Discipline du geste, discipline du sens. Travail temporaire en entrepôt Premiers jours et lieu(x) de travail

, par PALHETA Ugo

Premiers jours et lieu(x) de travail [1]

Pour ne pas commencer mal avec un retard, je suis debout à 4h45. Je n’ai presque pas dormi, inquiet ; je peux déjà « sentir l’air d’une autre planète ». Le sommeil n’est pas venu faire taire cette angoisse de l’étrangeté. On m’a dit de m’y présenter à 6h, il est 5h40 ; j’ai déjà honte de ce zèle involontaire. Je préfère attendre quelques minutes dans ma voiture. Je tente d’imaginer ce que ce hangar contient. Il est 5h50 ; je me dirige vers l’entrepôt. Où aller ? Dans le noir du matin et de loin, je discerne quelques « jeunes » ; je leur emboîte le pas. Me présentant à l’un d’eux pour lui demander où m’adresser en tant que nouvel embauché, il m’indique « le bureau » où se trouvent les « chefs » Encore quelques pas et je suis en face de ce « bureau », un rapide coup d’œil suffit pour apercevoir d’autres jeunes gens perdus à la recherche d’un appui mental ou matériel. La routine recouvrira vite l’anxiété sur ces visages. Malgré l’angoisse du premier jour, j’ai le temps d’observer : il est 6h10, l’entrepôt se met en branle et je m’étonne du jeune âge des travailleurs qui s’affairent dans ce décor au premier abord absurde. On nous appelle, moi et ceux dont j’avais deviné la condition de « nouveaux ». Le chef s’appelle Marcel, il nous convoque un par un et nous signons chacun un contrat dont personne ne lira une ligne. Je ne jouerai pas à l’« intellectuel » : je signe, comme tout le monde. Nous sommes tous « CDD-étudiants ». Le chef parle vivement, sans retenue. Après quelques indications très générales, il nous conduit à la « pointeuse », dont il nous explique le fonctionnement. Pointage à 6h (début de la journée de travail), 9h30 (début de la pause), 9h51 (fin de la pause), 13h21 (fin de la journée de travail). Cela fait, nous descendons l’échelle hiérarchique : deux marches et nous voilà dans les mains d’un « petit chef », un chef de plus : il nous confie à un « formateur » ; il est entendu que nous sommes en « formation ».

Me voilà « placé », je suis avec Laurent. Aujourd’hui, il aura pour tâche de me montrer ce que j’exécuterai pendant les deux prochains mois. Ces premiers pas me permettent de découvrir l’entrepôt et son fonctionnement. S’il se présente au « profane » comme un bloc, cela masque sa fragmentation en un certain nombre de « lieux » différenciés. Il ne m’est possible que d’évoquer le rez-de-chaussée, où je travaillais ; au premier étage sont les « bureaux », monde de la direction et des secrétaires, qu’on suppose plus qu’on ne les voit, sorte d’au-delà quasi-mythique dont on n’apercevra jamais que des ombres et qu’on imagine sans grande influence sur le travail ici-bas Le premier lieu repéré est le « bureau », où les « chefs » dirigent la manœuvre et où « nous », travailleurs, allons chercher les « commandes » : des listes de produits éparpillés dans l’entrepôt qu’il nous faut réunir sur une palette. Médiatisé par une machine (le « tire-palette »), notre travail consiste à rassembler les « colis » sur une palette et à la déposer dans une « travée » déterminée. D’autres travailleurs s’inquiéteront de la mener, avec d’autres, à l’intérieur de camions reliés à l’entrepôt par une trentaine d’ouvertures. Chaque matin, à 6h, nous commençons par nous diriger vers la salle des machines afin de nous procurer ces fameux « transpalettes », machines motorisées permettant de circuler rapidement dans l’entrepôt et capables de tirer une ou deux palettes ; j’apprendrai vite l’identité duale de ces engins, outil de travail et instrument de jeu, technique disciplinaire et moyen éphémère de s’en jouer. Le « bureau » nous assigne pour chaque journée de travail un secteur dans l’entrepôt : « liquides », « entretien », « parfumerie » ; les changements sont fréquents, il est rare que l’on reste plus de deux jours de suite dans un même secteur. C’est sans doute là un moyen de tuer dans l’œuf les habitudes et les conforts qui pourraient naître et ainsi contraindre les salariés à fixer leur esprit au travail, à ne pas déléguer au corps seul la répétition des gestes et des postures. Pas question à Auchan de disjoindre l’esprit du corps, ce serait évidemment s’en tirer à trop bon compte.

