Interview

« Le mot d’ordre de Rosa Luxemburg « socialisme ou barbarie » s’est révélé prophétique »

, par LÖWY Michael

Pour le chercheur marxiste Michael Löwy, la pensée de Rosa Luxemburg est plus actuelle que jamais. Promoteur, comme elle, d’un « socialisme à la fois authentiquement révolutionnaire et radicalement démocratique », il alerte sur l’urgence de rompre avec la « logique expansive et destructrice du système capitaliste ».

Rosa Luxemburg à son bureau à Berlin, 1907 - source : WikiCommons
Né en 1938 au Brésil, Michael Löwy est un sociologue, philosophe marxiste et écosocialiste franco-brésilien. Nommé en 2003 directeur de recherche émérite au CNRS, il enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales. Son dernier essai, Rosa Luxemburg, L’étincelle incendiaire), vient de paraître aux Éditions Le Temps des cerises.

Propos recueillis par Marina Bellot

  • RetroNews : Pourquoi et comment la révolte de Berlin, somme toute vite stoppée, est-elle restée dans l’histoire ?

Michael Löwy : Les révolutions défaites font aussi partie de l’Histoire… La révolte des esclaves de Spartakus, dans la Rome ancienne, a aussi été vaincue, mais elle n’est pas moins restée inscrite dans la légende des siècles, au point d’inspirer, deux mille ans plus tard, le soulèvement du Spartakusbund à Berlin en 1919. Comme le disait Walter Benjamin, il existe une « tradition des opprimés », surtout composée de mémorables défaites, qui à chaque moment historique, suscite des nouveaux combats contre la domination.

En effet, le soulèvement de janvier 1919 a été vaincu en quelques jours, mais l’issue n’était pas garantie d’avance. Une partie des troupes stationnées à Berlin étaient gagnées par la fièvre révolutionnaire et n’étaient pas considérées comme sûres par le gouvernement de la social-démocratie de droite (Ebert-Scheidemann-Noske). La Volksmarinedivision, unité militaire que le gouvernement avait tenté de dissoudre en décembre 1918 et qui avait reçu un large soutien populaire, était perçue par le pouvoir comme une menace. D’où la décision du ministre de l’Interieur Gustav Noske de faire venir dans la capitale les Corps Francs, unités paramilitaires d’officiers et sous-officiers nationalistes d’extrême-droite (et futur vivier du nazisme) pour écraser la révolte ; ce qu’ils ont fait avec efficacité, profitant de l’occasion pour assassiner les principaux dirigeants spartakistes : Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogisches et plusieurs autres.

  • Quelles conséquences cette révolte avortée a-t-elle eues ?

Cette défaite a eu des conséquences indirectes très importantes : elle a empêché l’extension de la Révolution Russe en Occident, ce qui a conduit, quelques années plus tard, au tournant stalinien de l’URSS. Et en Allemagne même, si la révolution n’avait pas été vaincue, la prise du pouvoir par le nazisme aurait été impossible, quatorze années plus tard. On peut dire que cet événément local et spécifique a été décisif pour définir le destin du XXe siècle : totalitarismes, guerre mondiale, génocides…

  • Dans les années 1930, le régime nazi a-t-il tenté de faire oublier les révoltes communistes allemandes ?

Non, cela lui a servi de prétexte pour supprimer la menace communiste, notamment en mettant hors la loi le Parti communiste d’Allemagne (KPD), en internant les militants communistes dans les camps de concentration, et en les exterminant.

  • Alors que l’on commémore le centième anniversaire de l’assassinat de Rosa Luxemburg à Berlin, cette figure de la gauche reste éminemment moderne. Vous-même avez découvert les écrits de Rosa Luxemburg au Brésil, à l’âge de 16 ans. Qu’est-ce qui vous a séduit dans sa pensée ? Pouvez-vous nous raconter vos jeunes années luxemburgistes ?

Un ami, Paul Singer, m’a passé Réforme et Révolution et La Révolution Russe en traduction brésilienne. Peu après j’ai fait l’acquisition, lors d’un voyage en France, des brochures publiées par les Éditions Spartacus ; enfin, ma mère avait un recueil, paru à Vienne dans les années 1920, de quelques-unes de ses lettres de prison.

