Trafic d’armes

Au coeur d’un système néocolonial

, par MATHIEU Alain

L’opinion retient les affaires les plus médiatisées, portant sur les détournements personnels et les abus de biens sociaux. Ainsi, l’affaire Elf n’a pour l’instant été jugée que sous cet éclairage avec une première condamnation de Dumas, Le Floch-Prigent, Deviers-Joncourt. L’essentiel de l’affaire Elf est pourtant à venir : rachat de la raffinerie de Leuna, frégates de Taiwan... Mais aucune instruction ne vise le fond de l’affaire : un système de pillage des ressources africaines, la prolifération et l’alimentation des guerres au coeur de ce continent, une malédiction pour les peuples, victimes absentes des prétoires. Le Floch-Prigent, condamné, peut faire désormais quelques remarques pertinentes : « Au Congo-Brazzaville, la guerre de 1997 a fait des milliers de morts (...). Je trouverais assez normal qu’une enquête ait lieu en France pour savoir quel rôle a joué Elf dans la livraison d’armes dans ce conflit (...). Des armes achetées dans des pays de l’Est ont été payées par la Fiba, la banque d’Elf. » Mais Eva Joly a soigneusement évité de rentrer dans ce domaine accablant l’Etat français.

L’Angola, les armes et le pétrole

Dans l’affaire du trafic d’armes vers l’Angola, les juges déroulent méthodiquement le fil de leurs investigations. Cinq cents millions de dollars d’armes à l’Angola, en 1993-1994, vendues par le biais du marchand d’armes Falcone, du fournisseur russe Gaydamak, et des intermédiaires Marchiani, Pasqua, du fils Mitterrand et du conseiller Attali. Avec de nombreuses « commissions » à la clef. Les juges sont convaincus qu’un parti, le RPF, et qu’une liste aux européennes, celle de Pasqua et Marchiani, ont été financés par des commissions sur ces trafics d’armes et par la mafia franco-africaine des jeux et casinos... Le Parlement européen se doit d’accepter la demande de levée de l’immunité parlementaire derrière laquelle ils se retranchent.
Pasqua, Marchiani et leurs amis de la DST argumentent qu’ils auraient soutenu une « bonne cause » en aidant le gouvernement légitime de l’Angola contre la rébellion de l’Unita. Une défense vraiment gonflée, car ce sont les mêmes réseaux franco-africains qui ont armé et soutenu l’Unita pendant des années, et qui continuent encore aujourd’hui, par le biais des régimes amis du Burkina et du Togo, où s’écoulent les diamants de l’Unita. Pire, pendant les années de l’Apartheid, la France et ses réseaux ont contourné l’embargo sur l’Afrique du Sud (pétrole avec Total, charbon, armes) jusqu’à la coopération nucléaire qui permit de doter ce régime de la bombe atomique [1]. Aujourd’hui, les mêmes réseaux font le commerce des armes avec l’Angola, devenu un eldorado pétrolier qui attire toutes leurs convoitises.

De l’Angolagate au Rwandagate ?

L’enquête sur le trafic d’armes vers l’Angola déborde vers d’autres affaires identiques, dans la même période, 1993-1994, au Cameroun, Congo et dans l’ex-Zaïre. Falcone et Cie ont vendu des armes au Cameroun, pour 72 millions de dollars, commandés « en urgence » en mars et mai 1994. Le Cameroun n’en a visiblement gardé qu’une partie. Puis l’enquête découvre qu’à la même époque des armes ont transité de Russie vers l’ex-Zaïre, via les mêmes réseaux. Problème : il n’y a pas, alors, de guerre au Zaïre qui expliquerait un tel armement. Mais il y a bien un terrain d’opérations militaires tout proche, au Rwanda, et l’armée française y est engagée, en 1993-1994. Et après le génocide d’avril 1994, les forces armées du régime rwandais sont réarmées au Zaïre voisin, avec l’aide de leurs amis français. Les juges ont donc entendu l’abbé Pierre après ses déclarations au Figaro : « Deux évêques proches de Mobutu sont venus me voir (...). Ils voulaient m’avertir de choses très graves. D’après eux, J.-C. Mitterrand faisait de gros profits sur des ventes d’armes à l’Angola. Et d’après eux, ce pays les revendait au Rwanda. » Un recyclage des armes vendues par Falcone dans le génocide rwandais ?
L’engagement de l’Etat français est désormais avéré dans trois guerres civiles, dans les deux Congo et en Angola, et dans le soutien au régime qui organisa le génocide rwandais. Une intervention gérée directement par la cellule de l’Elysée, soutenue par l’état-major de l’armée française avec l’approbation politique tant de Mitterrand que de la droite au gouvernement avec Balladur et Pasqua.
Face à ce scandale, les pressions, les menaces, les guérillas procédurières se multiplient pour empêcher la vérité d’éclater. Les avocats de Gaydamak et Falcone, suivis par le parquet, ont fait annuler une part de la procédure au nom d’un article de loi de 1939 stipulant que toute plainte pour trafic d’armes doit venir « du ministère de la Guerre, de la Défense, des Finances ». Alain Richard ayant déposé plainte en janvier dernier au nom du ministère de la Défense, les juges, freinés dans leur travail, reprennent leur instruction... en pleine campagne électorale. On verra sans doute de curieuses coalitions d’intérêts, certains éléments de la gauche mitterrandienne qui préféreront reconduire un Chirac qui n’a qu’une obsession : limiter l’indépendance des juges...

Des peuples bafoués

Nous devons défendre une conception de la justice qui, au-delà des affaires de corruption, se situe aussi sur le terrain des droits humains bafoués pour les peuples africains. Dans cette campagne électorale, il faudra porter la question sur le terrain politique : les scandales d’Elf, des trafics d’armes, la corruption, sont significatifs d’une gangrène du libéralisme qu’on retrouve dans tous les pays développés où les multinationales font la loi. Mais la politique de la France en Afrique a la particularité de s’inscrire dans la continuité d’une Ve République issue d’un coup d’Etat militaire pendant une guerre coloniale. Une rupture véritable passe par des mesures radicales : suppression de la « cellule africaine » de l’Elysée, fin des pouvoirs exorbitants d’un président de la République qui peut décider d’envoyer des troupes françaises sans contrôle, même du Parlement ; retrait des 8 000 militaires français stationnés en Afrique... On ne peut remettre en cause le cadre antidémocratique des institutions de la Ve République, sans rompre avec les méthodes du néocolonialisme.

Notes

[1À lire à tout prix : Affaires atomiques, de Dominique Lorentz, Ed. Les Arènes.