Marseille : « Le cirque actuel sur le « fini parti » cache deux gros pétards », selon un ancien éboueur

, par GODARD Pierre

PIERRE GODARD. Le syndicaliste, éboueur pendant 23 ans, co-écrit avec le sociologue André Donzel, Eboueur de Marseille, entre luttes syndicales et pratiques municipales...

Éboueur pendant 23 ans, syndicaliste à la CGT puis la CFDT et enfin la SDU-FSU 13, Pierre Godard publie avec le sociologue André Donzel aux éditions Syllepse, Eboueurs de Marseille, entre luttes syndicales et pratiques municipales. Le livre retrace l’histoire de la propreté dans la ville.

Pourquoi écrire ce livre ?

Je triais les archives syndicales, je les classais et il a jailli des choses passionnantes. Mais j’ai dû faire des choix car sinon, je serai en train d’écrire la 600e page. Plus tard, je rencontre le sociologue André Donzel et on travaille ensemble. Les travaux d’histoire que l’on a fait m’ont ébahi. Il a fallu parfois que j’écrive pas mal de choses contre ma mémoire. Par exemple, dans ma tête, j’étais très sévère avec Vigouroux alors que les archives disaient quelque chose d’autre...

Que raconte le livre ?

On raconte l’évolution de la poubelle, des ordures, du mode de management du service, puis la découverte par les éboueurs de la lutte efficace avec la fameuse lutte de 1976 etc. On tricote tout ça au fur et à mesure et l’on mêle l’incapacité du système politique à prendre le virage.
Par exemple, on parle souvent des écoles dans le livre. On doit faire la réforme des rythmes scolaires depuis deux ans. On a 2 700 vacataires d’animations qui sont des professionnels de l’animation et on n’arrive pas à assurer la présence stabilisée d’un référent par école ? S’il y a une spécificité marseillaise, c’est celle-là. Je ne suis pas sûr que l’on ne le paye pas pendant 15 ans tant l’image des écoles est en train de se dévaluer gravement.

Que pensez-vous de la fin du « fini-parti » ?

Le cirque actuel sur le « fini parti » cache deux gros pétards. Arrivent l’incinérateur, dont les coûts explosent, et l’effondrement de la collecte sélective. Le taux de raccordement a augmenté de 5% ces dernières années mais le tonnage collecté a baissé. Cet acharnement sur le « fini parti » est un truc idiot qui va péter incessamment parce que très vite les gens vont se dire : « On nous a fait tout ce foin sur le « fini parti », mais la ville n’est pas substantiellement plus propre ». Alors que la propreté est centrale dans le bien vivre ensemble. Jean-Claude Gaudin a sanctuarisé le « fini-parti » alors que cette pratique doit garder une souplesse. Elle doit rester l’affaire d’éboueurs.

Le maintien du service public est-il important ?

En tant que salarié, on doit le défendre. On doit aussi expliquer notre métier et ses duretés. La durée de vie d’un éboueur est une des plus courtes, le taux d’accident est un des plus violents à l’intérieur de la catégorie ouvrière. Le lundi on peut travailler 5, 6 ou 7 heures, et le samedi 2 heures, mais ça ne peut reposer que sur la conscience des ouvriers. À Marseille, il n’y a pas de cadres parce qu’il permet au « petit système » de s’épanouir. Les politiques ont une perte de confiance dans les salariés. Ils ont une incompréhension profonde de ce que c’est que l’organisation d’un service public. Quand ils voient un éboueur, ils pensent client électoral.

Le clientélisme est un des fils conducteur du livre…

Le clientélisme est le fil destructeur. C’est devenu un système où l’appareil municipal, avec son appareil administratif, cogère avec l’appareil FO intégralement tout le système au profit de la logique politique d’un côté (élections…), et au profit de l’appareil FO de l’autre. Et le système se maintient.

P.-S.

Propos recueillis par Amandine Rancoule.