Entretien avec Julien Salingue

Le racisme utilisé par les pouvoirs pour diviser

, par CATTORI Silvia, SALINGUE Julien

Que veulent-ils dire ces gens qui se sont mobilisés sous la bannière des « Indigènes de la République » ? Qui sont-ils ? Nous avons posé ces questions à Julien Salingue. Militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire et des Jeunesses communistes révolutionnaires, Julien Salingue, étudiant de philosophie, appartient à la minorité qui, au sein de la LCR, n’approuve pas l’hostilité affichée par son organisation à l’égard de l’initiative des « indigènes » ainsi que de la femme voilée. Les partis institutionnels semblent incapables d’admettre que les enfants de l’immigration, les gens de confession musulmane, bien que Français, sont les premières victimes de discrimination raciales en France.

S. Cattori : D’où est issu l’appel des « Indigènes de la République » ? Pourquoi ce mouvement apparaît-il aujourd’hui ?

J. Salingue : L’appel des « Indigènes de la République » est né à l’initiative de militants antiracistes, anticolonialistes, d’intellectuels, d’internationalistes. Il dénonce un passé et un présent coloniaux non assumés par la France. Ce qui explique qu’aujourd’hui les populations issues de l’immigration et de la colonisation, se sentent traitées comme, autrefois, « les indigènes » dans les colonies. Ce qu’ils voulaient rappeler en ce 8 mai – cette date n’a pas été choisie par hasard – c’est le massacre de Sétif en Algérie. Ils voulaient dire « on existe, la France a toujours un problème avec sa mémoire coloniale, on est toujours traités comme des sous-citoyens, on va s’exprimer désormais... »

S. Cattori : Quel en a été, d’après vous, l’élément déclenchant ?

J. Salingue : Le sentiment de malaise couvait depuis pas mal d’années. La gauche française n’a pas su y répondre. Elle ne s’est jamais véritablement donné les moyens de lutter contre le racisme. Le facteur déclenchant a été la loi sur l’interdiction du voile à l’école, en 2004. Loi d’exception qui a légalisé l’exclusion des jeunes filles voilées. La gauche et le mouvement anti-raciste n’ont rien dit. Ou plutôt : ils l’ont massivement soutenue (ou ne se sont pas battus contre) et cette loi est passée. De nombreuses personnes déçues par cette démission de la gauche se sont retrouvées parmi les initiateurs de l’Appel. Elles ont dit : « Ca suffit. Puisque ni la gauche ni les mouvements antiracistes ne répondent plus aux enjeux de la période actuelle on va s’en occuper, on va prendre les choses en main ».

C’est cela l’élément déclencheur : cette absence de réaction à la loi contre le voile. Cela ne signifie pas que l’Appel des Indigènes se limite à la dénonciation de cette loi, bien au contraire il traite de l’ensemble des discriminations dont sont victimes les populations issues de la colonisation. Mais l’épisode de la loi sur le voile a été un révélateur de l’état du mouvement anti-raciste en France.

S. Cattori : Si je comprends bien, l’interdiction du voile est l’expression de relents coloniaux ; elle reste en travers de la gorge de pas mal de gens qui ne se sentent plus défendus par personne ?

J. Salingue : Oui. A l’époque je faisais partie des quelques militants à s’opposer à cette loi et à expliquer qu’il y avait deux niveaux. Que, d’une part, il y avait des jeunes filles privées de scolarité. Et que, d’autre part, si cette loi passait, les conséquences à court, moyen et long termes allaient être dramatiques sur tout le mouvement ouvrier, sur toutes les mobilisations. Que la question du racisme contre les musulmans n’était pas une question que l’on pouvait évacuer à la légère. Que c’était une vraie question politique. Il suffit de voir, en France, les divisions qui ont surgi au sein du mouvement féministe. C’est un exemple. C’est le résultat de ce qui s’est passé au moment du débat soulevé par cette question du voile. Il y a toute une frange du mouvement qui a vu cette loi comme féministe. Un an après, on se rend compte de ce que cela induit quand on soutient un gouvernement sur une loi comme celle-là. Il devient plus compliqué de le combattre sur les autres lois. Cela divise. Et les divisions vont continuer de s’approfondir.

Tant que la gauche et le mouvement anti-raciste n’auront pas compris que l’islamophobie est une réalité en France, que ce n’est pas être un intégriste que de dire qu’il y a une islamophobie, on continuera à se diviser entre nous.