Ce fut, comme dirait Walter Benjamin, une « illumination profane » et le début d’une passion pour le personnage, son histoire, son caractère profondément humain, son intransigeance politique, son martyre et, surtout, sa pensée, inséparablement révolutionnaire, libertaire et démocratique. Je suis devenu, et je reste encore, plusieurs dizaines d’années plus tard, une sorte de « luxemburgiste » – mais ce terme est discutable, ses idées en constante évolution se prêtant mal à devenir une doctrine fermée et figée.

Jeune, j’ai fait partie d’une petite – non, minuscule (15 membres dans les meilleurs jours) – organisation politique brésilienne, la Ligue Socialiste Indépendante, dont la seule et unique référence historique, théorique et politique était Rosa Luxemburg. Parmi ses fondateurs, un courageux vétéran, Herminio Sachetta, ancien dirigeant du Parti communiste brésilien, et ensuite du Parti socialiste révolutionnaire (IVe Internationale), et deux jeunes intellectuels juifs marxistes qui m’ont beaucoup appris, Paul Singer et Mauricio Tragtenberg.

Lorsque j’ai quitté le Brésil pour entreprendre à Paris une thèse de doctorat – avec Lucien Goldmann, lui aussi admirateur de l’auteure de la brochure Junius – sur « La Théorie de la révolution chez le Jeune Marx », mon objectif, conscient et délibéré, était de proposer une lecture « luxemburgiste » de Marx, qui situerait au centre de sa pensée politique l’idée d’auto-émancipation révolutionnaire du prolétariat.

  • En quoi le renouveau du marxisme passe-t-il par une redécouverte de Rosa Luxemburg ? En quoi ses idées sont-elles indispensables pour penser le présent et l’avenir du communisme ?

S’il fallait choisir le trait distinctif de la vie et de la pensée de Rosa Luxemburg, qui justifie son intérêt pour le present et l’avenir, c’est peut-être l’humanisme révolutionnaire qu’on devrait privilégier.

Que ce soit dans sa critique du capitalisme comme système inhumain, dans son combat contre le militarisme, le colonialisme, l’impérialisme, ou dans sa vision d’une société émancipée, son utopie d’un monde sans exploitation, sans aliénation et sans frontières, cet humanisme socialiste traverse comme un fil rouge l’ensemble de ses écrits politiques – mais aussi sa correspondence, ses émouvantes lettres de prison, qui ont été lues et rélues par des générations successives de jeunes militants et militantes du mouvement ouvrier.

  • Qu’entendez-vous par « humanisme révolutionnaire » ?

L’humanisme socialiste de Rosa Luxemburg se traduit, entre autres, dans trois aspects qui me semblent particulièrement actuels : tout d’abord, à une époque de globalisation capitaliste, de mondialisation néo-libérale, de domination planétaire du grand capital financier, d’internationalisation de l’économie au service du profit, de la spéculation et de l’accumulation, la nécessité d’une riposte internationale, d’une mondialisation de la résistance, bref, d’un nouvel internationalisme, est plus que jamais à l’ordre du jour.

Or, peu de figures du mouvement ouvrier ont incarné, de façon aussi radicale que Rosa Luxemburg, l’idée internationaliste, l’impératif catégorique de l’unité, de l’association, de la coopération, de la fraternité des exploités et opprimés de tous les pays et de tous les continents.

Comme on le sait, elle a été, avec Karl Liebkencht, une des rares dirigeantes du socialisme allemand a s’opposer à l’Union Sacrée et au vote des crédits de guerre en 1914. Les autorités impériales allemandes – avec le soutien de la droite social-démocrate – lui ont fait payer cher son opposition internationaliste conséquente à la guerre en l’enfermant derrière les barreaux pendant la durée du conflit. Confronté à l’échec dramatique de la IIe Internationale, elle rêve de la création d’une nouvelle association mondiale des travailleurs. Seule la mort l’a empêché de participer, avec Lénine et Trotsky, à la fondation de l’Internationale communiste en 1919.

Peu ont, comme elle, compris le danger mortel que représentent pour les travailleurs le nationalisme, le chauvinisme, le racisme, la xénophobie, le militarisme et l’expansionnisme colonial ou impérial.