Je m’étonne de la lenteur du temps dans l’entrepôt ; le travail industriel semble soumettre le temps lui-même et lui imposer ses exigences propres de productivité. D’innombrables « jeunes » aux visages fermés déambulent sur leurs transpalettes, traînant avec eux bouteilles, lessives ou couches pour bébé, mauvaise humeur, rêves arrêtés, résignation. Un regard sur la « commande », on se dirige grâce au « transpalette » vers l’allée indiquée, chaque produit est signifié par une étiquette autocollante, il suffit de la détacher, de se pencher, de la placer sur le produit, que l’on empoigne et pose sur la palette. « Courber l’échine » n’est un mot d’esprit que pour celui qui n’a pas fait l’expérience du travail routinier et de la discipline proprement corporelle qu’elle implique. La productivité suppose le dressage systématique du corps, sa soumission aux impératifs de rationalité imposés par l’entreprise, la rectification perpétuelle des gestes en vue d’une efficacité maximale. Laurent trime ici depuis six ans, c’est un des plus anciens. Il parle d’un ton monotone, les traits de son visage évoquent une résignation sans fard, décidément sourde à la révolte ; sans formation, il me signifie d’un regard qu’il n’a pas le choix et en effet j’ai peine à imaginer un travail aussi déqualifié : aucun véritable « coup de main » à prendre, une machine dont la maîtrise ne nécessite que quelques heures de pratique, aucune qualité supposée. Au bout d’une semaine, je serai aussi « adapté » à mon poste que ne l’est Laurent, malgré ses six longues années passées à empiler chaque jour canettes de bière et caisses de vin. Nous parlons un peu football, les minutes passent puis c’est la pause, il part en me disant de me trouver devant la machine à 9h50. J’y serai. Chacun se sépare, je distingue quelques groupes bien distincts qui se forment, certains se dirigent vers la « salle de pause », d’autres vers le parking, je vais à ma voiture. 9h50 je pointe : le travail reprend. 13h20 : la journée de travail est finie, aujourd’hui lundi la demande était raisonnable, nous terminons dans les temps.

Le lendemain, on m’assigne un nouveau « formateur » : « Tu es en CDD-étudiant ? […] Je l’étais aussi. » Titulaire d’un BTS, il n’a pas trouvé de travail après l’obtention de son diplôme, alors il a continué à Auchan, depuis un an. Lentement, je crains de ne pouvoir supporter sans énervement la subordination aux hommes et aux choses. De ce côté, me dit-il, je n’ai pas trop à m’en faire, si je « fais les rendements », les « chefs » ne viendront pas m’ennuyer. La contrainte n’est pas de l’homme sur l’homme ; mais de la quantité (140 colis par heure), et de la qualité (tolérance maximale de 3% d’erreurs). Si la réalisation de l’impératif quantitatif est aisément mesurable (via les ordinateurs, le savoir absolu de l’entreprise), l’obligation de qualité ne tient qu’à l’intériorisation de la contrainte par les travailleurs. Il y a des contrôles de palette en « travée », extrêmement rares (je ne serai contrôlé que deux fois en deux mois de travail), qui remplissent une fonction « spectaculaire » : la menace du contrôle assure l’autodiscipline. Mais cette menace du dehors n’aurait qu’un pouvoir de soumission négligeable sans le soutien propre du complexe idéologique qu’incarne Auchan.

« Culture d’entreprise » ?

