique et pluraliste durable échoue, cette question libertaire a quelques raisons historiques pour elle et les révoltes en cours la relancent pratiquement.

Autre point aveugle de la vue cinémato-simiesque des rébellions contemporaines : les écueils de l’approche exclusivement militariste de l’élan émancipateur.

Des couilles (et des poils)

La politique à gauche, et encore plus la politique révolutionnaire, s’est énoncée principalement dans un vocabulaire viril, lié à l’hégémonie des visions socio-historiquement dominantes du masculin : autour du lexique du « combat » et des « rapports de force ». Bref s’insurger, c’est montrer qu’on a des couilles (et des poils !).

La politique émancipatrice n’est-ce pas aussi explorer, expérimenter, tâtonner, inventer, faire éclore des choses qui n’existent au mieux qu’à l’état lacunaire, en partant de nos faiblesses ? Bref ne s’agit-il pas de marier une politique de la baffe dans la gueule (des puissants) et une politique de la caresse (dans l’exploration d’autres mondes possibles) ?

La présence renouvelée des femmes dans les mouvements sociaux en cours comme l’effet des fragilisations contemporaines des masculinités parmi les militants, en fissurant la chape de plomb machiste, pourraient
aider à poser ces questions contre les conservatismes simiesques. Rupert Wyatt, en accusant davantage les fragilités mélancoliques de son personnage Caesar, aurait pu aussi s’en saisir dans un langage cinématographique, de manière plus décalée par rapport aux stéréotypes genrés hollywoodiens.

Notons toutefois que, dans ses pleins (ce qu’il suggère politiquement) et dans ses creux (ses manques et ses impasses), « La planète des singes : les origines » ouvre un espace de questionnements actuels que ni les Aubry, Hollande, Royal, Montebourg, Joly, Mélenchon, Arthaud... n’ont vraiment, pour l’instant, approché !

Source : 

Rue89, 7 septembre 2011. URL : http://www.rue89.com//2011/09/07/planete-des-singes-planete-des-indignes-220962


Copyright

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 50 / 243083

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Poussières textuelles, visuelles et sonores  Suivre la vie du site Articles divers et variés  Suivre la vie du site Rue89   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.17 + AHUNTSIC

Creative Commons License