Saigon, le 30 avril 1975

L’impérialisme US, genou à terre

, par ROUSSET Pierre

Au nom de la croisade anticommuniste, Washington a mené au Viêt-nam une guerre totale. L’évacuation précipitée, il y a 25 ans, de Saigon révélait les limites de la puissance américaine face à la ténacité d’une résistance populaire et révolutionnaire. Retour sur un événement historique.

Saigon, le 30 avril 1975. Le personnel US, massé sur le toit de son orgueilleuse ambassade, est évacué dans la plus grande précipitation par les hélicoptères de combat, pour être emmené sur les porte-avions de l’armada navale qui cingle au large. Image d’une débâcle, touche ultime et spectaculaire de la première défaite majeure essuyée dans une guerre par la superpuissance américaine. L’instant, saisissant de symboles, est capté par les caméras de télévision ; il fait le tour du monde. Le lendemain, les manifestations du 1er Mai célèbrent la victoire vietnamienne. La paix n’est certes pas acquise : un autre conflit sanglant se profile ­ avec le Cambodge de Pol Pot et la Chine de Deng Xiaoping cette fois. Mais l’événement n’en est pas moins proprement historique.

China 1965

L’escalade militaire

L’engagement US au Viêt-nam fut par plus d’un aspect sans précédent ; il reste sans véritable équivalent aujourd’hui encore. Au fil de l’escalade militaire, des tonnages explosifs analogues à ceux utilisés sur l’ensemble du théâtre d’opération de la seconde guerre mondiale ont été déversés sur les trois pays d’Indochine. Y compris, si l’on excepte l’armement atomique, les pires moyens de destruction : napalm au feu dévorant, bombes à fragmentation conçues pour multiplier des blessures impossibles à soigner, défoliants cancérigènes éliminant dans les zones forestières l’abri du feuillage, création de zones de tirs libres où chaque être humain pouvait être abattu en toute légalité impériale, bombardements en tapis par les forteresses volantes B52.
Au Sud Viêt-nam, le corps expéditionnaire américain a compté jusqu’à 550 000 GI’s, et l’armée du régime saïgonnais plus d’un million d’hommes. Les moyens de détection les plus sophistiqués pour l’époque ont été mis en oeuvre afin de capter les communications ennemies et guider les opérations, repérer les battements de coeur d’une personne cachée dans un sous-terrain ou suivre du ciel les déplacements nocturnes grâce à la chaleur corporelle « Phénix », un plan systématique d’assassinats sélectifs, a coûté la vie à des milliers de cadres révolutionnaires, repérés grâce aux services de renseignements, aux ratissages, à la politique de terreur menée dans les villages où les quartiers, à la torture infligée aux prisonniers.
La guerre fut aérienne, conduite de loin : de la flotte US ou des bases arrières implantées en Thaïlande, comme aseptisée par la distance pour les pilotes et techniciens. Mais elle fut aussi menée sur le terrain, dans un quotidien sanglant. Des premiers conseillers américain au Sud Viêt-nam jusqu’aux bombardements terroristes du Cambodge, l’escalade meurtrière ne fut pas que militaire, mais aussi démographique, sociale, économique, diplomatique, idéologique Géographique même, avec son expansion à tout le théâtre indochinois. L’impotence du régime saïgonnais a d’abord conduit à l’américanisation ouverte du conflit. L’enlisement physique et le pourrissement moral du corps expéditionnaire US a en retour conduit à une nouvelle « vietnamisation » des combats.
Après chaque échec, Washington a augmenté la mise. Pour mieux la contrôler, la population rurale a été regroupée en hameaux stratégiques. Puis une réforme agraire a été proclamée en vue de constituer une couche de paysans aisés liée à l’économie néocoloniale ; censée apporter son soutien au régime contre-révolutionnaire. Enfin, la structure sociale du pays a été plus radicalement bouleversée encore par la politique d’exode rural et d’urbanisation forcée, par le développement d’une très artificielle économie de guerre, par l’éradication systématique de tout pôle de résistance sociale dans les entreprises.