Heureusement qu’il y a des initiatives comme « L’appel des indigènes » pour affirmer qu’il s’agissait d’une vraie question politique, pour dire qu’il faut lutter contre tous les racismes, y compris le racisme anti-musulman. La République française n’est pas un cadre où nous sommes tous égaux. Il faut le reconnaître. C’est un débat qui n’est pas fini. Qui va continuer. La situation internationale avec l’offensive qui se développe depuis le 11 septembre contre les pays arabes au nom de la lutte contre l’intégrisme, le « terrorisme islamiste » va continuer de devenir de plus en plus sensible. Tous ceux qui n’en prendront pas la mesure vont indirectement soutenir les gouvernements qui mènent des guerres contre ces populations, à l’intérieur et à l’extérieur.

S. Cattori : N’attendiez-vous pas plus de monde ? Le fait qu’il y ait eu un boycott de la gauche a-t-il refroidi les gens ?

J. Salingue : Trois milles personnes, alors qu’il n’y a pas la participation des syndicats et des partis, c’est assez rare, ce n’est pas si peu. Il faut comprendre qu’aujourd’hui il y avait dans le cortège des Togolais dénonçant la politique française en Afrique, des jeunes filles voilées, des militants anti-colonialistes, des intellectuels, des sans papiers, des militants d’extrême gauche. Si toutes ces forces se sont retrouvées ce jour dans la rue sur la base de « l’Appel des indigènes », cela prouve que cet Appel pose de bonnes questions, que malgré toute la propagande qui a été faite contre cette initiative, ces milliers de manifestants disent quelque chose d’assez fort.

S. Cattori : Comptez-vous vous engager dans ce mouvement ?

J. Salingue : J’ai signé cet appel. Quand on lit la presse on se voit traités de fascistes, de staliniens, d’islamistes, d’intégristes, on se voit accusés de soutenir les « terroristes ». On a eu droit à tout cela. Quant aux partis institutionnels, on a eu droit au boycott de la gauche. Cet « Appel des indigènes » s’il a réuni des milliers de gens, doit correspondre à une situation bien réelle. Sinon il n’y aurait eu personne à cette manifestation. Je compte donc bien sûr continuer à défendre cet Appel, à le faire signer, et à construire les initiatives qui vont suivre.

S. Cattori : Le pouvoir n’a-t-il pas tout à craindre d’une alliance beur-black-blanc ?

J. Salingue : Le racisme a toujours été, pour les pouvoirs en place, un moyen de diviser entre elles les victimes de leurs politiques. Une réponse unitaire va donc forcément contre ces divisions. L’alliance « beur-black » correspond aux populations issues de la colonisation par la France qui ont eu des parents, des grands parents victimes du colonialisme français, et ont un passé commun. Qui ont également un présent commun qui est celui d’être victimes de discrimination, de violences policières, d’être traités comme des citoyens de seconde et troisième zone. Et s’ils se battent ensemble, avec en plus des gens qui sont blancs de peau, qui se sentent côte à côte avec eux, cela va dans le bon sens. Il s’agit cette fois d’une forme d’auto-organisation des populations immigrées qui décident qu’elles vont prendre en charge la lutte.

Il y avait aujourd’hui un slogan « On n’est pas vos potes » qui faisait référence au slogan de SOS racisme « Touche pas à mon pote ». Dans ce slogan c’était un blanc qui parlait au nom des Arabes et des Africains. Là ce sont les Arabes et les Africains qui disent clairement « on n’est pas vos potes. C’est nous qui allons nous prendre en main, nous défendre ». Je trouve cela plutôt bien.

S. Cattori : « SOS racisme » a été créé par le parti socialiste en 1980. « Ras l’Front » par les trotskistes en 1990. Alors que ces instances ont échoué dans ce dossier du racisme en France, j’ai entendu aujourd’hui scander les mêmes mots d’ordres que par le passé : « Première, deuxième, troisième génération ». Ne craignez-vous pas que ce mouvement ne se transforme demain en un « SOS racisme bis » et ne provoque une nouvelle déception ?

J. Salingue : Non, on ne refait pas l’histoire. En 1981 la gauche arrivait tout juste au pouvoir. Il y avait de grandes attentes de la part des populations issues de l’immigration, mais rien n’est arrivé. Il y a eu un mouvement qui s’affirme pour dire « on veut des droits ». « Ras l’Front » c’est autre chose. Comme son nom l’indique il était au départ essentiellement dirigé contre le Front National. Il entendait faire face aux insuffisances de « SOS racisme ». Aujourd’hui on s’aperçoit que le racisme, le colonialisme en France, ça n’est pas seulement la droite ou l’extrême droite ! C’est l’Etat qui est raciste, c’est toute la République française. (Voir la loi votée le 23 février 2005 imposant dans les manuels scolaires une vision positive de l’histoire coloniale française.) Il faut arrêter de dire que c’est seulement l’extrême droite qui est raciste même si la lutte contre l’extrême-droite est nécessaire.

