Retraites

La répartition confirmée ?

, par HUSSON Michel

Selon la droite et Libération, la gauche aurait fait preuve d’irresponsabilité en n’engageant pas la « nécessaire » réforme des retraites. C’est faux : la loi sur l’épargne salariale est un pas important en direction de l’épargne-retraite souhaitée par le patronat. Mais c’est oublier que la contribution essentielle de la gauche est de pérenniser les mesures prises par la droite depuis 1987.

Le récent rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) mesure l’appauvrissement considérable des retraités du privé. La grande réforme a donc eu lieu, et c’est l’une des plus rigoureuses en Europe, mais le scénario d’une baisse des retraites de 20% n’est pas soutenable. Du coup, la comparaison privé-public montre que le seul privilège des fonctionnaires est de n’avoir pas encore pris un coup équivalent. Dès lors, il faut renverser la problématique et enrayer le processus pour rétablir une progression équitable de l’ensemble des retraites. Il faut revenir aux 37 annuités dans le privé, et indexer la progression des retraites sur le salaire net moyen, de manière à maintenir le taux de remplacement à son niveau actuel, et donc la parité entre salaires et retraites.
Ça ne va pas coûter très cher : le COR livre toutes les données pour faire les calculs. Dans la configuration la plus pessimiste, l’augmentation du nombre de retraités, avec une indexation correcte des revenus, fait passer leur revenu de 12% du PIB en 2000 à 16,5% en 2040. Ceci n’est pas plus impossible que le déplacement du même ordre de grandeur (mais en sens inverse !) de la part salariale entre 1980 et 2000. On peut tourner les chiffres dans tous les sens : le coup est jouable. Tous les arguments sont ici mis à disposition par le rapport, qui montre par exemple qu’une baisse des dividendes peut financer une augmentation de la part des salaires. Et à l’intérieur de celle-ci, l’augmentation du taux de cotisation implique un transfert de quelques dixièmes de points de productivité. Par exemple, si la productivité augmente de 2%, tous les revenus du travail peuvent augmenter de 1,8% et la différence participe de l’augmentation du nombre de salariés. Le retour aux 37 ans ne coûte que 0,3 point de PIB en 2040.
Le rapport raisonne comme si l’âge de départ à la retraite était le fruit d’un comportement individuel. En réalité, il est conditionné par le marché du travail : deux personnes sur trois n’occupent déjà plus un emploi au moment de faire valoir leurs droits à la retraite. La Fondation Copernic [1] a raison d’affirmer : « tant que l’on n’est pas revenu au voisinage du plein-emploi, le recul de l’âge de départ est une mesure déguisée de baisse de la retraite ». Le rapport du COR fournit des arguments, même s’il reste à mi-chemin. Il rappelle que les mesures jouant sur l’âge de la retraite « supposent que les conditions permettant un allongement effectif de la durée d’activité professionnelle soient réunies sur le marché du travail ». Faute de quoi les dispositifs de retraite à la carte ou de recul de l’âge de départ se transforment en préretraites forcées, avec des droits réduits, et aboutissent, comme le signale le COR, « pour un grand nombre de travailleurs à la prolongation de situations de préretraite ou de chômage et (...) à des liquidations de pension sur des bases minorées ». C’était de cette manière biaisée que le rapport Charpin envisageait de s’attaquer au niveau des retraites.
Le patronat veut des retraites par points, de manière à pouvoir baisser la valeur du point en fonction d’une règle de maintien de la part des retraites et des profits. Ceux qui ne seraient pas satisfaits peuvent toujours s’inscrire dans un fonds de pension. Le débat sur les retraites risque d’être moins bien posé dans la campagne présidentielle que par le COR : la droite n’est pas forcément prête à assumer ouvertement le radicalisme exacerbé du patronat, et la gauche n’est pas non plus décidée à adopter le degré de radicalité qu’implique la pérennité du système par répartition.