Les nôtres

Jean-Marie Vincent

, par ARTOUS Antoine

Jean-Marie Vincent vient de mourir, sans raison, à la suite de complications postopératoires non prévues. La perte est lourde. Jean-Marie Vincent était non seulement un marxiste éminent, mais un vrai penseur. C’est-à-dire quelqu’un qui croit au travail critique de la pensée et à la lente rumination qui l’accompagne ; une espèce rare de nos jours. Dans Fétichisme et société, publié en 1973, il avait proposé une lecture de Marx, démarquée de la mécanique althussérienne, mais aussi des discours sur l’humanisme marxiste et le pathos de l’aliénation. C’était là indiquer un chemin décisif — en tout cas, il l’a été pour moi —, mais quelque peu solitaire vu le paysage marxiste français. Son propos était de réactualiser le marxisme comme théorie critique ; notamment en systématisant la théorie marxienne du fétichisme de la marchandise. Par la suite, il a continué à creuser le sillon d’un marxisme non « économiste », comme en témoigne un de ses derniers livres, Un autre Marx. Après les marxismes (Page deux, 2001). Entre-temps, il a écrit de nombreux ouvrages, dont un texte majeur : Critique du travail. Le Faire et l’agir (PUF, 1987).
Naturellement Jean-Marie Vincent, né en 1934, était également un militant. Jeune étudiant, après un passage à la JEC, il rejoint en 1954 le groupe « bolchevik-léniniste », l’un des courants issus de l’éclatement de la section française de la IVe Internationale en 1953. Il participe avec ce groupe à la construction du PSU, puis s’en sépare pour suivre son propre chemin. Il est membre du bureau national du PSU entre 1967 et 1971, puis membre de la LCR de 1972 à 1981. Il a animé ensuite diverses revues : Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, et Variations. Ces dernières années, il pensait important de peser sur l’évolution des courants critiques au sein du PCF. Il avait notamment tissé des liens avec Pierre Zarka et venait de publier avec Michel Vakaloulis et lui Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique de l’émancipation (Félin, 2003). S’il n’était plus à la LCR, c’est que, bien sûr, il avait des désaccords. Mais, je peux en témoigner, il avait gardé un attachement particulier pour elle. Cela s’est, entre autres, traduit tout au long des années 1990 par une série d’articles ou d’entretiens dans Critique Communiste. Le prochain numéro comporte d’ailleurs un long article de lui qui va résonner étrangement. J’aurais aimé — mais vraiment aimé — pouvoir continuer à poursuivre les discussions théoriques et politiques que j’avais engagées avec lui.