Afin que le spectre du contrôle ne se réduise pas à une imprécation sans conséquence, il doit s’inscrire dans un réseau de contraintes intériorisées imposant certaines règles comme naturelles. Dès le deuxième jour, notre groupe des travailleurs « en formation » est appelé au bureau, Marcel (le « chef » du monde d’en bas) nous emmène au ciel des bureaux pour la « formation théorique ». Une fois passées les questions de sécurité (négligées car négligeables), notre petit groupe est contraint de visionner des petits films pédagogiques : histoire enchantée d’Auchan, « les sourires de la vie », une entreprise « à l’écoute de ses employés », « la vie la vraie », la « famille Auchan », le « respect Auchan »… Moi et mes camarades en « formation » accordons peu d’intérêt à ce tissu de niaiseries. La « discipline d’entreprise » passe par des voies plus subtiles, « impénétrables », nichée dans l’évidence du fonctionnement réglé et régulier de l’entrepôt. A côté de la dizaine de CDD-étudiants et des CDI (une dizaine également, tous caristes, c’est-à-dire irremplaçables sur le champ : tout se passe comme si l’entreprise « achetait » leur soumission en leur accordant le « privilège » du contrat à durée indéterminée, c’est-à-dire une certaine sécurité faisant contraste avec l’extrême précarité de la condition intérimaire), l’entrepôt s’appuie sur une véritable « armée de travailleurs temporaires » Si au sein de cette armée de nombreuses différences distinguent les modernes « mercenaires » du travail entre eux, en deçà des dissonances visibles un groupe homogène, une certaine harmonie d’intérêts et de valeurs sont toutefois perceptibles. De cette harmonie ne surgit pourtant aucune unité : on chercherait en vain les traces d’une conscience de soi. Ce groupe existe en négatif : loin de la perception d’un destin commun, l’amor fati de l’intérimaire s’enracine dans l’inconscience du caractère social, généralisée à l’échelle de l’entreprise, de sa condition précaire.

L’impersonnalité de « rendements » strictement individuels isole et abrutit les travailleurs. Tout se passe comme si Auchan ne faisait que tirer parti de l’ethos spécifiquement « individualiste » des intérimaires, sortes de « monades » leibniziennes recluses, sans fenêtre ni porte vers l’extérieur. « Il n’y a pas d’action réciproque entre les monades, une monade est seulement limitée par autolimitation ». Seulement, cette idée de « monades » n’obéissant qu’à elles-mêmes n’est à tout prendre que l’idée que les intérimaires se font d’eux-mêmes ; chacun prétend en effet « rouler » l’entreprise en croyant poursuivre son intérêt propre et en se fermant au monde du dehors, sans jamais voir que la poursuite de cet intérêt individuel supposé est la condition sous laquelle l’entrepôt « tourne ». La boucle de la division du travail est bouclée. Si la discipline est acceptée si facilement par les travailleurs temporaires, c’est qu’elle s’enracine dans la croyance, dans l’illusion (entretenues par l’entreprise et par toute une littérature visant à faire de la « flexibilité » une valeur) qu’au « jeu » mettant aux prises employeur et employé, tout le monde gagne. Nul besoin de recourir à quelque « culture d’entreprise » pour comprendre les raisons d’agir des salariés lorsqu’ils agissent dans l’intérêt de l’entreprise.

La communication impossible : silence et vacarme

L’entrepôt est le lieu d’un vacarme perpétuel. Passé 6h, le ronron assommant des transpalettes règne et soumet à lui son univers. Ce lancinant poison auditif s’infiltre et édifie de manière implacable les cloisons sensorielles verrouillant dans une sorte de prison de verre les travailleurs, absurdes fourmis. Dans ce chaos de bruits et d’amertume, nous circulons, cramponnés à des machines qui nous contrôlent aussi bien que nous les contrôlons, presque fiers du haut de ces montures de ferraille rouillée. À la poursuite de colis paraissant chaque instant se moquer de notre insensé travail, rien ne sert de courir, il faut ramper à point. La rhétorique glacée de ces corps pressés, se baissant, empoignant, se relevant, déposant, se baissant, empoignant, se relevant, déposant, se baissant, empoignant, se relevant, déposant, répugne à « la chaleur que tisse la parole » dont parle Tzara. Cette pantomime ne saurait exprimer rien d’autre que les impératifs de productivité : nulle trace d’humanité, nous voilà marionnettes tristes. Parfois quelques mots jetés au hasard et sans grand espoir d’être entendus rompent le silence, le vacarme ; mais ce ne sont jamais que bribes, miettes de pensée, débris de calembours. De ces bouches qui se tordent en vain, c’est toute l’impossibilité du langage qui sourd et le dehors, intraitable, s’empare des lambeaux de vie pour les avaler ; rien ne semble survivre ici sinon la solitude des choses qu’on accumule et des instincts qu’on étouffe.

