Eléments pour un bilan d’étape

Ministère Voynet et changement de cap Pleins feux

, par ROUSSET Pierre

Les Verts sont entrés au gouvernement au nom de l’efficacité. Avec un ministère et la volonté affichée de réorienter en profondeur la politique française. Plus de deux ans après l’élection législative de 1997, il est possible de tirer un premier bilan de cet engagement ministériel. Sans complaisance.

Les ministres planchent sur un bilan d’étape. Avec pour horizon le destin du Premier ministre : de gouvernementale, la majorité doit devenir présidentielle, s’affirmer dans la durée. Une perspective dans laquelle s’inscrivent dès aujourd’hui la direction des Verts et la ministre Voynet. Cohn-Bendit n’a-t-il pas lui-même tenu à lever toute ambiguïté, après tant d’éclats, en dînant ostensiblement avec son nouvel ami Jospin ?
Les Verts se veulent, donc, partie intégrante de la majorité gouvernementale d’aujourd’hui et, si les électeurs en décident ainsi, de la majorité présidentielle de demain. Au nom de l’efficacité transformatrice. Car, à l’instar du PCF, telle était ­ et telle reste ­ l’ambition affichée de ce parti : impulser un véritable changement de cap politique en France. Et c’est bien à cette aune-là, fondamentale, qu’il faut tirer le « bilan d’étape » de la participation des Verts au gouvernement. En se référant en priorité au ministère Voynet, puisque ce dernier y constitue leur principal moyen d’action.

Le développement soutenable

Dans l’introduction à « Réinventer l’Europe », le programme électoral des européennes du 13 juin passé, les Verts ont réaffirmé leur volonté transformatrice : « Si nous voulons laisser un monde vivable aux générations futures, il devient de plus en plus urgent de réorienter en profondeur les choix en matière de développement. La prise en compte des questions environnementales et sociales dans la perspective d’un développement soutenable devient de plus en plus une exigence vitale. À une vision à court terme fondée sur la recherche exclusive du profit maximum, il faut substituer une vision de long terme, préservant la nature et privilégiant la qualité de vie (individuelle, sociale, culturelle) comme but de l’action collective. »
« Réorienter en profondeur... ». Jusqu’à quel point ? Un flou artistique règne en général à ce sujet dans les documents des Verts. Plus que de « dépasser » le capitalisme, il s’agirait ici de le « réguler » jusqu’à modifier sa dynamique productiviste, prédatrice et inégalitaire. [1] Mais est-ce réaliste ? Laissons pour l’heure de côté cette question, malgré son importance. Notons seulement que la mise en oeuvre du développement soutenable implique ici un « changement de cap » à même de « contrarier les logiques aujourd’hui dominantes ». C’est-à-dire pour le moins une rupture avec le néolibéralisme, sans laquelle rien de tout cela n’a de sens. Mais notons aussi que cette notion, pourtant nodale, perd toute substance quand elle est reformulée en rapport au bilan d’activité concret du gouvernement et du ministère de l’Environnement.
Rouge (du 29 juillet) avait déjà relevé la formule « minimaliste » utilisée par Dominique Voynet lors d’une interview sur l’aménagement du territoire : « Le développement durable, c’est simplement choisir le meilleur rapport coût-bénéfice. » Elle illustrait son propos d’un exemple bien réel (dans les Alpes) : « On ne propose pas le même projet routier selon qu’il s’agit de desservir un fond de vallée isolée ou le transit international des poids lourds » (Le Monde, 24 juillet 1999). « Pas de quoi fâcher Bercy », notions-nous alors.
Placer ainsi en vis-à-vis ces deux définitions, au contraste saisissant, du développement soutenable ne relève pas de la mauvaise polémique. L’exercice s’avère en effet révélateur, confrontant l’ambitieux programme électoral du parti à la fort modeste réalité de sa gestion gouvernementale. En effet, Voynet, en obtenant malgré les convoitises de Chevènement l’intégration au ministère de l’Environnement de l’Aménagement du territoire, souhaitait tout particulièrement imprimer ici sa marque. Elle aura dû se contenter de quelques « infléchissements ».

