Mieux que la coalition PS-Verts, l’écosocialisme comme alternative

, par LÖWY Michael, MOREL DARLEUX Corinne

L’écosocialisme, c’est le sillon idéologique que le Parti de gauche a décidé de creuser. Corinne Morel Darleux, secrétaire nationale du PG, et Michael Löwy, philosophe, expliquent en quoi ce courant politique emprunté par Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle, lorsqu’il parlait notamment de « planification écologique », peut constituer une « alternative ».

L’écosocialisme est un courant politique fondé sur une constatation essentielle : la sauvegarde des équilibres écologiques de la planète, la préservation d’un environnement favorable aux espèces vivantes — notamment la nôtre — est incompatible avec la logique expansive et destructrice du système capitaliste. La poursuite de la « croissance » sous l’égide du capital nous conduit, à brève échéance — les prochaines décennies — à une catastrophe sans précédent dans l’histoire de l’humanité : le réchauffement global. Les « décideurs » de la planète — une oligarchie de milliardaires, managers, banquiers, investisseurs, « gouvernants » et autres « experts » — motivés par la rationalité bornée et myope du système, obsédés par les impératifs à court terme de croissance et d’expansion, la lutte pour les parts de marché, la compétitivité, les marges de profit et la rentabilité, semblent obéir au principe proclamé par Louis XV : « Après moi le déluge ». Le déluge du XXIe siècle risque de prendre la forme, comme celui de la mythologie biblique mais bien réel celui-là, d’une montée inexorable des eaux, noyant sous les flots les rivages de la civilisation humaine. Le spectaculaire échec des conférences internationales sur le changement climatique de Copenhague (2009), Cancun (2010), Rio (2012) et tout récemment de Doha illustre cet aveuglement : les puissants de ce monde refusent tout engagement chiffré et concret, même minimal, de réduction de leurs émissions de CO2.

Quelle est donc la solution alternative ? La pénitence et l’ascèse individuelle, comme semblent le proposer tant d’écologistes ? Cette réponse est pour nous illusoire et notablement insuffisante. Il faut s’attaquer au mode de production lui-même. Seule une prise en charge collective démocratique permettra de mettre l’économie au service des besoins, réduire le temps de travail, supprimer les productions inutiles et nuisibles, remplacer les énergies fossiles par la sobriété, l’efficacité énergétique et les renouvelables. Ce qui implique des incursions profondes dans la propriété capitaliste, une extension radicale du secteur public et de la gratuité, bref une planification écologique cohérente. L’écosocialisme n’est pas une utopie à laquelle le réel devrait se conformer. C’est la seule réponse humaine raisonnable à l’impasse dans laquelle est enfermée dorénavant l’humanité en raison du mode de production capitaliste et productiviste de notre temps.

La prémisse centrale de l’écosocialisme est qu’un socialisme non écologique est une impasse, et qu’une écologie non-socialiste est incapable de confronter les enjeux actuels. Son projet d’associer le « rouge » — la critique marxiste du capital et le projet alternatif d’une société basée sur la coopération — et le « vert », la critique écologique du productivisme, n’a rien à voir avec les combinaisons gouvernementales dites « rouges-vertes », entre la social-démocratie et certains partis verts, autour d’un programme social-libéral d’accompagnement du système capitaliste. La politique environnementale décevante de l’actuel gouvernement français est un bon exemple de l’incapacité de ce genre de coalition à mettre en question la logique destructrice du système. L’ecosocialisme est donc une proposition radicale — c’est-à-dire, s’attaquant aux racines de la crise écologique — qui se distingue aussi bien des variantes productivistes du socialisme du XXe siècle — que ce soit la social—démocratie ou le « communisme » de facture stalinienne — que des courants écologiques qui s’accommodent, d’une façon ou de l’autre, du libéralisme. Une alternative radicale qui vise non seulement à une transformation des rapports de production, de l’appareil productif et des modèles de consommation dominants, mais également à créer un nouveau paradigme de civilisation, fondé sur des valeurs de solidarité et de respect de la nature ; un modèle civilisationnel démocratique, libertaire et écologique, en rupture avec les fondements de la civilisation capitaliste/industrielle occidentale moderne.

L’idée d’un socialisme écologique — ou d’une écologie socialiste — a commencé à se développer à partir des années 1970, sous des formes très diverses, dans les écrits de certains pionniers d’une réflexion « rouge et verte » : Manuel Sacristan (Espagne), Raymond Williams (Angleterre), André Gorz et Jean—Paul Déléage (France), Frieder Otto Wolff (Allemagne), James O’Connor et Barry Commoner (États—Unis). En 2001 est publié un Manifeste Écosocialiste, qui servira de référence pour la fondation, à Paris en 2007, du Réseau Écosocialiste International ; lors du Forum Social Mondial de Belem (Brésil, 2009) sera distribuée la Déclaration de Belém, un manifeste du Réseau au sujet du réchauffement global, signé par des centaines de personnes originaires de plusieurs dizaines de pays. Nous proposons aujourd’hui de reprendre ce flambeau. Il n’a jamais été aussi nécessaire et autant d’actualité.

L’écosocialisme est un projet d’avenir, une utopie radicale, un horizon du possible, mais aussi, et inséparablement, une action hic et nunc, ici et maintenant, autour d’objectifs et de propositions concrètes et immédiates. Notre espoir pour le futur réside dans des mobilisations comme celles initiées à Seattle en 1999, qui voient la convergence d’écologistes et de syndicalistes au sein du mouvement altermondialiste. C’est le cas des protestations de cent mille personnes à Copenhague en 2009, autour du mot d’ordre « Changeons le Système, pas le Climat » ; ou encore de la Conférence des Peuples à Cochabamba en avril 2010, rassemblant plus de trente mille délégués de mouvements indigènes, paysans et écologistes du monde entier. La tenue, le 1er décembre 2012 dernier à Paris des « Assises pour l’Ecosocialisme », suivies par plus de 400 personnes présentes à l’Espace Reuilly, et par plus de 15 000 via Internet, montre que ce débat est en train de se développer aussi en France. Des initiatives comme celle du Parc Yasuni ITT en Equateur — laisser le pétrole sous terre, pour protéger une vaste forêt riche en biodiversité, et pour éviter que des millions de tonnes de CO2 soient envoyées à l’atmosphère — est la preuve qu’on peut prendre, dès maintenant, des mesures efficaces pour protéger l’environnement et lutter contre le réchauffement global. Mais il faut pour cela une véritable volonté politique… Nous sommes nombreuses et nombreux à porter cette volonté. Aujourd’hui une alternative est possible autour du projet écosocialiste ; elle est urgente pour que fleurisse enfin cette révolution écosocialiste.