La duperie des fonds de pension

Jouer sa retraite en Bourse

, par HUSSON Michel

D’après rapports officiels et campagnes alarmistes, en France, le vieillissement de la population remettrait en question l’actuel système de retraites par répartition. Celui-ci devrait, estiment certains, être complété – avant d’être remplacé ? – par un système individualisé de capitalisation. Un examen des arguments avancés révèle toutefois leur manque de probité scientifique, de même qu’une ignorance des carences et des échecs du modèle américain constamment cité en exemple. M. Dominique Strauss-Kahn, principal promoteur du projet de fonds de pension au sein du gouvernement, semble tabler sur la naïveté ou l’ignorance du public et des élus en baptisant « plan sécurité retraite » un système qui serait, au contraire, l’otage des placements spéculatifs. Après l’Asie orientale et la Russie, et sans doute avant la Chine, le Brésil — où, pour contrer la fuite massive des capitaux, les autorités monétaires ont perdu quelque 40 milliards de dollars en essayant de défendre la parité du real, avant de le laisser flotter — fournit pourtant un exemple édifiant du danger des flux financiers incontrôlés. Des flux dont les fonds de pension constituent l’une des principales composantes...

LA population vieillit, donc les retraites par répartition vont exploser, donc il faut introduire une dose de capitalisation [1]. Le discours n’est pas neuf : en 1980, le Commissariat général du Plan le dénonçait, voyant dans la capitalisation « une régression sociale fondée sur des illusions économiques [2] ». Aujourd’hui, c’est pourtant le commissaire en personne, M. Jean-Michel Charpin, qui anime une commission de concertation où le message en faveur de la capitalisation est lourdement asséné aux partenaires sociaux. Les deux assertions qui le fondent sont pourtant fausses : la répartition peut très bien accompagner le vieillissement démographique, mieux sans doute que la capitalisation, qui représente un saut dans l’inconnu et une machine de guerre de la finance contre le salaire.

La note de la commission Charpin présentant les projections démographiques et macro-économiques à l’horizon 2040 comporte cette perle significative : « À l’horizon d’un demi-siècle, les incertitudes entourant l’évolution du chômage sont considérables et incitent à privilégier une approche en termes de chômage d’équilibre. Or les estimations récentes sont relativement convergentes vers un niveau de 9 %. » C’est donc ce taux de chômage d’« équilibre » — d’autres diraient « naturel » — qui, dans un document officiel, est retenu comme référence pour les quarante ans à venir...

On ne détaillera pas ici cette « théorie » indigente, qui ne parvient pas à chiffrer ce fameux « taux d’équilibre [3] », mais qui ne craint cependant pas de le projeter sur deux générations. Ce genre de détail en dit long sur un discours technocratique tout aussi incapable de saisir le ridicule de telles élucubrations que de prévoir qu’elles ne pourraient être prises comme base de discussion, même par les partenaires les plus disposés à la concertation.

Pour mieux dramatiser la situation, divers artifices de présentation sont utilisés. Dans le cas des retraites des fonctionnaires, une autre note de la commission Charpin [4] établit que leur coût va passer de 172 milliards de francs en 1998 à 453 milliards en 2040. Cette progression correspond en fait à une croissance économique annuelle de 2,3 %, que le strict minimum d’honnêteté intellectuelle devrait conduire à comparer à celle du budget de l’Etat sur la même période. La prouesse est qu’aucune donnée n’est fournie permettant de réaliser cet exercice.

Un autre dossier de presse insiste sur le fait que les dépenses de retraite vont tripler dans les quarante prochaines années. Un triplement a priori extravagant, donc susceptible de faire un titre accrocheur, mais qui n’implique après tout qu’une croissance de 2,8 % par an. Et, si l’on prend la peine de faire quelques calculs rétrospectifs, on constate que le montant des retraites a non pas triplé, mais décuplé au cours des quarante dernières années [5] ! Il y a déjà eu triplement en douze ans, entre 1961 et 1973, et une nouvelle fois en vingt-cinq ans, entre 1973 et 1998.

Une dramatisation irresponsable

LA discussion en cours tourne autour du ratio de dépendance, qui mesure la proportion de retraités par rapport aux actifs. L’augmentation de ce ratio conduit logiquement à une augmentation du taux de la cotisation d’équilibre afin d’assurer l’égalité entre cotisations et pensions. Dans la présentation officielle, tout repose ensuite sur le postulat selon lequel cette hausse de cotisation, qui traduit le vieillissement de la population, serait « insupportable ».

