Corse : la liberté ou la zone franche

, par VANDEPOORTE Serge

Prêter à Jean-Louis Debré les pires intentions, en ce qui concerne tout au moins les « affaires » de Corse, relève d’une injustice flagrante. Car il faut rendre à Charles ce qui n’appartient pas à Jean-Louis. En effet, si par l’un de ces malheureux concours de circonstances qui font souvent l’Histoire la Corse se voyait octroyée le statut de zone franche, ce serait à Charles Pasqua d’en assumer, pour une bonne part, l’écrasante responsabilité. Responsabilité partagée toutefois, car sans l’aval de l’actuel chef de l’Etat et l’active participation d’une fraction du mouvement nationaliste, l’ex-ministre de l’Intérieur n’aurait pu se lancer dans une telle aventure.

Elaboré dans la pénombre, le scénario des événements de ces derniers mois met en scène une pléiade d’acteurs, moins un cependant, et de taille : le peuple corse. Cette omission volontaire illustre le peu de cas accordé par les divers protagonistes aux volontés d’un peuple dont l’existence légale n’est toujours pas reconnue. En déclarant lors de sa visite : « L’Etat demeurera en Corse comme la Corse restera dans la France », Jean-Louis Debré a partiellement dévoilé le plan conçu ces derniers mois. Apportant au passage un cruel démenti à ceux qui crurent entrevoir les prémices de l’indépendance, les propos du ministre fixèrent les limites des engagements pris par l’Etat. Les partisans d’une France une et indivisible ont donc eu grand tort de s’émouvoir, car les aménagements prévus ne remettent pas en cause la présence de leur « mère patrie » dans cette zone de la Méditerranée.

S’exprimant sur les ondes, un des élus de la Cuncolta ne déclarait-il pas : « Le corollaire de l’évolution du statut actuel n’est pas l’indépendance » ? La démonstration de forces du FLNC-Canal historique ne s’adressait donc pas à l’Etat. Le déploiement d’armes et de militants avait pour objet d’adresser un message implicite à ceux et celles qui, dans l’île, se refuseraient à faire acte d’allégeance. Désormais, le processus est engagé, processus qui dans sa prochaine phase devrait conduire le gouvernement à octroyer à la Corse un statut en partie identique à celui de la Nouvelle-Calédonie. Un statut qui taira son nom, tout au moins dans l’immédiat. Car une incertitude demeure. Les Corses ont-ils été suffisamment conditionnés afin d’accepter que la zone franche devienne leur credo ? Les salariés du secteur public ou du privé ingurgiteront-ils un plan social revu et corrigé à la baisse. Sont-ils disposés à courber l’échine devant un pouvoir local qui ne tolérera aucun refus, aucune grève ? Ceux qui auront en charge de régler les conflits qui ne manqueront pas de voir le jour opteront-ils pour la négociation ou la contrainte ? Les sanglants épisodes précédents ont provoqué un profond traumatisme au sein de la société insulaire, et il est vrai que bien des voix se sont élevées pour exprimer un désir de paix. La lassitude, la peur et la résignation ne sont pas étrangères à cette soif de quiétude. C’est sans nul doute sur ces facteurs que jouent le pouvoir et ses interlocuteurs.

Les différentes déclarations provoquent également un certain émoi parmi les hommes du clan. Soucieux de préserver des prérogatives conférées par deux siècles de bons et loyaux services, les caciques ont plus que modérément accueilli les dispositions annoncées. L’instauration d’une zone franche trouvera dans leur rang de nombreux adeptes, la disparition des conseils généraux les priverait en revanche d’un outil électoral performant. Une sélection s’opérera entre ceux qui sauront se glisser dans le bon wagon et les plus archaïques, laissés à quai.

L’ultralibéralisme va faire des ravages, y compris parmi les gangsters. Pour que puissent fleurir les casinos, les golfs et autres lupanars de luxe, que ne manqueront pas de promouvoir quelques mafieux aux ambitions dynamisées par la nouvelle donne, il faudra que l’articulation entre les pouvoirs politiques et les puissances « occultes » s’opère harmonieusement. Or l’étroitesse du marché, combinée à de féroces et démesurés appétits, interdit l’accès du pactole à tous les prétendants.

Appréhender la situation actuelle, c’est aussi et surtout tenir compte du passé. Au risque, sinon, de jouer aux apprentis procureurs, ceux dont l’oeil sévère scrute les comportements des Corses, guettant derrière chacun d’entre nous le criminel qui sommeille, tous ces procureurs qui condamnent, a priori.

Tous coupables...

Coupables parce que forcément ingrats, forcément ingrats, parce que peu reconnaissants des bienfaits généreusement dispensés par cette France, patrie des droits de l’homme. Coupables de négliger cette démocratie, cet Etat de droit, foulés au pied par ceux-là mêmes qui ne cessent de s’en réclamer. Coupables de comportements tortueux, de coutumes barbares, coupables de ne point vouloir admettre l’assimilation. Coupables d’exister. Entre deux, entre deux langues, entre deux identités, entre deux statuts, la terre de Corse n’en finit pas d’osciller entre sa volonté d’être et sa condition actuelle. Tous les plans, tous les statuts, toutes les manoeuvres souterraines ne peuvent gommer l’élément central, celui que d’aucuns occultent et que d’autres exhument pour justifier leur présence : le peuple corse n’a pas choisi son destin. Le peuple corse, comme d’autres « minorités », a subi son rattachement. C’est par le feu, le fer et le sang que furent scellés les liens entre l’île et le royaume de France, il y a de cela un peu plus de deux siècles.

C’est sous l’égide d’une république que par le feu, le fer et le sang, toute une société en voie de désagrégation glisse vers le fascisme.