Mai 68 et la stratégie révolutionnaire

, par PELLETIER Robert

La plupart des débats et réflexions sur mai 68 portent sur l’analyse des « événements », de leurs causes, de leurs conséquences sur la société française. mais ils sont rarement l’occasion de réfléchir aux questions stratégiques du mouvement révolutionnaire et à la façon dont le plus grand mouvement gréviste qu’ait connu la France, voire l’Europe, depuis l’entre-deux-guerres y a répondu.

Parmi les éléments indispensables à une réflexion sur les questions stratégiques figurent les causes et le déroulement et la fin de ces mois de mai-juin 68. Non pour en faire une relation exhaustive (voir contribution d’Armelle et d’Antoine) mais pour en tirer les éléments nécessaires à cette réflexion.
Se résumant souvent à un débat autour du fameux « la France s’ennuie » les causes objectives de la montée des luttes dans les années précédant 1968 sont sous estimées au profit d’une recherche des raisons très subjectives de « l’explosion ».

Les causes de la révolte

Sur les causes et sans volonté de hiérarchiser on peut relever les éléments objectifs suivants :
— Une relative aisance économique (par rapport à l’immédiat après-guerre) qui valide l’idée que le progrès économique est pleinement compatible avec le progrès social.
— L’augmentation rapide de la population active dans l’industrie avec l’arrivée à l’âge d’entrée dans la vie active des baby-boomers et l’accélération de la baisse de l’activité agricole de la France.
— Cette augmentation s’accompagne d’un rajeunissement, d’une féminisation du « prolétariat », du développement du secteur tertiaire et de l’accroissement de la place des techniciens.
Si on regarde de près courbes et statistiques on constate que pour toutes ces évolutions sociologiques on est en fait au début de l’inflexion des courbes, de virages des indicateurs. Ce n’est pas la pente abrupte ou la chute vertigineuse mais c’est le virage. C’est cette inflexion relativement brutale qui engendre les crises psychologiques individuelles, les ruptures morales, les fractures sociales. Ceci explique la remontée des luttes dans les années précédentes. En cette période de prospérité économique ces luttes vont souvent déboucher sur des victoires qui font naître la confiance et permet l’élargissement du front des luttes.
D’ailleurs beaucoup de ces données fondamentales vont continuer à produire leurs effets dans la décade suivante : luttes des jeunes, des femmes, des OS, des immigrés, des techniciens qui nourriront tour à tour toutes les illusions et théorisations sur la fin de la classe ouvrière et la nécessité de son contournement.

Après les causes profondes intéressons nous maintenant à l’enclenchement de la vague gréviste

Au démarrage se situe la jeunesse qui « concentre » toutes les contradictions, toutes les ruptures, toutes les violences évoquées ci-dessus :
—  place numérique croissante qui s’oppose à son statut de « mineure » sociale,
—  début de la massification lycéenne et estudiantine qui introduit des éléments de crise d’efficacité des institutions scolaires et universitaires en même temps que sa remise en cause en tant qu’agent de régulation sociale,
—  rupture culturelle avec la génération précédente qui avait avant tout assuré la survie matérielle dans la guerre et l’après-guerre.
C’est ainsi que la jeunesse estudiantine et lycéenne va se trouver à l’initiative des premiers combats. Et très rapidement ce sont les jeunes dans les entreprises aussi qui vont être au départ des grèves.
De la même façon les premières entreprises en grève sont rarement celles ou se retrouve la classe ouvrière « traditionnelle », c’est-à-dire celle qui a été le moteur de la résistance au cours des dernières années. La grève va démarrer dans les « trous » du mouvement ouvrier traditionnel : souvent dans des zones nouvellement industrialisées, dans des entreprises récentes, là où la CGT et le PCF sont les moins présents, l’encadrement par le stalinisme moins fort.