C’est toute la question de la « tolérabilité » des prélèvements obligatoires qui est ainsi posée. Si l’on considère qu’il n’existe aucun plafond à ces prélèvements, l’adaptation au nouveau régime démographique devrait pouvoir s’effectuer en douceur — à supposer, bien sûr, que les progrès de la productivité se maintiennent au rythme actuel — et la réflexion peut s’arrêter là. Inversement, si l’on pense qu’un tel plafond existe réellement, une réflexion s’impose sur la façon de le contourner. C’est cette hypothèse répandue — mais « répandue » par qui et pour servir quels intérêts ? — selon laquelle ce plafond serait d’ores et déjà atteint, qu’il convient de mettre à l’épreuve des faits [6]. On va voir qu’elle repose sur une dramatisation excessive et irresponsable des projections.

L’astuce consistant à jeter en pâture au public des hausses de cotisation réputées « insupportables » néglige deux faits d’importance. Le premier est que le phénomène va s’étaler sur quarante ans, ce qui remet en perspective la notion de tolérabilité : c’est justement l’avantage du système de répartition que d’effectuer les adaptations nécessaires année après année, en accompagnant les ajustements que connaîtra nécessairement la société. Le second « oubli » est celui de la progression du pouvoir d’achat : la cotisation plus élevée s’appliquera à un revenu dont le pouvoir d’achat aura considérablement augmenté [7].

Si l’on veut raisonner en toute clarté, il faut mesurer l’augmentation du taux de cotisation en équivalent- productivité. Pour cela, on peut se fixer deux règles simples : la masse salariale globale augmentera comme le produit intérieur brut (PIB), et la retraite moyenne comme le salaire net moyen. Ce sont les seules références légitimes à long terme, même si elles sont loin d’avoir été vérifiées au cours des années récentes. Dans ces conditions, les chiffres de la commission Charpin conduisent seulement à un transfert des salaires vers les retraites ne dépassant pas un demi-point de productivité [8], ce qui recoupe d’ailleurs des évaluations antérieures [9]. Et, rappelons-le, cette estimation repose sur les hypothèses restrictives évoquées plus haut quant à l’évolution de la population active.

En supposant un recul du taux de chômage et du temps partiel, que la commission Charpin considère comme des « acquis » durables, on peut envisager de faire baisser l’ampleur de ce transfert de 0,5 % à 0,35 % par an. C’est donc déformer la réalité que de parler d’une hausse « insupportable » du taux de cotisation. Le résultat final possible pourrait être présenté d’une manière autrement attrayante.

En tablant sur une croissance de la productivité de 2 % par an (semblable à la moyenne observée au cours du siècle écoulé), il est possible de faire progresser les retraites au même rythme que le salaire net (0,5 % de productivité), de faire passer progressivement la durée hebdomadaire du travail à 30 heures (0,6 % de productivité) et d’assurer une progression générale du pouvoir d’achat de 0,9 % par an. Et cela sans même augmenter le sacro-saint coût salarial unitaire. Le pouvoir d’achat de tous aurait ainsi progressé de 50 %. À partir de choix différents, on peut aussi arriver en 2040 à une situation où la durée hebdomadaire du travail serait seulement de 25 heures, et où chacun — salariés et retraités — disposerait d’un revenu supérieur de 25 % à ce qu’il est aujourd’hui.

L’augmentation de la cotisation est d’autant plus acceptable que les gains de productivité sont élevés, mais cette acceptabilité renvoie à deux autres facteurs. Le premier est la simultanéité des choix exercés en répartition : le taux de cotisation moyens, mais aussi tous les autres paramètres du système peuvent être ajustés pas à pas ; les conflits sociaux provoqués par ces choix se déroulent dans la transparence, alors que la capitalisation est le royaume de l’opacité individuelle et de l’incertitude. En outre, le transfert des salaires vers les retraites trouve sa légitimation dans le fait que la part des inactifs dans l’ensemble de la population n’augmente pas, ou très faiblement, la progression du nombre de vieux étant en partie compensée par la baisse du nombre de jeunes. La hausse du taux de cotisation peut alors être interprétée comme le moyen de réaliser un transfert des coûts privés d’éducation des enfants vers la prise en charge socialisée des aînés [10].

Pour échapper à la prétendue implosion des retraites par répartition, il faudrait donc, nous dit-on, introduire une dose de capitalisation. A priori, on ne voit pas bien le rapport : en quoi le mode de financement peut-il modifier la somme à financer ? La théorie économique a depuis longtemps établi l’équivalence entre les deux systèmes [11], sous réserve que soit vérifiée l’égalité fondamentale entre le taux de rendement des titres financiers et le taux de croissance de l’économie. Or, en raison de la flambée des Bourses occidentales de ces dernières années, cette égalité n’existe pas.