Rapports de pouvoir

Le problème posé est d’ordre général. Nous sommes, quasiment, à mi-course de la législature. Or, en aucun domaine les Verts ne peuvent prétendre avoir impulsé un véritable « changement de cap » politique. Ni avoir modifié qualitativement les rapports de pouvoir à l’œuvre derrière la scène gouvernementale : poids des grands corps d’Etat sur l’administration ou puissances des lobbies industriels ; le lobby nucléaire pour l’énergie, autoroutier pour les transports ou cynégétique pour la chasse (voir encadré) ; le contrôle exercé sur la production alimentaire par les géants de l’agro-industrie et de la distribution (à l’heure de la fusion Carrefour-Promodès !) ; l’expansion tentaculaire de Vivendi et Suez-Lyonnaise à partir de la gestion de l’eau et des services aux communes... Nous savons tous, pourtant, que rien de durable ne pourra être gagné tant que ces rapports de pouvoir resteront ce qu’ils sont. Et nous savons aussi que les contraintes gouvernementales, qui ont étroitement délimité la marge de manoeuvre des Verts, vont s’accroître encore avec l’approche de la présidentielle, malgré leur succès électoral aux européennes. Realpolitik oblige.
Des avancées sont certes perceptibles, mais elles reflètent une évolution générale de l’opinion et l’écho de luttes sociales (telle, en cette rentrée politique, celle que la Confédération paysanne a impulsée), beaucoup plus qu’une action ministérielle. C’est par exemple le cas pour le nucléaire ou les organismes génétiquement modifiés. Face à une inquiétude publique grandissante, Lionel Jospin a dû organiser une parodie de « consultation nationale » sur les OGM — et promettre un « grand débat » sur les choix énergétiques. Mais dans le même temps, le gouvernement négocie, en Europe, une nouvelle Politique agricole commune (PAC) favorable à l’agroalimentaire et s’engage dans la voie de la brevetabilité du vivant ; il multiplie d’autre part les mesures concrètes préparant un nouveau programme d’équipement nucléaire. Malgré l’existence d’une ministre verte, la France reste en retrait sur bien des dossiers par rapports à d’autres États, comme la Grande-Bretagne pour les OGM et la plupart des pays européens pour l’atome. Pas de quoi pavoiser.
La participation gouvernementale a sa logique. Dominique Voynet vient d’en donner un nouvel et triste exemple. Selon Libération du 14 septembre, elle juge en effet que l’organisation d’une grande manifestation contre le chômage ­à savoir la proposition de Robert Hue lors de la fête de l’Humanité « n’est pas indispensable » ! Alors que Michelin annonce 7 500 licenciements en contrepartie des bénéfices qu’il promet aux actionnaires (voir nos pages 3 à 6). Les Verts participeront à cette initiative, si elle prend corps. Mais cela ne fera qu’illustrer une nouvelle fois ce double langage, aujourd’hui commun à toutes les composantes de la majorité plurielle, qui permet au parti de faire comme s’il n’était pas responsable de la politique du gouvernement auquel il appartient. Un double langage qui est pour beaucoup dans la désaffection d’une part grandissante de la population vis-à-vis de l’engagement politique. Certains des nouveaux hommes de cabinet n’ont pas hésité à répondre aux critiques, souvent surgies des rangs de leur propre organisation, qu’il fallait « avoir le courage d’aller au charbon », « de se salir les mains ». Bel exemple de contre-usage, pour évoquer les hauteurs policées des ministères ! L’anecdote est révélatrice de cette « culture de gouvernement » qui tend à imprégner le parti au dépend de ses traditions les plus militantes. La conversion des Verts s’est faite au nom d’un « réformisme radical » satisfait, du « retrousser ses manches »­ au nom de l’efficacité. Mais du point de vue de l’efficacité, et au regard des objectifs mêmes que s’assignaient nos « réformistes radicaux », le bilan à mi-course est accablant. Ne parlons pas de révolution ! Mais demandons quelles réformes radicales ont été réalisées ? Aucune.
Les avancées présentes ne tiennent pas aux participations ministérielles, mais à des mobilisations sociales qui se heurtent très directement aux politiques gouvernementales. Qui exigent donc une grande indépendance de la part des mouvements sociaux, vis-à-vis du gouvernement. Le rôle de nos partis n’est-il pas de contribuer à consolider cette capacité d’indépendance, dont dépend l’avenir des luttes ? Certes, voilà une tâche difficile à mener à bien, en ces temps de désarroi idéologique ; mais elle n’en est que plus importante. Peut-on vraiment croire que l’intégration au gouvernement des Verts (ou du PCF) favorise la reconquête par les mouvements sociaux de leur indépendance ? C’est au regard de cet objectif-là que l’efficacité se juge aussi.


Les fourches caudines de l’ultrachasse

Ministre de l’Environnement, Dominique Voynet a dû avaler bien des couleuvres, bon gré mal gré. Elle a défendu — ce fut sa plus grande erreur selon ses proches — l’autorisation du maïs transgénique de Novartis. Elle couvre de son autorité l’incurie du programme de reconversion des transports, que cache mal la multiplication des « journées sans voitures », à nouveau prévue pour le 22 septembre prochain. Elle se voit forcée de contresigner les multiples mesures décidées depuis un an par Lionel Jospin en faveur de l’industrie nucléaire.
Dominique Voynet a même dû, sur le dossier de l’ultrachasse, boire la coupe jusqu’à la lie. Soumise aux injures sexistes lors des manifestations de chasseurs du printemps 1998, elle s’est vue abandonnée en rase campagne par le Premier ministre et ses collègues du gouvernement lors du débat à l’Assemblée sur les dates d’ouverture de la chasse au gibier d’eau. Pour être finalement dessaisie sans autre forme de procès. Calculs électoraux à l’appui, le PS a repris la main en faisant du député François Patriat le « Monsieur Chasse » de Lionel Jospin. Une décision qui, en fait, interdit au ministère de l’Environnement de préparer une politique d’ensemble en matière d’aménagement du territoire.

Notes

[1Voir notamment le dernier ouvrage d’Alain Lipietz, Qu’est-ce que l’écologie politique ? (La Découverte). Dans le chapitre 3, à caractère historique, l’auteur traite du capitalisme comme mode de production et de ses effets. Mais dans les chapitres politiques, contemporains, il se contente de parler du « modèle économique de l’OCDE », sans jamais impliquer que les régulations qu’il propose puissent être incompatibles avec la logique inhérente à un capitalisme qu’il ne nomme même plus.