Election au Pérou

Main basse sur l’Etat

, par Correspondants

Le président péruvien sortant, Fujimori, briguait un troisième mandat présidentiel. Le résultat de son concurrent, Toledo, le conduirait au second tour. Sur fond de dictature et d’Etat policier, retour sur une élection truquée sous surveillance.

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Que le processus électoral au Pérou soit marqué par la fraude, personne n’en doute. L’illégalité a commencé avec le coup d’Etat « constitutionnel » de 1992, obéissant au « plan vert » élaboré par l’armée et les services secrets (SIN), sous l’instigation du véritable homme fort de la dictature, Vladimiro Montesinos.
Dans le but de garder coûte que coûte le pouvoir, le dictateur Fujimori n’a pas hésité un instant à passer outre la constitution mise en place par lui-même, qui lui interdisait de briguer un troisième mandat, à destituer les membres du Tribunal constitutionnel qui s’étaient opposés à sa candidature, à rejeter la convocation d’un référendum appuyé par un million de signatures, et finalement à monter une véritable « usine » lui permettant de falsifier un million de signatures et par conséquent d’inscrire son « alliance électorale Pérou 2000 » à l’élection présidentielle. De cette façon, le régime a parachevé le contrôle total de tout l’appareil de l’Etat.
La main basse sur l’Etat s’accompagne d’un chantage sur 9 millions de Péruviens pauvres qui dépendent de l’aide alimentaire via les cantines populaires, les mêmes qui s’informent (80% de la population) à travers une télévision monocorde et aux ordres du régime. Condamné plusieurs fois par la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), Fujimori n’a trouvé meilleure parade que de se retirer de cette instance. En revanche, le régime a eu le culot de présenter à Washington, comme témoin à sa décharge, un tortionnaire avéré. Là-bas, alors qu’il avait été appréhendé par les autorités américaines, il a été sauvé in extremis par le gouvernement péruvien qui l’a présenté comme un diplomate.
Les dictatures traditionnelles étant maintenant démodées, l’heure est au maquillage et à l’achat des consciences, moyennant le clientélisme le plus honteux ; 82% des pauvres, produits des plans de réinsertion économique et des privatisations, sont sensibles et réceptifs aux discours populistes et clientélistes de Fujimori. Ainsi, ce dernier distribue « généreusement » les aliments et les aides de l’Union européenne et obtient en contrepartie des voix pour sa réélection. Certains points du bilan que présente Fujimori, après dix ans au gouvernement, reviennent comme une rengaine : en avoir fini avec les groupes « terroristes » du Sentier lumineux et du MRTA et avoir maté l’hyperinflation. Mais la réalité montre que maintenant, il y a plus de pauvreté et plus de violence. L’argent des privatisations s’est volatilisé et le patrimoine de l’Etat a été bradé. Le libéralisme sauvage fait que les prix des services jadis publics (eau, électricité, téléphone) sont parfois plus chers qu’en France, avec un salaire minimum de 300 francs par mois. La situation économique s’est dégradée avec la crise asiatique et le phénomène du Nino. Du coup, la récession s’impose avec force, les entreprises ferment les unes après les autres. Ce passage de crise aiguë a favorisé le réveil de l’opposition. L’apparition des caciques et des mouvements « indépendants » est le résultat du laminage de tout l’establishment traditionnel, y compris la gauche, qui a pratiquement disparu, ses cadres éparpillés dans tout le spectre politique (même dans le fujimorisme).
Dans ce contexte, on peut expliquer qu’une grande partie de l’électorat se soit appropriée la candidature de Toledo, personnage lié aux milieux financiers. En présentant des revendications ethniques (60% de la population est d’origine indienne) et étant lui-même indien, il apparaît comme le candidat le plus proche de la majorité du pays.
Quels que soient les résultats électoraux et les proportions de la fraude, la mobilisation en faveur de Toledo signifie qu’une grande partie de la population a voulu déjouer les manoeuvres de Fujimori et de Montesinos. Il s’agit d’en finir avec la peur, et de renforcer avec plus de détermination cette tendance amorcée avec le premier tour de l’élections présidentielle ; car les « Poutine péruviens » feront l’impossible pour conserver les manettes du pouvoir et empêcher, de cette façon, un futur procès à leur encontre.