Les caractéristiques principales de cette grève

C’est là que vont apparaître les contradictions essentielles de cette mobilisation. D’une part Mai 68 reste le plus important mouvement gréviste de l’histoire de France tant du point de vue du nombre absolu de grévistes, que du nombre de secteurs de la société touchés (quasiment aucun secteur épargné jusqu’aux sportifs...) et dans la durée.
Mais dans le même temps l’auto-organisation (hormis quelques secteurs très limités et en partie le mouvement étudiant) fut extrêmement faible ; les appareils Syndicaux, pourtant rarement à l’initiative, ont réussi à maintenir une emprise quasiment complète tant sur la « gestion » du mouvement que sa conclusion.
Cette faible auto-organisation se retrouve évidemment dans une faible occupation des lieux de travail. Les occupations étaient le plus souvent passives, voire symboliques et n’ont pratiquement jamais posé la question du redémarrage d’une activité même dans les transports, pour faciliter les manifestaions par exemple. Et, bien sûr, une absence quasi totale de mise en place d’autodéfense si ce n’est contre l’intrusion des... étudiants « manipulés par les gauchistes » !
La faiblesse de l’auto-organisation se retrouve aussi dans la relative modération des revendications mises en avant et, du coup, dans la faiblesse des résultats obtenus au regard de l’ampleur de la mobilisation.
Ce bas niveau des revendications se retrouve dans la faiblesse de la confrontation à l’État et au peu de place prise par les « solutions » politiques à la crise.
La confrontation avec l’état s’est réduit à des violences policières limitées et subies (mais plus importantes vis-à-vis de la classe ouvrière, signe que la bourgeoisie, elle, a bien reconnue son principal adversaire). Les questions « politiques » sont restées dans les mains des appareils réformistes (bien mal récompensés en l’occurrence de leur réussite dans l’exécution de leur basse besogne contre-révolutionnaire) avec le succès que l’on connaît : la chambre bleu horizon des élections de fin juin.
Pourtant, ce sont bien les bases de cette formidable mobilisation qui vont fournir les éléments de continuité dans les mobilisations post 68 : jeunes, femmes, soldats, immigrés vont tour à tour reprendre à leur compte les revendications et les espoirs nés en Mai. C’est ainsi que des piliers importants du fonctionnement de la société vont être bousculés et que même l’auto-organisation va prendre une ampleur inconnue jusqu’alors (lutte des femmes, des jeunes, LIP, Chausson, etc.).

Si le mouvement révolutionnaire n’a peut-être pas encore tiré toutes les leçons stratégiques de mai 68, la bourgeoisie, elle, n’a pas perdu de temps

Tout d’abord elle va procéder au renouvellement de sa représentation politique avec la mise au placard de De Gaulle et l’émergence du Giscardisme. Ceci va permettre de débloquer partiellement les retards de la société française : place des femmes, des jeunes, de la sexualité, de l’armée, etc.
Dans le même temps, les patrons qui, eux, ont bien senti passer le vent de la trouille, vont travailler à des ruptures dans l’organisation de la production. La violence de la remise en cause du travail taylorisé et de l’autoritarisme, le refus de l’exploitation et des inégalités au nom de l’épanouissement personnel ont convaincu le patronat de réorganiser l’appareil de production pour minimiser les sources de révoltes et surtout les possibilités de leur expression.
Externalisation, développement de la sous-traitance, individualisation de la gestion des salariés, rotation, élargissement des tâches, tout un ensemble de réformes qui, sans changer fondamentalement le rapport capital/travail, vont augmenter la productivité, aggraver les conditions
de travail avec en ligne de mire la volonté d’interdire la construction de ripostes collectives. Ce lent processus, contradictoire sur certains aspects, sera mis lentement en oeuvre tout au long des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, bénéficiant pour ce faire de l’appui des différents gouvernements de droite et de gauche.
Parallèlement, la reconnaissance officielle du syndicalisme dans l’entreprise va accélérer l’intégration de ceux qui joueront la carte du rôle « complémentaire » des partenaires sociaux.
Faute d’avoir compris quoi que ce soit à ces mouvements, l’appareil stalinien va commencer à s’affaiblir, laissant pendant un temps le champ libre aux « modernistes » de la CFDT.
La sociale-démocratie y verra les motifs de la réorientation de sa stratégie contre-révolutionnaire qui la mènera au social-libéralisme d’aujourd’hui.
Consolation tout de même avec l’émergence de l’extrême gauche dans le champ politique mais dont le chemin sera encore long pour réellement peser sur la lutte de classes.

Les enseignements quant à la stratégie sont multiples et soulèvent presque autant de questions qu’ils apportent de réponses

1. Tout d’abord, sur l’appréciation de la période, des rapports de forces et des montées des luttes, il est décisif de saisir les amorces de ruptures économiques et sociales. Plus que les régressions ou les stagnations économiques et sociales, ce sont les périodes de crises, de manque de visibilité sociale qui créent plus d’inquiétude et de révolte. Surtout quand la période précédente fut celle D’améliorations laissant entrevoir un progrès social inéluctable.
Il nous faut analyser les montées de lutte au travers des succès et des échecs mais, là aussi, plus en saisissant les amorces de ruptures que la somme arithmétique des gains et des défaites.

