Pénalisation des clients de prostituées : la répression, une posture démagogique vaine

, par MATHIEU Lilian

LE PLUS. La députée socialiste Maud Olivier a proposé mardi 17 septembre de mettre fin au délit de racolage public, de pénaliser le recours à la prostitution et ainsi d’ « inverser la charge pénale ». Présenter les prostituées comme des victimes conduit-il toujours à des mesures répressives ? Réponse avec le sociologue Lilian Mathieu, auteur de La condition prostituée.

Des prostituées font le trottoir, en attente de clients, à Nice, le 28 mars 2013 (V.HACHE/AFP).

La question de la prostitution est passée d’une définition sociale à une appréhension pénale. Cet angle répressif et ce traitement policier associé ne lui sont pas spécifiques. Il y a dix ans, lorsque l’on a renforcé la pénalisation du racolage, on a instauré en même temps une répression de la mendicité agressive, des attroupements de jeunes dans les halls d’immeubles et des campements de Roms, qui sont avant tous liés à la paupérisation de fractions de notre société.

L’originalité de la prostitution tient au fait que l’ensemble des associations abolitionnistes, qui ont mené un lobbying conséquent pour la criminalisation des clients, sont elles aussi passées à une conception pénale. Les ordonnances de 1960, qui ont défini le cadre législatif actuel, définissaient la prostitution comme un fléau social et le premier acteur mobilisé était le travailleur social.

Aujourd’hui, la prostitution est définie comme un problème de violence, et plus particulièrement de violence sexiste — les mouvements féministes ont fortement influé sur cette définition. Et, par conséquent, le premier acteur est le policier.

Attention à la posture compassionnelle

Que certains clients aient des comportements guère respectueux à l’égard des prostituées relève de la litote. Il est vrai qu’il existe parmi eux des agresseurs et des individus ignobles. Mais il existe aussi des habitués qui, au fil des rencontres et des prestations sexuelles, développent des relations courtoises voire amicales avec les prostituées et ne sont en rien des prédateurs sexuels.

Définir les prostituées comme des victimes relève d’une posture compassionnelle et, au final, condescendante. Dans cette optique, elles sont considérées comme nécessairement aliénées, soumises aux proxénètes, passives, sans capacité de réflexion ni d’action.

Elles n’ont donc pas leur mot à dire sur les politiques qui les concernent et sont posées comme nécessairement inaptes à identifier ce qui est bon pour elles. Prétendre les secourir, c’est nier leur parole et leur volonté, leur dénier toute maîtrise de leur existence, et ainsi leur faire symboliquement violence.

La politique qui est actuellement proposée relève d’une posture incantatoire, une réaffirmation de grands principes généraux et certainement généreux. Mais s’en tenir aux principes ne suffit pas : il faut aussi s’interroger sur leurs conséquences pratiques.

La répression, une réponse régressive

Or les méthodes répressives ont des effets dramatiques sur les prostituées, c’est-à-dire celles-là même que l’on prétend secourir. On l’a constaté en Suède, où la pénalisation des clients a pour la première fois été mise en place : bon nombre de ces victimes que l’on a voulu protéger ont disparu du paysage, mais on s’est peu interrogé sur ce qu’elles sont devenues.

Les policiers sont-ils vraiment le personnel le mieux formé pour leur porter secours ? Quand on voit la façon dont ils ont réprimé le racolage, on peut avoir des doutes. Pour eux, c’était un « sale boulot », peu gratifiant, qu’ils ont délaissé dès que leur hiérarchie a cessé d’exercer une pression sur les chiffres et les arrestations. Sans compter les cas de viols…

Les prostituées étrangères ne sont pas toutes des jeunes femmes naïves victimes de proxénètes ni de pauvres victimes des réseaux de traite des êtres humains, ce qu’indiquent les enquêtes sociologiques qui daignent prêter une oreille à ce qu’elles ont à dire sur leurs parcours et leurs expériences. Présupposer que les étrangères ont été nécessairement forcées à faire le trottoir est surtout une bonne excuse pour les reconduire à la frontière…

Quant au fait d’abroger le délit de racolage et de pénaliser les clients, la conséquence est la même : l’interaction se déroulera ailleurs. N’oublions pas que les députés sont souvent des élus locaux, auprès desquels les riverains se plaignent des nuisances inhérentes à la prostitution. La pénalisation du racolage a, à ce titre, bien « nettoyé » les centres urbains. Faire dorénavant payer l’amende au client permet d’obtenir le même résultat — la bonne conscience en plus.

La posture répressive est donc avant tout régressive. Abolir la prostitution est surtout un beau slogan, un bel exercice de démagogie. S’il existe 20 000 prostituées en France, je doute que les députés leur proposent 20 000 emplois décents. Si on souhaite réellement aider les prostituées, il est temps d’écouter ce que les premières intéressées ont à dire plutôt que de se glorifier de principes vertueux, mais inconséquents.

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