C’est dans l’impossibilité de la communication entre salariés qu’après quelques semaines je vois le plus sûr levier de la « discipline d’entreprise ». Il est ainsi frappant qu’il soit possible de passer des semaines dans cet entrepôt sans jamais adresser la parole à quelqu’un, sinon pour quelques messages stéréotypés : « bonjour », « j’ai besoin de tel produit », « au revoir », etc. Des paroles sont échangées, des rires partagés, mais il faut voir là non pas la règle mais l’exception, la sauvegarde d’îlots de liberté en marge d’un silencieux océan de discipline, îlots d’autant plus précieux qu’ils sont rares. Cette discipline molle et pourtant inexorable, sans slogans ni prohibitions, fondée sur l’impersonnalité des « rendements », a pour conséquence de fragmenter la classe des travailleurs et on serait bien en peine si l’on devait se mettre en quête d’une « classe ouvrière », et bien plus encore, d’une « conscience ouvrière ». Ce n’est pourtant pas qu’un amour subi, sanctionné par les liens sacrés du « contrat intérimaire », viendrait unir les travailleurs temporaires à une entreprise désormais « leur » : la moindre discussion avec quelques-uns d’entre eux vient dégonfler cette baudruche. On n’aime pas son entreprise plus qu’auparavant, simplement on ne se nourrit pas « d’anciens idéaux et de vieux mythes ». Cette dépolitisation ne peut être comprise que comme cause et effet des nouvelles formes du travail industriel, et il faut sans doute voir dans la « crise du travail » un cercle vicieux établi à la fois sur les nouvelles règles du jeu imposées par le patronat et sur ce que Michel Pialoux appelle la « crise de l’héritage ouvrier », liée à la « dévalorisation symbolique du groupe ouvrier » [2].

Car durant les deux mois passés à Auchan, je n’ai jamais été témoin d’une quelconque discussion à résonance politique, jamais je n’ai entendu parler de syndicats, d’actions de contestation : à Auchan semble réalisé ici le rêve néoclassique d’un marché du travail « libéré » de ses « rigidités ». L’entreprise adapte chaque jour sa main d’œuvre à la demande ; la présence des indispensables caristes acquise (une dizaine d’hommes), il ne reste plus qu’à jouer sur le nombre d’intérimaires, variable d’ajustement. La plupart du temps, ils travailleront en début de semaine 4 heures (l’entreprise ne peut légalement les faire venir pour un temps inférieur) ou 5 heures. En revanche, du jeudi au samedi, quand la demande est forte, ils pourront travailler jusqu’à 9 à 10 heures, la pause unique de 21 minutes comprise. Cette flexibilité/précarité n’est à peu près jamais contestée puisque inscrite dans les dispositions du travailleur temporaire : il va ainsi de soi que l’intérimaire obéira à l’entreprise car, du fait de sa condition, il ne peut que se complaire dans l’illusion du choix originel. Peu importe au fond que ce « choix » soit celui du nécessaire [3] : la « vérité subjective » (le travail comme liberté) est venue recouvrir la « vérité objective » (le travail comme exploitation). Les uniques actions de révolte dont j’ai eu l’écho n’étaient nullement liées à une conscience de cette exploitation, mais à des énervements superficiels et sans consistance contre un « petit chef » trop zélé. A cela s’ajoute ce qu’on peut nommer la « dissonance des habitus » Comment ne pas voir en effet tout ce qui sépare un étudiant petit-bourgeois, qui va gagner l’argent nécessaire à ses projets de voyages, et un travailleur arrimé au perpétuel temporaire, pour qui Auchan constitue un horizon quasi-indépassable ? Travail saisonnier contre travail prolongé. Pour le premier, la dignité consiste à ne pas assigner de sens à son travail (« c’est pas un métier »). Pour le second, l’entreprise Auchan est un avenir probable (souhaité ou non), il se trouve alors dans l’obligation d’injecter du sens dans son travail, de l’extraire du sentiment d’absurde que l’étranger à ce monde de l’entrepôt et aux perspectives (réelles ou imaginaires) qu’il propose, ressentira sans nul doute.