2. La deuxième question est celle de la conquête de l’hégémonie c’est-à-dire la capacité pour les révolutionnaires d’être l’outil qui féconde les luttes, les consciences de façon à avancer significativement sur les enjeux des luttes, et singulièrement dans les périodes de grandes mobilisations telles que Mai 68. S’il reste évident que seul un développement important des luttes introduit des ruptures qualitatives, les
grandes questions posées par la crise révolutionnaire doivent avoir été partiellement posées auparavant et les réponses des révolutionnaires partiellement validées. Ces grandes questions sont :
—  L’auto-organisation dans sa dimension d’outil pour la lutte, pour gagner et dans sa dimension d’élément de construction de la nouvelle organisation de la société ;
—  La critique pratique de l’appareil d’État dans son rôle de répression et la violence que nous devons lui opposer qui passe par un travail de dénonciation et de désagrégation des appareils répressifs (justice, police, armée) ;
—  La critique pratique de l’État et de la démocratie bourgeoise par la dénonciation et la désagrégation des appareils de construction du consensus social : école, université, médias, parlement ;
—  La dimension inéluctablement internationale des luttes et des prises de positions dans une série d’états nationaux dans des délais rapprochés ;
Sur toutes ces questions, non seulement l’hégémonie politique des révolutionnaires doit être gagnée au sein du prolétariat, mais des mises en œuvre pratiques devront aussi avoir été faites et, probablement, provisoirement défaites.

3. En filigrane mais comme question fondamentale, c’est la rupture qui est au centre des questions stratégiques. La rupture, si elle commence avec la grève, rupture du contrat de travail, ne s’achève et ne peut devenir définitive qu’avec la destruction de l’appareil d’état bourgeois et la construction d’un appareil d’état ouvrier allant vers son dépérissement.
Loin d’être un débat abstrait, une théorie pour les jours de congrès dont la mise en oeuvre est remise au grand soir, ce choix stratégique à des implications concrètes immédiates dans l’activité quotidienne. Même si les questions électorales doivent rester des questions tactiques, le contenu d’une plate-forme électorale doit être clair (en aucun cas contenir l’exigence de l’ouverture d’un commissariat par exemple...), et les fusions au deuxième tour doivent repoussées pour des raisons de fond sur la participation à la gestion de l’outil étatique et pas seulement comme refus de cohabitation avec le parti du social-libéralisme.
De même, la dénonciation de toutes les formes de violence du capitalisme et de l’État n’est pas affaire de pacifisme ou d’angélisme mais la dénonciation d’une fonction fondamentale de l’État bourgeois. Et c’est aussi là que la violence de la riposte et de la lutte de la classe ouvrière dans sa préparation à l’affrontement avec l’état vient trouver son fondement.
Et enfin la construction des outils de l’auto-organisation de la classe ouvrière ne répond pas seulement à une volonté démocratique visant à consulter ou prendre en compte la volonté des masses mais comme première étape d’un état prolétarien qui devra prendre en charge l’ensemble de la gestion de la société.

4. Au total et comme conclusion sous forme d’interrogation, il reste à comprendre pourquoi le mouvement gréviste de Mai 68 n’a pas commencé à poser le début d’une rupture pratique avec l’ordre bourgeois. En fait, il s’agit du résultat de la somme algébrique des différents points ci-dessus. La faiblesse de l’auto-organisation, due à l’hégémonie stalinienne, n’a pas permis de dépasser les objectifs fixés par les organisations syndicales et politiques réformistes. Ceux-ci ont ainsi pu contenir mots d’ordre et formes d’organisations dans des limites compatibles avec l’ordre bourgeois.
C’est là que la conquête nécessaire de l’hégémonie des révolutionnaires notamment au sein de la classe ouvrière prend son caractère décisif. Avec tout ce que cela implique comme tâche des révolutionnaires aujourd’hui dans les luttes, c’est-à-dire leur capacité à avancer des mots d’ordre, des revendications des modes d’actions qui leur font gagner la confiance de leur classe. C’est bien là que se situe le rôle du parti révolutionnaire, outil pour la fécondation de la réflexion, la construction des mobilisations ayant toujours comme objectif final la prise du pouvoir par la classe ouvrière se dotant de ses propres organes de pouvoir, appelés à disparaitre. Et, au passage, rappelons que les victoires même partielles sont toujours plus productives qu’une litanie de défaites successives.