On peut critiquer tel ou tel aspect de sa réflexion sur la question nationale, mais on ne peut pas mettre en doute la force prophétique de ses avertissements. J’utilise le mot « prophète » dans le sens biblique original (si bien défini par Daniel Bensaïd dans ses écrits) : non pas celui qui prétend « prévoir l’avenir », mais celui qui énonce une anticipation conditionnelle, celui qui avertit le peuple des catastrophes qu’adviendront si on ne prend pas un autre chemin.

Par ailleurs, faisant le bilan du dernier siècle, qui fut non seulement celui des « extrêmes » (Eric Hobsbawm) mais celui des manifestations les plus brutales de la barbarie dans l’histoire de l’humanité, on ne peut qu’admirer une pensée révolutionnaire comme celle de Rosa Luxemburg, qui a su refuser l’idéologie commode et conformiste du progrès linéaire, le fatalisme optimiste et l’évolutionnisme passif de la social-démocratie, l’illusion dangereuse – dont parle Walter Benjamin dans ses « Thèses » de 1940 – qu’il suffisait de « nager avec le courant », de laisser faire les « conditions objectives ».

En écrivant, dans sa brochure La Crise de la social-démocratie de 1915 (signée du pseudonyme « Junius »), le mot d’ordre « Socialisme ou barbarie », Rosa Luxemburg a rompu avec la conception – d’origine bourgeoise, mais adoptée par la IIe Internationale – de l’Histoire comme progrès irrésistible, inévitable, « garanti » par les lois « objectives » du développement économique ou de l’évolution sociale. Une conception merveilleusement résumée par Gyorgy Valentinovitch Plekhanov, qui écrivait ceci : « La victoire de notre programme est aussi inévitable que la naissance du soleil demain ». La conclusion politique de cette idéologie « progressiste » ne pouvait être que la passivité : personne n’aurait l’idée saugrenue de lutter, risquer sa vie, combattre pour assurer l’apparition matinale du soleil...

Du point de vue de l’histoire du XXe siècle, le mot d’ordre de Rosa Luxemburg « Socialisme ou barbarie » s’est révélé prophétique : la défaite du socialisme en Allemagne a ouvert la voie à la victoire du fascisme hitlérien et, par la suite, à la Seconde Guerre mondiale, et aux formes les plus monstreuses de barbarie moderne que l’humanité ait jamais connues, dont le nom Auschwitz est devenu le symbole et le résumé.

Ce n’est pas un hasard si l’expression « Socialisme ou barbarie » a servi de drapeau et signe de réconnaissance à l’un des groupes les plus créatifs de la gauche marxiste de l’après-guerre en France : celui autour de la revue du même nom, animée au cours des années 1950 et 60 par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort.

Enfin, face à l’échec historique des courants dominants du mouvement ouvrier, c’est-à-dire, d’un côté l’écroulement peu glorieux du prétendu « socialisme réel » – héritier de soixante années de stalinisme – et de l’autre la soumission passive (à moins que ce ne soit une adhésion active ?) de la social-démocratie aux règles – néo-liberales – du jeu capitaliste mondial, l’alternative que représentait Rosa Luxemburg, c’est-à-dire un socialisme à la fois authentiquement révolutionnaire et radicalement démocratique, apparaît plus que jamais comme pertinente.

Apprenant, en prison, les événéments d’octobre 1917, elle va immédiatement se solidariser avec les révolutionnaires russes. Dans une brochure sur la Révolution russe rédigée en 1918 en prison, qui ne sera publiée qu’après sa mort (en 1921), elle salue avec enthousiasme ce grand acte historique émancipateur, et rend un hommage chaleureux aux dirigeants révolutionnaires d’Octobre :

Mais cette solidarité ne l’empêche pas de critiquer ce qui lui semble erroné ou dangereux dans leur politique.

Si certaines de ses critiques – sur l’auto-détermination nationale ou sur la distribution des terres – sont bien discutables, et assez peu réalistes, d’autres, qui touchent à la question de la democratie, sont tout à fait pertinentes et d’une remarquable actualité. Prenant acte de l’impossibilité, pour les bolchévicks, dans les circonstances dramatiques de la guerre civile et de l’intervention étrangère, de créer « comme par magie, la plus belle des démocraties », Rosa Luxemburg n’attire pas moins l’attention sur le danger d’un certain glissement autoritaire et ré-affirme quelques principes fondamentaux de la démocratie révolutionnaire :

Il est difficile de ne pas réconnaître la portée prophétique de cet avertissement. Quelques années plus tard la bureaucratie s’emparait de la totalité du pouvoir en URSS, en éliminant progressivement les révolutionnaires d’Octobre 1917 – et attendant, au cours des années 1930, de les exterminer impitoyablement.