In memory of Vietnam War

Les limites de la puissance

Si la guerre américaine au Viêt-nam fut à ce point totale, c’est que sa portée aux yeux de Washington était mondiale. En prenant le relais d’un impérialisme français défait, le gouvernement américain voulait porter un coup d’arrêt décisif aux dynamiques révolutionnaires internationales (dans le tiers monde d’abord, mais au-delà aussi : l’intervention américaine est contemporaine du Mai 1968 français et du printemps portugais de 1974) ; puis « refouler » la révolution en commençant par ouvrir une brèche contre la République populaire de Chine. Ainsi, pour l’emporter, Washington était prêt à mobiliser les immenses ressources des Etats-Unis. Mais, à son grand désarroi, il en a atteint les limites.
Washington a concentré ses moyens militaires en Asie du Sud-Est au point de dégarnir dangereusement les autres fronts. Le coût financier et économique de l’intervention a finalement amorcé le déclin de la prépondérance US face à ses concurrents impérialistes (le Japon restant cependant handicapé par son impotence politico-militaire et l’Europe par sa désunion). L’idéologie de la « défense du monde libre » a perdu son crédit face à l’horreur du conflit ; le mouvement antiguerre aux Etats-Unis et la solidarité anti-impérialiste dans le monde sont devenus des acteurs politiques de premier plan. Le bloc diplomatique occidental s’est lézardé. La bourgeoisie américaine elle-même s’est divisée sur la poursuite des opérations ­ et à sa suite, le corps scientifique a été saisi de doutes tardifs, lui qui avait si longtemps poursuivi sans état d’âme ses recherches militaires.

Vintage Ektachrome. September 1969. Paris. Hô Chi Minh poster.

Une révolution épuisée

À la guerre totale américaine, les révolutionnaires vietnamiens ont répondu par une politique de résistance totale, une stratégie politico-militaire d’ensemble jouant elle aussi sur tous les terrains : national et international, social ou économique Ils ont subi des défaites et des revers, parfois très graves. Mais ils ont à chaque fois pu reprendre l’initiative. Ainsi, le Parti communiste vietnamien (PCV) a fait preuve d’une très grande capacité d’innovation militaire. Confronté au conflit sino-soviétique, menaçant dangereusement ses « arrières », il a su éviter l’isolement et se lier à toutes les composantes de la solidarité mondiale. Surtout, dans ce conflit où se mêlent étroitement questions nationales (l’indépendance) et sociale (la réforme agraire), guerre de reconquête et guerre civile, la résistance vietnamienne s’est affirmée comme une guerre révolutionnaire populaire, une « guerre du peuple » aux formes toujours renouvelées.
La dynamique révolutionnaire au Viêt-nam a permis à la résistance de durer, au point d’assécher les ressources contre-révolutionnaires de l’impérialisme américain. Mais, sans relais suffisant sur le plan international, elle s’est elle-même largement épuisée dans l’effort conduisant à la victoire. De l’intervention japonaise à la fin des années 1930, jusqu’à l’ouverture du conflit sino-vietnamien de 1978, la population a subi 40 années de guerres chaque fois plus destructrices. Avec en point d’orgue l’apocalypse US. Le mouvement révolutionnaire a été profondément marqué par l’épreuve, jusque dans ses conceptions organisationnelles et politiques, dans sa vision du monde et de la société. La guerre de longue durée n’est pas le meilleur berceau de la démocratie, en particulier socialiste.
Reste l’extraordinaire leçon de choses de l’échec successif des guerres française et américaine au Viêt-nam. La victoire, dans les pires circonstances, du facteur humain. De la mobilisation sociale. Et la puissance de l’Oncle Sam mise en échec par la résistance d’un « petit peuple ».