Ce qui permet à un membre du conseil d’analyse économique de M. Lionel Jospin, M. Olivier Davanne, ancien de la banque d’affaires Goldman Sachs, de développer l’argumentaire suivant dans un rapport récent : « L’épargne-retraite correspondant généralement à un placement de longue durée, le différentiel de rendement entre les systèmes joue avec un extraordinaire effet de levier sur l’épargne nécessaire pour préparer sa retraite : un franc immobilisé pendant trente ans devient soit 1,8 franc, soit 4,3 francs, selon qu’il est placé à 2 % (rendement du régime par répartition) ou à 5 % (ordre de grandeur raisonnable pour le rendement sur une longue période d’un portefeuille diversifié). Ainsi, à l’évidence, pour atteindre un même niveau de prestations, un système fondé sur l’épargne est beaucoup moins coûteux [12]. »

Si cette réclame, digne d’un courtier de compagnie d’assurances, est vraie, pourquoi ne pas proposer un passage immédiat et en bloc à la capitalisation ? L’objection classique est celle de la transition : il faudrait que les actifs paient pour les retraités d’aujourd’hui, en même temps qu’ils devraient épargner pour leur propre retraite. Mais, à en croire M. Davanne, la supériorité de la capitalisation est telle que même cette objection devrait être relativisée [13].

Aveuglement mercantiliste

EN fait, cette idée d’un rendement durablement supérieur de la capitalisation est une forme moderne de l’aveuglement mercantiliste qui consiste à penser que l’accumulation de titres équivaut à la production de biens. Quel que soit le mode de financement des retraites, la consommation des retraités se porte sur des biens et des services produits au moment de cette consommation. La capitalisation consiste à accumuler des titres financiers, et non pas des biens de consommation : elle ne peut donc en rien compenser une offre insuffisante résultant d’une proportion réduite d’actifs. La grande mystification des fonds de pension consiste à suggérer le contraire, sous forme d’une fable opposant la fourmi prévoyante de la capitalisation à la cigale de la répartition.

Or cette fable ne tient pas, comme le commissaire du Plan lui-même a bien été obligé de le rappeler dans son commentaire au rapport Davanne : « C’est dans l’économie réelle que se situe la véritable difficulté (...). La finance ne sait pas transférer dans le temps des créances réelles. » Si, dans vingt ans, les revenus globaux — et parmi eux les retraites capitalisées — devaient être supérieurs à la production, il y aurait à ce moment augmentation de l’inflation car, poursuit M. Charpin, « le niveau général des prix est endogène ». Autrement dit, « pour chacun des dispositifs envisagés, il faut expliciter comment il engendrera une quantité supplémentaire de biens et services ».

On attend effectivement toujours cette explicitation... Et pour cause : la démonstration que la capitalisation permettrait d’accroître le rendement économique réel (le taux de croissance) est impossible à faire, cette prétendue supériorité ne pouvant que s’autodétruire. C’est ce que souligne le député socialiste Jérôme Cahuzac, qui ne s’aperçoit d’ailleurs pas, au passage, que son argument vaut aussi pour le nouveau produit d’épargne-retraite qu’il propose par ailleurs : « Le passage massif à la capitalisation ferait disparaître l’attrait même de la capitalisation, à savoir le rendement réel élevé des actions représentatrices (sic) du capital productif [14]. »

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) détaille le mécanisme : « À mesure que les membres des générations du baby-boom partiront à la retraite, dans dix à vingt ans, ils auront probablement un comportement de vendeurs nets, au moins pour une partie des titres accumulés durant leur vie de travail. La génération suivante est de moindre taille, et il existe donc une possibilité de baisse du prix des titres. De plus, et en raison également de la taille réduite de cette génération, le stock de capital augmentera plus vite que la force de travail, et cela tendra également à faire baisser les rendements sur les actifs réels ; il existe donc une possibilité que, au moment de la retraite, la génération du baby-boom découvre que le revenu tiré des fonds de pension est inférieur à ce qui avait été prévu par simple extrapolation des tendances actuelles [15]. »

À tout cela, les propagandistes des fonds de pension rétorquent qu’il n’est pas question de passer d’un régime à l’autre, mais seulement d’introduire une « dose » de capitalisation. Une position évidemment incohérente : si le problème est aussi massif que ce qu’ils disent, s’il porte sur des milliards de francs et conditionne le financement des entreprises (lire, page 4, l’article de Dominique Plihon), alors l’homéopathie ne constitue pas une réponse adéquate. Décidément, la fascination pour le calcul actuariel et le lobby intensif des compagnies d’assurances les éloignent de toute raison économique.

Plus que jamais, alors que la crise financière poursuit son cours et ses ravages, la règle d’or devrait plutôt être de recourir avec parcimonie à une finance incontrôlée et incontrôlable, et de donner la priorité à l’activité économique réelle. Créer des emplois est, après tout, une méthode plus sage et plus durable pour financer les retraites que de les jouer en Bourse.