Une veritable réfondation du communisme dans le XXIe siècle ne pourra pas faire l’économie du message révolutionnaire, marxiste, démocratique, socialiste et libertaire de Rosa Luxemburg.

Mais il ne s’agit pas de faire de sa pensée un système dogmatique figé, une « doctrine » qui a réponse à tout. Le marxisme est une pensée en mouvement : nous avons à affronter des défis nouveaux, inconnus par Rosa Luxemburg, comme la crise écologique.

  • Face à la crise environnementale actuelle, que pourrait être un marxisme écologique ?

L’écomarxisme est fondé sur une constatation essentielle : la sauvegarde des équilibres écologiques de la planète, la préservation d’un environnement favorable aux espèces vivantes – y compris la nôtre – est incompatible avec la logique expansive et destructrice du système capitaliste.

La poursuite de la « croissance » sous l’égide du capital nous conduit, à brève échéance – les prochaines décennies – à une catastrophe sans précédent dans l’histoire de l’humanité : le réchauffement global. Les « décideurs » de la planète – milliardaires, managers, banquiers, investisseurs, ministres, parlementaires et autres « experts » –, motivés par la rationalité bornée et myope du système, obsédés par les impératifs de croissance et d’expansion, la lutte pour les parts de marché, la compétitivité, les marges de profit et la rentabilité, semblent obéir au principe proclamé par Louis XV : « après moi le déluge ».

Le déluge du XXIe siècle risque de prendre la forme, comme celui de la mythologie biblique, d’une montée inexorable des eaux, noyant sous les vagues les villes de la civilisation humaine.

Le spectaculaire échec des conférences internationales sur le changement climatique depuis Copenhage (2009) illustre cet aveuglement.

Quelle est donc la solution alternative ? La pénitence et l’ascèse individuelle, comme semblent le proposer tant d’écologistes ? Il faut s’attaquer au mode de production lui-même. Seule une prise en charge collective démocratique permettrait de mettre l’économie au service des besoins, réduire le temps de travail, supprimer les productions inutiles et nuisibles, remplacer les énergies fossiles par le solaire. Ce qui implique des incursions profondes dans la propriété capitaliste, une extension radicale du secteur public et de la gratuité, bref une planification écologique cohérente.

L’écosocialisme marxiste n’est pas une utopie à laquelle le réel devrait se conformer. C’est la réponse humaine raisonnable à l’impasse dans laquelle est enfermée dorénavant l’humanité en raison du mode de production capitaliste et productiviste de notre temps. La prémisse centrale de l’écosocialisme est qu’un socialisme non écologique est une impasse, et une écologie non-socialiste est incapable de confronter les enjeux actuels. Son projet d’associer le « rouge » – la critique marxiste du capital et le projet d’une société alternative – et le « vert », la critique écologique du productivisme, n’a rien à voir avec les combinaisons gouvernementales dites « rouges-vertes », entre la social-démocratie et certains partis verts, autour d’un programme social-libéral de gestion du capitalisme.

La politique environnementale décevante de l’actuel gouvernement français est un bon exemple de l’incapacité de ce genre de coalition à mettre en question la logique destructrice du système. L’écosocialisme est donc une proposition radicale – c’est-à-dire, s’attaquant à la racine de la crise écologique – qui se distingue aussi bien des variantes productivistes du socialisme du XXe siècle – que ce soit la social-démocratie ou le « communisme » de facture stalinienne – que des courants écologiques qui s’accommodent, d’une façon ou de l’autre, du système capitaliste.

Le dernier ouvrage de Michael Löwy, Rosa Luxemburg, L’étincelle incendiaire, vient de paraître aux Éditions Le Temps des cerises.
Couverture du livre, Rosa Luxemburg, L’étincelle incendiaire de Michael Löwy, ed. Le Temps des cerises, 2019