Il est environ 10h, le travail reprend après la pause. Une voix au micro (celle d’un chef) nous intime l’ordre de nous rassembler autour du bureau. « Pas bon pour les rendements ça », « Qu’est-ce qu’ils nous veulent encore ! ». Une fois tout le monde réuni devant le bureau, une grosse dame aux dehors rudes et à la mine concernée se présente : « Bonjour messieurs je suis madame X., je m’occupe de la Direction des Ressources Humaines. Je suis descendu vous voir car la situation est grave. Je ne suis pas venu plus tôt, mais là c’en est trop ! J’en ai plein les oreilles d’entendre comparer mon entrepôt à un aéroport : « un vol toutes les deux minutes » ! Donc je viens vous prévenir que parmi nous circulent des voleurs, quelques-uns de vos collègues ont déjà été renvoyés pour ce motif ces dernières semaines, et ce matin à la pause nous savons qu’ont été volées une brosse à dents électrique ainsi qu’une bouteille de whisky. Alors je viens vous prévenir : à partir de maintenant tout employé surpris en train de voler, de détériorer ou de consommer sur place un produit, sera traîné au tribunal par l’entreprise et il risquera lourd. Vous avez déjà vu à la télé ce que c’est qu’une perquisition, la police qui entre chez vous et fouille votre logement, ça n’a rien de drôle. Donc comme je sais que la plupart d’entre vous ne sont pas des voleurs, je vous exhorte à dénoncer ceux qui volent. Ces produits ne sont pas à vous, ils ne sont pas à moi, ils sont à l’Entreprise. Mon numéro de poste c’est le XXXXX, je vous invite donc à me communiquer des renseignements et à ne pas couvrir ceux qui mettent en cause l’honnêteté des employés de cet entrepôt, votre honnêteté. Bon, je vous laisse travailler et n’oubliez pas mon numéro de poste c’est le XXXXX. » A cette exhortation indignée répond l’indifférence. La franche exhortation à dénoncer s’insère parfaitement dans le schéma disciplinaire dessiné par les formes nouvelles d’organisation du travail : sous couvert de « responsabiliser » les salariés, il s’agit avant tout de minimiser les coûts afin de maximiser les profits. Et dans le cas où cela ne « fonctionnerait » pas, reste toujours la solution évoquée par la DRH, à savoir un système de vidéo-surveillance. Cette scène qui n’a rien d’anecdotique assoit la structure disciplinaire dont la modernité tient tout entière dans la délégation aux travailleurs eux-mêmes des tâches de discipline sous la forme de l’autodiscipline, portée ici par la délation pure et simple.

Ce « témoignage » n’est pas une manière de ratifier le réel, ni la description désenchantée d’un monde de soumission. Contre l’illusion d’un travail vecteur d’autonomie, et à rebours des discours techniciens ne voyant dans l’entreprise que « liberté » et « coopération », on ne se donnera les moyens d’inventer de nouvelles solidarités et de nouveaux foyers de résistance qu’en donnant voix sans détour aux souffrances routinières : ce sont ces souffrances étouffées, envers d’une « modernité » imbue de « rationalité », qui disent que rien n’est fatal, sinon l’illusion de la fatalité.

P.-S.

Le Passant Ordinaire, n° 48, avril-juin 2004. url : http://www.passant-ordinaire.org/re...

Notes

[1Ce texte est tiré d’un travail produit au séminaire de F. Jobard et G. Salle, « Discipline et démocratie », IEP Paris, 2003-04.

[2Cf. Michel Pialoux, « Stratégies patronales et résistances ouvrières », Actes de la recherche en sciences sociales, 1996, n°114, p. 5-20.

[3Sur l’ajustement grosso modo des « aspirations subjectives » aux « chances objectives », cf. Pierre Bourdieu, « Avenir de classe et causalité du probable », Revue française de sociologie, XV, 1974, p. 3-42.