Compte tenu de la faiblesse des arguments qu’elle met en avant, l’obstination en faveur de la capitalisation constitue un vrai mystère. La réponse pourrait porter un nom : la cannibalisation. La véritable fonction des fonds de pension ne serait pas de résoudre la question des retraites, mais de peser sur l’évolution du système par répartition. L’existence de ces fonds — et une dose suffit effectivement — fournirait le prétexte de geler la progression de la répartition et de peser sur ses modalités.

Il y a donc de sérieuses raisons de refuser absolument leur principe même : céder si peu que ce soit reviendrait à dégrader les rapports de force sur ces modalités. Face à un Mouvement des entreprises de France (Medef, ex-CNPF) qui propose, par exemple, d’allonger à 45 les annuités ouvrant droit à une retraite à taux plein, il faut construire ce rapport de forces à l’intérieur même du système par répartition. Et, sur le fond, il faut réfléchir sur ce constat de bon sens : comment une société qui vieillit pourrait-elle se dispenser de consacrer aux vieux une fraction croissante de son revenu ?

Notes

[1On distingue deux grands types de systèmes de retraite. Dans la répartition, la cotisation prélevée sur les salaires des actifs sert à payer les pensions des retraités. En capitalisation, la pension est une rente provenant de l’épargne accumulée par chacun durant sa vie de travail.

[2Vieillir demain, rapport du groupe Prospective personnes âgées pour le VIIIe Plan, La Documentation française, Paris, 1980.

[3Une étude publiée en 1996 dans la revue de la Commission européenne évaluait à 90 sur 100 les probabilités qu’en 1994 le taux de chômage d’équilibre en Europe ait été compris entre 2,8 % et 18,8 % ! Les sceptiques se reporteront au chapitre correspondant du « Rapport économique 1995 » publié dans Économie européenne, n° 59, et repris dans Problèmes économiques, n° 246, 28 février 1996, La Documentation française, Paris.

[4« Le régime de retraite des fonctionnaires de l’Etat à l’horizon 2040 », note de la direction du budget du ministère de l’économie et des finances, novembre 1998.

[5Cette information ne figure évidemment dans aucun document de la commission Charpin. Pour la reconstituer, on a utilisé l’Annuaire rétrospectif de la France 1948-1988 de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), ainsi que le numéro d’INSEE-Synthèses de novembre 1997 consacré aux revenus sociaux (tableau 3, page 23).

[6Didier Blanchet, « Retraites et croissance à long terme : un essai de simulation », Economie et prévision, n° 105, 1992-1994, direction de la prévision du ministère de l’économie et des finances, Paris, 1992.

[7C’est ainsi que quarante ans de croissance annuelle de 1,7 % entraînent un doublement du produit intérieur brut (PIB). Lire René Passet, « La grande mystification des fonds de pension », et François Chesnais, « Demain, les retraites à la merci des marchés », respectivement dans Le Monde diplomatique de mars et d’avril 1997.

[8À partir des hypothèses du rapport Charpin, le ratio rapportant le nombre d’ayants droit (actifs et retraités) au nombre d’actifs passe de 1,46 en 1995 à 1,84 en 2040. Il est donc multiplié par 1,26, ce qui équivaut à une progression annuelle de 0,5 %.

[9« Prenons la période de dégradation la plus rapide, c’est-à-dire la période 2005-2025. Dans cette période, il suffirait d’un progrès de productivité de l’ordre de 0,5 % par an pour compenser la diminution relative du nombre d’actifs », écrivaient Didier Blanchet et Denis Kessler, actuellement vice-président du Medef et principal lobbyiste des fonds de pension, dans « Prévoir les effets économiques du vieillissement », Economie et Statistique, n° 233, juin 1990.

[10Cette argumentation est développée en détail par Isaac Johsua dans un ouvrage collectif à paraître prochainement aux Editions Syllepse. Lire aussi Pierre Concialdi, « Le débat sur les retraites : l’alibi de la démographie », La Revue de l’IRES, n° 23, hiver 1997. Repris dans Problèmes économiques, n° 2536, 1er octobre 1997.

[11Paul A. Samuelson, « An Exact Consumption-Loan Model of Interest with or without the Social Contrivance of Money », Journal of Political Economy, The University of Chicago Press, 1958.

[12Olivier Davanne, Retraites et épargne, rapport pour le Conseil d’analyse économique, La Documentation française, Paris, 1998.

[13C’est ce que ne craint pas de faire Martin Feldstein, référence obligée dans ce débat. Lire « The Case for Privatization », Foreign Affairs, juillet-août 1997.

[14Jérôme Cahuzac, note à l’attention d’Augustin Bonrepaux et de Didier Migaud, Assemblée nationale, juillet 1998.

[15OCDE, Maintaining Prosperity in an Ageing Society, OCDE, Paris, 1998. Lire « Amnésie ».