Le marché mange le vivant

, par BOVÉ José, MEZZI Dominique

       

José Bové, éleveur de brebis, militant du Larzac, fondateur et représentant de la Confédération paysanne, est devenu le porte-voix d’une conscience militante contre la « mal-bouffe », le symbole du combat contre le marché « libre », qui s’empare de tout, du corps humain, de la santé, des biens culturels.

Comment a démarré le combat contre la « mal-bouffe » ?

José Bové­ — Depuis dix ans, sous la pression des consommateurs et de la Coordination paysanne européenne (CPE), qui regroupe 18 syndicats du même type que la Confédération paysanne, nous menons une bagarre pour interdire l’importation de bœuf aux hormones. Depuis la mise en route de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), il y a 5 ans, les règles du jeu ont changé. C’est un organisme autonome qui tranche pour l’OMC, une sorte de tribunal commercial, appelé le Panel. Il a estimé que le refus de l’entrée du buf aux hormones était contraire aux règles. L’OMC, par le Panel, a donné aux Etats-Unis le droit de prélever sur les produits importés d’Europe plusieurs millions de dollars en compensation des pertes d’exportations. C’est aussi brutal que cela ! On vous précise la somme, choisissez vos moyens de rétorsion ! Les USA ont choisi un certain nombre de produits. Pour la France, le roquefort, le foie gras, et la moutarde. Ainsi les champions du commerce mondial débridé, prennent une mesure étatique de surtaxation. L’Etat ultralibéral se sert malgré tout de l’Etat pour faire son marché !
Le roquefort a été touché très fort parce qu’il est limité à un lieu précis, avec un cahier des charges précis. C’est une appellation d’origine contrôlée. Je suis représentant du syndicat au sein de l’interprofession et du syndicat d’appellation d’origine. Nous avions décidé de rencontrer le ministre de l’Agriculture le 5 août. On nous a fait des belles promesses, mais nous attendons toujours. En sortant du bureau de Glavany, j’ai annoncé que les producteurs passeraient à l’action si rien ne changeait. Syndicalement, la meilleure cible symbolique était une multinationale américaine liée à l’alimentation standardisée. Comme il y avait un chantier de construction d’un Mac Do à Millau, le 12 août, nous avons fait une manifestation de 300 personnes, où nous avons démonté symboliquement des éléments du chantier. Et nous les avons amenés à la sous-préfecture.
La machine s’est emballée quand la préfète de l’Aveyron a déclaré à la presse que c’était une action de saccage, que les paysans se protégeaient de la police en se cachant derrière les enfants ! Deux jours plus tard, 6 personnes étaient arrêtées. La suite est connue.

Quelle leçon sur le rôle de la justice ?

J. Bové — La magistrate et le substitut ont fonctionné de manière complètement indépendante, comme le permet la loi aujourd’hui. Mais avec une application stricte du droit, sans prendre en compte le contexte. Ils considèrent qu’il n’y a pas de raison de faire une distinction entre des délinquants qui cassent ou des syndicalistes. Or les instructions ministérielles récentes considèrent que la mise en détention doit être l’exception. Mais la juge a répondu qu’elle était indépendante et qu’elle appliquait la loi. La question de fond, posée par le syndicat de la magistrature et le syndicat des avocats de France dans un communiqué commun, est celle de la responsabilité de la justice. Par les actes juridiques qu’elle pose, la justice crée manifestement un trouble à l’ordre public, avec des implications politiques. Or les magistrats ne rendent compte à personne de leurs actes. Depuis que le ministère ne donne plus d’ordre au parquet, les juges sont libres, mais libres de faire n’importe quoi ! Est-ce qu’il n’y a pas nécessité d’un contre-pouvoir, pour qu’ils soient obligés de rendre compte à la société ? Je me suis tourné vers les députés pour un débat sur cette question.

Quel est le sens de l’action de la Confédération paysannne, notamment quant aux droits du politique sur le commerce ?

J. Bové­ — Aujourd’hui, l’OMC organise le marché mondialement. Le Premier ministre à la télé est allé jusqu’à dire que l’OMC était un outil de régulation. Or on sait que l’objectif de l’OMC est d’intégrer toutes les activités humaines dans le commerce. Dans les discussions prévues à Seattle, en novembre, l’objectif est de parler aussi bien d’industrie, d’agriculture, d’introduire la santé dans les accords commerciaux, l’environnement, l’éducation, la gestion des déchets, l’urbanisme, la propriété intellectuelle et la propriété du vivant dans son ensemble, tout ce qui dépend de la génétique. On arrive à une structure dite autonome, l’OMC, et au Panel, qui prend des décisions juridiques sans recours possible. C’est une structure sans contrôle. Les Etats, le politique, ont créé un outil autonome qu’ils ne contrôlent plus ! Une sorte de fonctionnement parallèle à l’ONU, mais cent fois plus puissant, dont l’objectif non caché est de servir les multinationales. C’est la même logique que l’AMI. La question est donc de refuser les prochaines négociations de Seattle tant qu’un verrou politique n’est pas posé. Pour redonner au politique le pouvoir sur les décisions internationales. Nous nous sommes aussi solidarisés avec les salariés de Michelin, victimes de la même logique. Nous envisageons d’autres actions ensemble.
Nous allons organiser avec les copains des autres continents un rassemblement, un contre-OMC, à Seattle, et avec les syndicats de salariés américains AFL-CIO. Mais nous voulons nous tourner vers l’Europe pour aboutir à une position claire. Les pays du Sud ont énormément de difficultés, car dans l’OMC ils n’ont même pas les moyens d’avoir des permanents. Aujourd’hui, le contre-pouvoir, politiquement parlant, ne peut venir que de l’Europe. Il faut des prises de position du Parlement français, et un mandat clair du Parlement européen. Pour qu’il ait un contrôle politique sur les négociateurs à l’OMC.

Source

Rouge, n° 1841, 16 septembre 1999.

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