S. Cattori : Là, c’est toute la France qui est mise en cause ?

J. Salingue : Oui, ce sont les institutions de la République qui sont clairement montrées du doigt.

S. Cattori : « SOS racisme » avait servi à asseoir le pouvoir de Mitterrand. N’y a-t-il pas des gens qui cherchent aujourd’hui à se placer dans cette nouvelle dynamique, avec les prochaines élections en point de mire ?

J. Salingue : Je ne sais pas qui pourrait faire ce calcul, puisque aucun parti politique ne les soutient. Personne, pour le moment, ne veut des « Indigènes de la République » ni des indigènes de la gauche !

S. Cattori : En dehors de l’humoriste Dieudonné, on n’a vu aucune personnalité défiler dans le cortège aujourd’hui ?

J. Salingue : Pas de personnalités en effet. Etant donné la campagne médiatique qui a été menée contre « l’Appel des indigènes », plusieurs personnes ont retiré leur signature sous la pression. Clémentine Autain, élue, apparentée au parti communiste à la mairie de Paris, a retiré sa signature quand elle a découvert que Tariq Ramadan avait signé l’appel. C’est un exemple. Il y en a d’autres. Il y a très peu de personnalités qui ont signé.

S. Cattori : Le Collectif des Musulmans de France participait à la manifestation mais Tariq Ramadan était absent.

J. Salingue : J’ai vu Tariq Ramadan défendre brillamment l’appel face à Finkielkraut. Il a notamment démontré que l’appel contre les « ratonnades anti-blancs » proposait une lecture ethnicisée de la politique, contrairement à l’Appel des indigènes. L’appel de Finkielkraut est fait pour diviser, l’Appel des indigènes est fait pour rassembler.

S. Cattori : S’il n’y avait pas eu un boycott de la part des partis institutionnels, y aurait-il eu plus de monde ?

J. Salingue : Je ne sais pas tout ce qui s’est passé à l’intérieur des partis. Il n’y a pas eu seulement un boycott mais, en plus, une volonté de la part des organisations politiques de faire en sorte que cette initiative ne réussisse pas.

S. Cattori : Pour vous, malgré les difficultés rencontrées, cette manifestation est un succès ?

J. Salingue : Oui.

S. Cattori : Les « Indigènes » parviendront-ils, par leur action, à sortir de leur statut d’infériorité ?

J. Salingue : Si on continue dans cette voie là, les choses peuvent évoluer. Mais il n’y a rien qui se fera automatiquement ; il faudra dépasser le cadre de la dénonciation idéologique et avancer sur des mots d’ordre concrets si on veut renforcer ce mouvement et l’élargir : la question du vote des étrangers aux municipales, les programmes scolaires, les violences policières – points déjà dénoncés par l’appel. Et sur des échéances de lutte, de mobilisations. Il peut y avoir des centaines de milliers de gens qui se saisissent de cet appel pour développer des actions. Il y a des militants qui, malgré le boycott de leurs partis, participent à l’Appel.

S. Cattori : Que vient faire le collectif annoncé avant-hier « Devoirs de mémoires » de Besancenot ?

J. Salingue : Ce collectif admet que la France a un passé colonial mal assumé, il dénonce la loi du 23 février. Donc, en théorie, je trouve que c’est très bien. Néanmoins c’est un collectif qui se pose à côté de « l’Appel des indigènes de la République ». Ceux qui l’ont créé n’ont pas signé l’Appel des indigènes. J’ose espérer que l’objectif de ce collectif est d’avancer sur les mêmes thématiques pour se retrouver ensemble à la fin.

S. Cattori : Prochaine étape les Assises ?

J. Salingue : Les Assises (conférences, débats…), c’est-à-dire la première étape de la mobilisation, devaient avoir lieu en avril, avant la manifestation du 8 mai. Mais la réservation de la salle a été retirée au dernier moment par la CGT. Elles auront donc lieu le week-end du 25 juin prochain à Paris. Ce sera l’occasion de débattre, de faire un bilan de la manifestation et de toutes les initiatives locales. Et bien sûr de discuter de la suite.

P.-S.

Entretien enregistré le 8 mai 2005 à Paris.