Il y a 59 ans : la déportation des Tchétchènes

Contre le nouvel impérialisme russe

, par LEQUENNE Michel, ROUSSELIN Xavier, CYROULNIK Alain, ANGELI Verveine

Le conflit que subissent aujourd’hui les Tchétchènes ne peut être compris qu’au regard des souffrances qui leur ont été infligées à travers l’histoire.

Le 23 février 1944, 19 000 hommes du NKVD (ancêtre du KGB) déportaient la totalité de la population de Tchétchénie et d’Ingouchie, soit près de 500 000 personnes, vers le Kazakhstan. Entre 1936 et 1952, Lavrenti Beria [1] fit rafler trois millions de personnes dont le seul crime était d’être d’origine ou de culture étrangères. Il les expédia en Sibérie et en Asie centrale. Plus de vingt nationalités furent déportées en bloc. Les Juifs et les Polonais d’Ukraine l’avaient été dès 1940-1941.
On ne peut comprendre la guerre de Tchétchénie en méconnaissant l’histoire d’un martyr long de 150 ans. La Tchétchénie est restée un territoire indépendant du XIVe siècle au milieu du XIXe siècle [2]. L’armée tsariste a atrocement guerroyé pendant 25 ans avant de vaincre les Tchétchènes. Au moment de la Révolution russe, des peuples du Caucase avaient proclamé une « République soviétique des peuples montagnards du Caucase ». Mais cette situation prit fin, en 1923, par l’intégration de la Tchéchénie à l’entité russe en tant que région autonome. Les Tchétchènes comme les autres peuples déportés en 1944 ne seront autorisés à regagner leur territoire qu’en 1956.
En 1991, lorsque la Tchétchénie proclame son indépendance, elle croit mettre fin à ce cycle de guerre et d’oppression. Les indépendantistes tchétchènes pensent que l’ère de la liberté des peuples est enfin venue. Mais rapidement, ils doivent déchanter.

 Des intérêts historiques

Quels sont les intérêts historiques de la Russie dans le Caucase ? Il y a d’abord une volonté de fermer le territoire russe grâce à des frontières « naturelles », en fait impériales. Ensuite, il y a le dessein de contrôler la côte nord de la mer Noire, qui permet à la Russie de disposer de ports sur cette mer ouverte. Mais, dès le XIXe siècle surgit une autre raison : la découverte du pétrole. Au début du XXIe siècle le pétrole est au centre des enjeux caucasiens. Traditionnellement, celui de la Caspienne est acheminé vers les mers ouvertes par un oléoduc russe qui traverse le territoire tchétchène. Par la guerre en Tchétchénie, la Russie cherche aussi à conforter son rôle de premier plan sur le marché mondial du pétrole.
Le rapport entre le pouvoir russe et la Tchétchénie n’a pas cessé d’être un rapport de type colonial. Les Tchétchènes sont considérés par les autorités russes comme des « sauvages ». Leurs traditions (clanisme, soufisme, confréries) sont méprisées et leur langue est ignorée. Or ces traditions jouent un rôle fondamental dans l’histoire tchétchène. Elles ont permis la sauvegarde de l’identité tchétchène malgré la domination russe et la déportation. La guerre actuelle montre cette étrangeté « de l’autre » que le pouvoir colonial, au nom de sa mission civilisatrice, nie avant de vouloir la détruire.

 Xénophobie

La conférence de presse du 11 novembre 2002 de Poutine à Bruxelles montre bien cette xénophobie. Il y affirme « Vous êtes en danger. Ils [les Tchétchènes] parlent de la nécessité de tuer tous les Kafirs [3], tous les non-musulmans, tous les croisés comme ils disent. Si vous êtes chrétien, vous êtes en danger. Mais si vous rejetez votre religion et devenez athée, leur mode de pensée et leurs traditions vous désignent encore pour être liquidé. Vous êtes en danger si vous vous convertissez à l’islam. Même cela ne vous sauvera pas parce qu’ils considèrent que l’islam traditionnel est hostile à leurs objectifs. Même dans ce cas vous êtes en danger. Si vous voulez devenir un islamiste radical au plein sens et êtes prêts à subir la circoncision, alors je vous invite à Moscou. Nous sommes un pays multiconfessionnel. Nous avons aussi des spécialistes de cette question. Je vous recommanderai de subir cette opération de telle façon que rien ne repousse. »
Lorsque nous nous opposons à la guerre en Tchétchénie, nous nous opposons d’abord à ce chauvinisme grand russe qui considère les musulmans, les Caucasiens comme des populations de deuxième ordre qui ont besoin de l’ordre et de la civilisation russe pour sortir de l’archaïsme.
Depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, les forces tchétchènes indépendantistes sont de plus en plus lachée par la « communauté internationale ». D’abord parce que le capital mondial estime que la Russie post-soviétique a besoin « d’ordre ». « Avec l’arrivée du président Poutine et sa ferme volonté de remettre la stabilité dans le système russe, les affaires françaises sont aujourd’hui beaucoup plus intéressées et ont beaucoup plus d’espoir de pouvoir investir sur le long terme dans des conditions beaucoup plus stables. Il y a un changement incontestable d’atmosphère. » (Ernest-Antoine Sellière, novembre 2000).

 Alliés contre le « terrorisme »

D’autre part, depuis le 11 septembre 2001, le pouvoir russe a su accomplir un tournant tactique pour s’affirmer désormais comme un allié des Etats-Unis dans la lutte contre le « terrorisme ». Washington de son côté considère que tous les foyers islamiques radicaux sont susceptibles d’alliance avec Ben Laden. Les Etats-Unis arment et entraînent l’armée géorgienne afin qu’elle mette la main sur des « terroristes » parmi les réfugiés tchétchènes de la vallée du Pankissi.
La résistance tchétchène est ainsi de plus en plus abandonnée. Elle ne reçoit plus de soutien que des forces islamiques radicales. Le président Maskhadov, qui est partisan d’un Etat laïque et d’un islam ouvert, contrôle ainsi de moins en moins l’ensemble des clans tchétchènes. Et les plus radicaux disposent de beaucoup plus de soutiens financiers que les autres composantes de la Résistance. Mais cela ne signifie nullement que le peuple tchétchène ait basculé du cété de l’intégrisme musulman.
La prise d’otages du théâtre Dubrovka à Moscou, l’attaque suicide contre le siège du gouvernement tchétchène à Grozny, qui a tué surtout des fonctionnaires civils, pour la plupart Tchétchènes, sont des actes terroristes qui vont à l’encontre de leur but. Mais ils s’expliquent par le désespoir d’une population vouée à un horrible génocide. Ils doivent néanmoins être condamnés, même s’ils sont surexploités par tous les médias du monde, dans le but de cacher ce qui est la lutte légitime d’un peuple pour son indépendance.
La résistance tchétchène est représentée par le président Maskhadov (démocratiquement élu). Il fait front au nouvel impérialisme russe, redevenu pilier de l’impérialisme mondial. Il refuse le terrorisme aveugle d’un islamisme intégriste manipulé par les Etats pétroliers. Seul un large soutien à la population tchétchène et aux réfugiés (comme le font chacun à leur manière le Convoi syndical et les comités Tchétchénie) permettra de montrer à cette résistance tchétchène qu’il existe des solidarités internationales militantes et résolues qui ne se limitent pas à celle de l’islamisme radical.

P.-S.

- Samedi 22 février 2003, à 13h, rassemblement de commémoration de la déportation du peuple tchétchène à Beaubourg, organisé par le Comité Tchétchénie.

Notes

[1Chef de la Tcheka en Géorgie de 1921 à 1931 ; chef suprême de la police politique et ministre de l’Intérieur de 1942 à 1946 ; vice-président du Conseil des ministres de 1946 à 1953.

[2Maïerbek Vatchaggaev, « La Tchétchénie et la guerre du Caucase au XIXe siècle », in Hérodote, n° 81, Géopolitique du Caucase, 1996, page 99.

[3Kafirs. Selon le Petit Robert : « (Infidèles). Nom donné par les Afghans musulmans à un groupe de peuplades indo-européennes des hautes vallées de l’Hindû-kush, demeurées réfractaires à l’islam jusqu’au début du XXe siècle. »